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Le culte de l’amateur. Comment internet détruit notre culture

“Le culte de l’amateur. Comment internet détruit notre culture”, de Andrew Keen (traduit de l’anglais), préface de Denis Olivennes, Ed. Scali, 2008, 23 €.

La thèse d’Adrew Keen est brutale : le Web 2.0, et son “culte de l’amateur”, est en train de détruire notre culture et de vicier la moralité de notre société, en noyant la vérité sous un torrent de mensonge et de manipulation, et les oeuvres de qualité sous un flot de médiocrité.

Le Web 2.0 met en lambeaux l’économie des secteurs de l’information et de la culture (le livre, la musique, le cinéma, les journaux…), ce qui menace de tarir à la source la production culturelle de qualité. La légitimation du pillage de la propriété intellectuelle, la pornographie omniprésente et le développement du jeux en ligne n’engendrent qu’un vaste “désordre moral” qui mine la société…

Pour y mettre un terme avant que la catastrophe ne soit irréversible, Andrew Keen voudrait civiliser ce “Web 2.0 sauvage” où ne règne que le sexe et l’argent.

(vert)Adrew Keen, entrepreneur, vit dans la Silicon Valley. Il écrit pour des journaux américains. Son blog : The Great Seduction.

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Le violent pamphlet d’Andrew Keen contre le Web 2.0 fit grand bruit à sa sortie aux Etats-Unis, l’été dernier, suscitant une polémique dont les échos étaient parvenus jusqu’en France (lire Francis Pisani (Transnet), références en fin de texte). L’ouvrage est désormais traduit en français et disponible en librairie depuis peu.

Faut-il n’y voir, comme répond Francis Pisani à l’auteur, avec courtoisie, mais sans guère de nuance lui non plus : l’expression d’“un culte de l’expert” et une dénonciation du Web 2.0 “au nom de l’ordre moral” et pour la défense de vieilles industries déclinantes ?

Francis Pisani :

(noir)Je n’ai pas aimé le livre moralisant d’Andrew Keen (vous en étiez-vous rendu compte?). Malgré ses précautions oratoires, son demi -humour épisodique il constitue essentiellement un appel à l’ordre moral le plus étroit, une défense d’institutions qui ont besoin de changer, une attaque contre la démocratisation par le web.

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Le pamphlet ne vise-t-il pourtant pas juste comme le souligne Denis Olivennes, en préface de l’édition française ?

Denis Olivennes

(noir)Que dit-il, en effet d’une manière argumentée, documentée et solide ? Que, bien sûr, le Net est une fanstastique invention, source de progrès et de démocratisation de la culture. Mais qu’en même temps, il menace de dynamiter l’ancien édifice, patiemment construit depuis les Grecs antiques, par lequel nous nous représentons le monde, de manière intelligible ou sensible, avec le souci de la qualité des oeuvres, de la vérité des faits et du sérieux des analyses.

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Un “apostat” d’internet

L’ouvrage d’Andrew Keen est souvent brouillon et mal construit, parfois excessif ou caricatural. C’est que l’auteur n’est pas un théoricien. Son livre n’est pas une thèse d’expert, mais le fruit des réflexions personnelles d’un homme qui se décrit lui-même comme un “apostat qui a renoncé pour de bon au culte d’Internet”.

Au delà de la caricature que fait de lui Francis Pisani, Andrew Keen pose à mon sens d’excellentes questions sur l’évolution d’internet à l’heure de la “révolution Web 2.0”, il pointe de réels problèmes et met en avant des enjeux de société fondamentaux. On ne peut pas les balayer d’un revers de la main, en se dispensant de les regarder de près, pour éviter de répondre à un propos qui n’est tout de même pas rien : le Web 2.0 détruit-il notre Culture et notre société ?

Pour remettre un peu d’ordre dans le livre d’Andrew Keen, je “reclasse” son propos, et je le présente sous la forme des six questions qu’il se pose et auxquelles il tente d’apporter une réponse :

– Le Web 2.0 produit-il du contenu du qualité ? Ce contenu est-il crédible et fiable ?
– Le web 2.0 détruit-il l’économie de la Culture, et la Culture elle-même ?
– Encourage-t-il le désordre moral ? Menace-t-il nos libertés individuelles ?
– Comment civiliser cet univers sauvage ?

Le Web 2.0 produit-il du contenu du qualité ?

