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Le cynisme sans complexe d’Alain Minc

Le discours de départ d’Alain Minc du journal Le Monde est d’un cynisme édifiant. L’ancien président du conseil de surveillance du groupe de presse y laisse bien voir que l’avenir du journal, à ses yeux, passe par la vente à Lagardère, au prix de l’abandon définitif de l’indépendance du titre.

Jean-Michel Dumay, président de la société des rédacteurs du Monde, qui quitte son poste lui aussi, “répond” sur un autre ton, qu’on a la faiblesse de trouver plus juste : “dignité, droiture et intégrité”.La lecture du discours de départ d’Alain Minc tenu lors du conseil de surveillance du groupe Le Monde, lundi dernier, et rendu public aujourd’hui par le site du journal Challenge, me laisse une profonde impression de malaise. L’homme tient un discours qu’il voudrait, semble-t-il, être celui du réalisme et de la rationalité économique, mais il s’en dégage surtout un profond cynisme.

La “perversité nécessaire”, selon Minc

Il y a d’abord cet “aveu” que l’expansion du groupe Le Monde, sous l’ère Minc-Colombani, s’est faite au détriment des publications qui ont été rachetées, en se payant “sur la bête” :

(noir)“Les pertes du quotidien ont été financées par:
-25 millions d’euros de dividendes, tirés du Midi Libre
-25 millions d’euros tirés de la cession de la presse informatique
-30 millions de l’immobilier de PVC
-20 millions de la vente de deux participations internet bien choisies : Cadre Emploi et régions job.
Donc par 100 millions d’euros tirés du groupe.”

(/noir)

Comme l’exprime Philippe Couve sur Samsa news : “Ca n’était un mystère pour personne, mais dit comme ça, ça a une autre saveur”. C’est cette “saveur”, que je n ‘apprécie guère personnellement car je la trouve bien amère.

Le plat que me sert Alain Minc en devient même franchement indigeste quand il en vient, jugeant la manière de “gouverner” un groupe tel que Le Monde, à se demander “si on peut échapper au Florentinisme et à une gestion mitterrandienne des hommes”, rendant ainsi hommage à Jean-Marie Colombani, auquel il reconnait le mérite de posséder “le zeste de perversité nécessaire à l’exercice du pouvoir”.
L’austère Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal à la Libération, doit se retourner dans sa tombe !

Survivre au prix de son âme

Alain Minc ne voit donc d’autre salut pour le journal, que dans la vente (plus ou moins déguisée, mais il s’agit bien de cela) au groupe Lagardère (associé au groupe espagnol Prisa), qui mégoteront sans complexe “les droits qu’ils laisseront à la Société des rédacteurs” (La Société des rédacteurs du Monde possède 29,58% du capital de l’entreprise, et (pour le moment encore) un droit de veto sur la nomination du président du directoire. L’actionnariat du Monde sur Acrimed (chiffres 2003). Lire aussi : ““Le Monde” : la SRM contre la montée au capital de Lagardère et Prisa”, sur le site de Challenge (5 février 2008). Je découvre à l’instant (mise à jour à 15h30) une excellente synthèse toute chaude des “derniers épisodes” de l’histoire et des enjeux complexes qu’elle recouvre, sur Acrimed : “Après nous le déluge ?”

Jean-Michel Dumay cite le philosophe Jean-Pierre Dupuy qui annonce que “le temps est venu de mener une réflexion sur le destin apocalyptique de l’humanité. Il nous faut apprendre à affronter la catastrophe, à ne plus l’imaginer dans un futur improbable, mais à la penser au présent”. Et le journaliste en conclut (en forme de testament ?):

(noir)“Avançons que cela peut se faire, hors des schémas rationnels économiques ambiants, en promouvant et en transmettant avant tout des valeurs et des principes non marchands : de la dignité, par exemple, de la droiture, de l’intégrité. Pourquoi ? Pour donner un sens partagé à notre aventure collective, peu banale.”

(/noir)

Ça n’a pas tout à fait la même saveur que du Minc, à mon goût…