La charge d’Andrew Keen est forte contre “le culte de l’amateur”, cette véritable marque de fabrique du Web 2.0, qui s’organise autour du “contenu généré par les utilisateurs” (User generated content, ou UGC).

Le Web 2.0 porte au pinacle ce “noble amateur”, qui écrit des articles dans Wikipédia, des billets sur son blog hébergé par Blogspot, ou sur des “journaux citoyens”, qui diffuse sa musique sur MySpace et ses vidéos sur Youtube, ce lecteur aussi, guidé dans sa lecture par Google, qui laisse des commentaires un peu partout, note et recommande ses trouvailles sur Digg. Selon un fan rencontré par l’auteur, ” ces “nobles amateurs” allaient “démocratiser la dictature de l’expertise” “. Avec quel résultat au bout du compte ?

(noir)Le noble amateur représente le triomphe de l’innocence sur l’expérience, du romantisme sur le pragmatisme éclairé de la raison.

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Prenant l’exemple de l’encyclopédie collective Wikipédia, Andrew Keen y voit un “rejet de l’expertise”, une tendance à mettre chacun sur un pied d’égalité, sans tenir compte que sur tel ou tel sujet, tout le monde n’a pas la même connaissance ou la même compétence :

(noir)La triste vérité, c’est que (…) la majorité des internautes ne peut pas distinguer l’avis éclairé d’un expert des divagations chimériques d’un contributeur anonyme de Wikipédia.

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Il constate le même phénomène sous la figure du “citoyen journaliste” :

(noir)Les citoyens journalistes n’ont pour leur part (contrairement aux professionnels ), ni formation, ni compétence et confondent la plupart du temps fait et opinion, rumeur et reportage, allégation et information.

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Sur leur blog, “34% des 12 millions de blogueurs américains estiment pratiquer une forme de journalisme”, mais ils ne sont pour l’auteur que des journalistes “en pyjama” :

(noir)L’essentiel de ces cohortes anonymes écrivent, de chez eux et en pyjama, des chroniques largement autobiographiques qui ont pour but non d’informer, mais de potiner, d’exposer avec sensationnalisme les scandales politiques du moment, d’afficher des photos embarrassantes de divers personnages publics et d’offrir aux visiteurs des liens qui les mèneront vers des histoires d’OVNI ou de complot politique.

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Ce citoyen journaliste qui “n’a pas la même responsabilité que les vrais reporters”, n’a en réalité pour l’auteur, ni les ressources, ni les savoir-faire, ni l’accès au sources, ni les moyens pour mener des investigations lui permettant de proposer une information de qualité.

(noir)Dans cet environnement égalitaire, l’intellectuel, qu’il soit George Bernard Shaw, Ralph Waldo Emmerson ou (Jürgen) Habermas lui-même, n’est qu’une voix stridente de plus dans la cacophonie ambiante.

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(noir)La technologie actuelle nous permet de diffuser quasi instantanément sur internet ce que nous faisons ou disons (partage ou podcasts audio ou vidéo, blogs, etc. ). Parmi ce pullulement de contenu amateur, y a-t-il vraiment des choses qui valent la peine d’être regardées ?

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Le Web 2.0 produit-il du contenu crédible et fiable ?

(noir)Pas un jour ne s’écoule sans qu’une nouvelle révélation vienne remettre en question l’exactitude, la véracité et la crédibilité de l’information que l’on trouve sur internet.

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On peut trouver la remarque excessive et redouter qu’elle ne dérive vers une dénonciation générale de tout ce qui est disponible en ligne (alors qu’il existe d’excellents blogs 😉 ), mais les exemples ne manquent malheureusement pas à l’appui de l’auteur.

“Dans l’univers du Web 2.0, réalité et vérité ne sont bien souvent que des chimères”, car il est difficile de discerner ce qui est fiable et crédible, de ce qui est pastiche, ou, bien pire, fraude, manipulation, propagande et mystifications :

(noir)Le média de référence (Internet) est devenu incroyablement vulnérable à la corruption et à la désinformation. (…) Non seulement nous restons impuissants à juguler cette épidémie de désinformation, mais nous sommes incapables d’en identifier la source.

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Sous le règne de l’anonymat généralisé, internet regorge d’articles erronés, de photos falsifiées (et l’auteur en donne nombre d’exemples se rapportant à des affaires américaines). Il y a des faux blogs par millions, des “splogs”, destinés à fausser les résultats de Google, des “flogs” qui dissimulent des intentions commerciales cachées :

(noir)62% des internautes ne savent pas distinguer les sites indépendants des sites financés par des annonceurs à l’issue d’une recherche sur internet.

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(noir)En vérité, sur internet comme partout ailleurs, c’est la voix de l’entreprise au budget publicitaire astronomique qui domine la clameur.

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Sagesse des masses ?
“Dans l’univers du Web 2.0, c’est la masse qui fait autorité, elle qui détermine ce qui est vrai de ce qui est faux”, souligne l’auteur.

(noir)Les résultats que l’on obtient à la suite d’une recherche (sur Google) ne sont pas nécessairement les plus fiables, ni les plus pertinents : ce sont tout simplement les plus populaires. (…) Au mieux cette méthode restreint notre accès à l’information. Au pire, elle déforme dangereusement notre vision du monde et notre perception de la vérité.

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En définitive, Google nous renvoie “à nous-mêmes” Qui plus est, “le moteur de Google peut aisément être corrompu ou manipulé”, par le “google bombing” ou les stratégies de référencement. Sur le site Digg.com, comme le révèle une enquête du Wall Street Journal, “une coterie de trente “influenceurs” (sur 900.000 utilisateurs) décidait d’un tiers des gros titres affichés sur la page d’accueil”.

(noir)Les sites d’information comme Digg et Reddit se disent plus honnêtes et plus démocratiques que les médias traditionnels, mais en vérité ils contribuent à créer un espace médiatique oligarchique et corrompu puisqu’ils sont manipulés par des individus qui influencent le système de recommandation (…).

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Bref, “la sagesse des masses, elle n’est qu’illusion”, “un concours de popularité” , en plus parfois truqué !

Le web 2.0 détruit-il l’économie de la culture ?

C’est dans sa manière d’aborder l’économie de la culture qu’Andrew Keen s’exprime de la manière la plus brouillonne. En “reclassant” l’argumentaire qu’il développe dans les deux chapitres centraux de son livre, on discerne un raisonnement, finalement tout à fait valable, qui se développe en plusieurs temps :
– que ce soit dans l’univers de la musique, du cinéma et de la vidéo, de la littérature, de la radio et la télévision, comme de la presse, le Web 2.0 sape les fondements économiques de toutes ces industries de la culture (en piétinant la propriété intellectuelle des auteurs et en imposant un modèle généralisé de diffusion gratuite des contenus), ce qui précipite à la ruine les disquaires, salles de cinéma, clubs vidéos, librairies, chaînes de radio et télé, journaux et magazines.
– ça ne fait l’affaire, ni du public, qui voit au bout de compte que son choix de biens culturels et d’information s’en trouve bel et bien réduit en nombre et en qualité, ni pour les auteurs, artistes, interprètes ou journalistes, qui ne trouvent plus les moyens de rémunérer leur “effort créatif”, ou tout simplement leur travail, et sont de plus en plus nombreux à vivoter ou bien à aller pointer au chômage.
“L’économie du Web 2.0 ne crée aucun emploi pour remplacer ceux qu’elle supprime.” Au point qu’on en vient à se demander : “Où est passé l’argent ?” Dans la poche de Google pardi !, et de quelques autres grosses sociétés Web 2.0, qui fonctionnent sur le même modèle : “ne créer aucun contenu”, mais “générer des recettes publicitaires” en exploitant le contenu apporté par les utilisateurs. Il n’y a dans ce modèle économique, selon Andrew Keen aucune “création de valeur”, mais un fonctionnement “parasitaire” .

Je ne reprends pas ici dans le détail, l’observation effectuée – chiffres en main – par l’auteur, successivement, sur les secteurs de la musique, du cinéma et de la vidéo, de la littérature, de la radio et la télévision, comme de la presse. Il se base essentiellement sur des informations déjà connues, qui démontrent toutefois sans difficulté la justesse de son propos : partout les disquaires, les libraires, les salles de cinéma et les journaux ferment les uns après les autres aux Etats-Unis.

Quand ils survivent, c’est en abaissant la qualité et la quantité de leur offre: moins d’information et de programmes créatifs sur les télévisions, moins d’artistes produits et diffusés par moins de labels musicaux, moins de films diffusés dans moins de salles de cinéma, moins de reportages et moins de pages dans les journaux et les magazines. Quand ils “passent sur internet”, comme les sites des journaux, c’est pour faire moins, avec moins de moyens, car leurs ressources en ligne sont inférieures à ce qu’elles étaient avant le Web 2.0.

C’est tout “l’écosystème” de la Culure et de l’information qui est menacé :

(noir)J’ai bien peur que ce merveilleux écosystème d’auteurs, d’éditeurs, de rédacteurs, de producteurs, d’agents, de journalistes, de musiciens et de comédiens ne puisse jamais être rétabli s’il est un jour démantelé. Nous le détruisons à nos risques et périls.

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(noir)Ce qui est triste, c’est que les Mozarts, Van Goghs et Hitchcoks du futur passeront peut-être inaperçus dans le chaos démocratisé du contenu autoproduit.

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Le Web 2.0 encourage-t-il le désordre moral ?

Nous en venons à ce “désordre moral” sur internet, dont la dénonciation par Andrew Keen déplaît tant au “libertaire” Francis Pisani… 😉

Disons-le, même si je n’ai pas, moi non plus, ni le culte, ni même la culture de l’Ordre moral, Francis Pisani exagère et taille véritablement un costume à l’auteur…

Ce que dénonce Andrew Keen, chacun le constate :
– la pornographie est omniprésente sur internet et l’on n’y est bien souvent confronté sans l’avoir sollicité, même si l’on est mineur ! Des prédateurs sexuels rodent en ligne, on le sait bien.
– les jeux d’argent en ligne prospèrent à tout va, dans la plus parfaite illégalité (tant au regard de la loi américaine que de la réglementation française).
– des phénomènes de dépendance psychologique se développent chez certains internautes : au sexe, au jeu, ou même à internet en général…

Plus polémique, la généralisation banalisée du “vol de propriété intellectuelle”, aussi bien par le piratage, le téléchargement illégal, ou même le plagiat (“emprunt, copiage, collage, remixage ou mash-up”) qui se répand partout, notamment dans le système scolaire, “est en train de corrompre et transformer notre culture et nos valeurs”.

Ou encore :

(noir)L’économie Web 2.0 a faussé les valeurs de la jeune génération avec ses millionnaires instantanés et ses voltiges financières hyperboliques.

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Il s’agit bien là pour l’auteur d’une “dégradation des valeurs morales à l’ère du Web 2.0”.

(noir)Si nous ne parlons pas davantage de cette problématique, c’est qu’il s’agit d’abord et avant tout d’une question d’ordre moral, or, l’univers du Web 2.0 n’aime pas les débats éthiques.

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Le Web 2.0 menace-t-il nos libertés individuelles ?

La dénonciation de Big Brother par Andrew Keen n’est pas nouvelle non plus, mais il pose le problème avec clarté : se développe aujourd’hui en ligne “une culture de la surveillance” qui menace nos libertés individuelles.

Le stockage et l’accès en ligne d’une quantité de plus en plus importante de données personnelles, telles que les coordonnées bancaires, les dossiers médicaux, comme les pratiques de navigation et les habitudes de consommation, pose deux sortes de problème :
– la vulnérabilité à la fraude et au vol de nos “identités électroniques”
– la mise en place d’un système d’espionnage.

Il y a le risque de l’exploitation malveillante de ces possibilités d’espionnage de l’individu, mais un usage légale ou encadré (par l’Etat, les employeurs, les compagnies d’assurance et les marchands), pose le même problème de “l’implosion du droit à la vie privée”, dans un monde “où l’on aura plus droit au secret.”

(noir)Depuis le début de la révolution Web 2.0, la ligne de démarcation entre ce qui est public et ce qui est privé n’a cessé de s’embrouiller.

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(noir)Naviguer sur internet, c’est participer malgré soi à une vaste étude de marché.

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Comment civiliser cet univers sauvage ?

Face à un tel tableau, parfois un peu apocalyptique, il est vrai, l’auteur est pourtant bien loin de suggérer des solutions extrêmes ou radicales, il se refuse à tout “retour en arrière”. Il se révèle plutôt pragmatique et ouvert et en appelle surtout à “faire régner la loi sur internet”, renforçant celles qui existent ou en en créant de nouvelles lorsque c’est nécessaire.

Andrew Keen reconnaît qu’il ne croit pas vraiment à l’efficacité de l’autocontrôle des individus :

(noir)Nous avons besoin de règlements pour nous aider à contrôler nos comportements en ligne au même titre où nous avons besoin du code de la route pour nous protéger et nous aider à éviter les accidents de la route.

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Il en appelle finalement à civiliser “l’univers sauvage du Web 2.0”.

Il demande au gouvernement de lutter de manière renforcée contre ce qui est illégal (piratage, fraudes, vols d’identité, téléchargement illégal, jeux d’argent en ligne…). En matière de protection de l’enfance contre la pornographie et les prédateurs sexuels, il avance que la lutte indispensable par les autorités contre ce fléau ne sera pas efficace sur une participation des familles (développement de l’éducation et du contrôle parental).

En matière culturelle, il suggère à chacun une modification de son comportement individuel (respecter la propriété intellectuelle des auteurs) et de privilégier en ligne les outils qui respectent des standards de qualité :
– soutenir le projet d’encyclopédie en ligne Citizendium, plutôt que Wikipédia, car l’information y est supervisée par des spécialistes et validée par des experts.
– préférer les plates-formes de vidéo en ligne Joost ou Brightcove, à Dailymotion, qui font “la distinction entre créateur de contenu et consommateur de contenu” et proposent des contenus de qualité tout en offrant les fonctionnalités d’un site interactif.
– en matière d’information, il estime que certains journaux tels que The Guardian, parviennent, en ligne, à ne pas “compromettre leurs standards éditoriaux”, et se réjouit que des sites “pure web” comme HuffingtonPost embauchent des journalistes, ou soient même créés par des journalistes (Politico) : puisque l’offre de qualité existe, c’est le lecteur qui est désormais placé devant ses responsabilités…

Rien de franchement révolutionnaire, ni scandaleux, au bout du compte, mais un appel à la raison et à la responsabilité qui laisse un peu sur sa faim, après une telle mise en accusation des menaces et les dérives du Web 2.0…

(noir)Utilisons la technologie pour encourager le progrès, l’innovation et la communication, mais tout en préservant nos standards actuels de franchise, de bienséance et de créativité.

(noir)Bâtir l’avenir dans le respect du passé. Voilà notre véritable obligation morale.

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Fort bien, mais est-ce que ça va suffire à nous protéger de ce gigantesque nivellement intellectuel par le bas que l’auteur voit se profiler dans le Web 2.0 ?

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Lire aussi sur le même livre :

– Bruits et chuchotements : Le culte de l’amateur. Comment internet détruit notre culture (2 mai 2008) :

(noir)Le livre d’Andrew Keen est très simplificateur mais donne à penser. A prendre comme un retour de balancier contre les discours purement web 2.0. A mon sens voici les faiblesses et les points forts de l’argumentation :
(…)

(noir) – cet ouvrage semble incapable d’envisager de nouvelles formes de création via internet et ne voit de solutions que limitantes (interdictions, blocages)

(noir) il n’en reste pas moins qu’il pointe bien deux simplifications :

(noir) – l’idéologie qui veut voir dans toute possibilité technique (télécharger, commenter, publier) une avancée culturelle, sans voir ce qu’elle fait perdre

(noir) – l’idéologie qui veut nier la dimension économique de la création, sous prétexte que les industries culturelles en tiraient des bénéfices trop élevés

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Ecrans/Libération
«Je suis contre cette culture de l’amateurisme», interview de l’auteur par Frédérique Roussel (22 août 2007)

Francis Pisani (sur Transnet)
Face à l’auteur du culte de l’amateur (23 août 2007).
Le culte de l’expert (24 août 2007).
Contre le désordre moral (26 août 2007).
Pour une critique sérieuse (27 août 2007).

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(orange)Lien commercial(/orange)

8 Comments

  1. J’aurais tendance à être d’accord avec Francis Pisani. Andrew keen vit dans un pays ou on peut être le fondateur du parti nazi américain, mais pense qu’on ne peut pas tout dire sur internet.

    Bah j’aurais envie de lui répondre : c’est comme dans le monde réel, t’es aux US alors liberté d’expression totale, et point barre.

    Quand aux internautes, c’est comme en vrai, y a des cons, y a des gens passionnants, tout est là quoi ! Ce n’est pas parce qu’il a mal cherché qu’il doit disqualifier le média. Sur lequel j’aurais trouvé plus d’informations utiles depuis 2 ans que sur les médias classiques…

    Enfin, rien que le discours sur la pornographie a tendance à le disqualifier, cette dernière a toujours systématiquement envahi et promu les médias les plus modernes, l’ignorer est bien typiquement américain…et témoigne d’une certaine rigidité.

  2. @ Moktarama

    Comme le dit bien aussi Bruit et Chuchotement, le propos de Keen est très simpliste et s’épargne quelques problèmatiques utiles à propos du web :

    Celle de la recherche en ligne par exemple. Sa critique de la recherche par popularité et des manipulations de type Google bombing ou traficotages sur Digg est valable (et il n’est pas le premier à le dire)…

    Mais il serait plus constructif de se demander : comment trouver en ligne du contenu créatif, de l’information fiable ? Puisqu’il y en a aussi beaucoup ! C’est bien de le trouver le problème…

  3. Je reste donc sur mes positions. C’est comme dans la vraie vie, et il suffit qu’un mec aie 10g de charisme et en général dans la “réalité 2.0” tout le monde croira ses bobards. Ben c’est pareil sur le web ! Ni mieux ni pire…c’est ce que je reproche à Andrew, si vous préférez j’ai un peu l’impression d’écouter un journaliste de la vieille école, incapable de comprendre que justement, tout le travail de l’internaute est de vite classer ses sources, et de douter tant que plusieurs sources n’ont pas été croisées.. Croire en une vérité absolue est de toute façon mauvais, et les journaux papiers par ailleurs disent des connerie au km, une page web a la crédibilité connue est relativement tout aussi fiable.

    Tout le travail sur internet consiste justement à savoir vite et bien classer ses sources, en fonction de ce que l’on recherche. Si je veux un chiffre avec certitude je vais croiser différentes sources pour éviter les écueils types digg et google bomb. Comme vous dites en fin de réponse d’ailleurs. Ce n’est pas parce que 80% des utilisateurs utilisent très mal ce média qu’il faut le disqualifier…ce n’est pas parce que la voiture permet d’écraser des gens qu’il ne faut pas s’en servir. Par contre, on peut instaurer un permis, ou encourager les gens à se servir mieux de cet outil. Vous voyez le reproche que je lui fais, à Andrew ? Voilà, son propos je le trouve simpliste et réducteur à ce que d’ailleurs beaucoup de journalistes semblent penser, à savoir qu’internet est un bordel sans nom.

    Ben en apparence, oui, mais avec une bonne maitrise du média, on y trouve tout vite et mieux qu’avec tous les autres supports écrits. Sans même parler de l’usage utilisateur qui sanctionne très vite les erreurs, cf la page discussion d’un article de wikipedia par exemple. Croire que le contenu se limite à l’article par exemple, c’est exploiter le média à 30%, la première chose est quasi toujours de regarder le contenu et les discussions générées, permettant d’avoir une bonne idée de la fiabilité ou d’une éventuelle orientation des informations.

  4. Moi aussi, je m’estime mieux informé par internet qu’auparavant et je sais croiser des sources de diverses provenances :
    – des sources que je connais et que j’ai évaluées à l’usage
    – des sources qui me sont recommandées par des gens que je connais, en qui j’ai confiance

    -> ces sources-là sont sans trop de problème…

    – il y a aussi les sources que me renvoient les moteurs de recherche, les agrégateurs, etc. et là c’est plus difficile de faire le tri. On ne sait pas sur quoi on tombe…

    -> quelqu’un qui à l’habitude de manier ces outils, qui a un peu d’esprit critique et de culture générale, s’en tire le plus souvent et parvient à faire le tri entre ce qui vaut quelque chose et ce qui ne vaut rien…

    Mais les autres ?

    Keen signale cette étude américaine qui laisse tout de même songeur :

    62% des internautes ne savent pas distinguer les sites indépendants des sites financés par des annonceurs à l’issue d’une recherche sur internet.

    C’est ceux-là qui posent problème ! Ils sont mal informés, voire désinformés, sans le savoir. Et ils se forgent leurs opinions et prennent leurs décisions sur des bases faussées…

    Ce qui est déjà un problème en soi…

    Mais ils perturbent aussi tout le fonctionnement de ce Web 2.0 et sa prétendue “sagesse des foules” : si plus de la moitié des gens qui contribuent à établir les classements de popularité du Web 2.0, par leurs clics, par leur navigation, par les liens qu’lls sélectionnent et rediffusent, etc., le font sans vraiment savoir faire la différence entre ce qui à de la valeur et ce qui n’en a pas, c’est tout le système qui est profondément faussé… et ça le rend inutile pour tout le monde.

  5. En fait ce que je ne comprends pas, c’est que toutes les critiques que vous faites là s’appliquent aux médias et point spécifiquement à internet.

    Oui, ce serait mieux si personne ne souffrait de paresse intellectuelle, mais en attendant à la télé y a de la pub entre deux tranches de foot. Ben pareil ,sur les digg-like en dehors des sujets geek c’est souvent cul, foot & rire, la politique ne perce que très peu en comparaison. Comme à la télé ou dans les journaux, ou l’indigence des articles le dispute souvent au racoleur des Unes et des titres.

    Donc oui, c’est dommage pour ceux qui se foutent du sexe et du foot, mais c’est la dictature de la majorité ou démocratie si vous préférez. On aurait pas élu le nain si plus de gens s’étaient renseignés un minimum sur l’énèrgumène. Rien que le nombre de fois ou on m’a dit avec candeur : mais c’est un fils d’immigré Sarkozy, il a du se faire tout seul…alors que le mec est quand même un neuilléen pur jus, et assez considérablement friqué.

    Enfin bref, voilà, je ne vois pas en quoi cette critique du plus grand nombre s’applique spécifiquement à internet, à la limite je crois qu’en fait Andrew pleure son paradis perdu, des débuts d’internet. Bienvenue dans l’ère d’internet média de masse, avec tous les travers que ça comporte. Et non, internet n’étant plus réservé à une “élite” (avec des gros guillemets) , on retrouve des thématiques populaires, et la promotion d’articles inutiles “informationnellement” dans les digg. On peut le regretter, mais ça n’a vraiment rien de rien de spécifique au web.

    C’est bien cet “élitisme” des débuts du web qui a rendue la chose aussi extraordinairement attrayante, le jeu actuellement est redevenu commun. Il faut surtout extraire les perles de l’océan de merde. Ce qu’un bon usage des moteurs de recherche et du web permet assez facilement. Au moins, contrairement aux vieux médias, on n’est pas tributaire des tuyaux ou éditeurs, on peut choisir son contenu. Pour ce qui est spécifiquement des digg-like, ça paraissait évident que ça se passe comme ça, la foule a tendance à être conne si il n’y a pas de gros garde-fous (comme les admins et règles de wikipedia par exemple) pour éviter les innombrables tentatives de dérives. Quand internet est démocratique, ben on a le choix de la foule.

  6. J’ai peur d’avoir une vision de la démocratie un peu plus complexe que la “dictature de la majorité”. En réalité, je pense même que la dictature de la majorité, ce N’EST PAS du tout la démocratie, c’est, ben… la dictature !

    Je pense que ce qui distingue la démocratie des autres systèmes politiques, qui ont à l’origine tous le même but : le processus de sélection des dirigeants politiques d’un groupe donné, c’est que la démocratie demande que cette sélection soit effectuée dans le cadre d’un débat intellectuel pacifique (sans violence), rationnel et argumenté, entre les équipes en concurrence pour le pouvoir. Et c’est le peuple qui arbitre ce débat.

    Plusieurs conditions sont nécessaires pour que ce débat ait lieu : l’existence de libertés individuelles et collectives (liberté d’expression, liberté de la presse, liberté de manifestation et d’association), et puis, on en vient au débat qui nous intéresse : pour que le débat puisse être rationnel et argumenté (et non émotionnel et simpliste, c’est à dire populiste), il faut que le peuple soit éduqué.

    Sans éducation populaire (oui, je sais, le mot n’est pas à la mode dans le Web 2.0 !), la démocratie s’effondre. C’est exactement tout l’enjeu de ton post… 😉

    Et accessoirement de l’idéologie assez niaiseuse et Bisounours en surface, mais au fond très pervertie et dangereuse, de la démocratie propagée par le Web 2.0 et son idéologie spécieuse de la prétendue “sagesse des foules”. Seules les foules éduquées sont sages, et encore, pas toujours…

  7. Un bon usage d’Internet requiert un bon esprit critique. La question n’est pas de savoir comment civiliser Internet mais de savoir comment développer l’esprit critique !

    L’Ecole doit jouer un rôle fondamental dans cette perspective et intégrer au plus vite la place qu’Internet a prise dans nos vies.

    Les élèves l’ont intégré (exposés faits à partir de Wikipedia par ex), mais les profs ? et les programmes ?

    J’entends des profs désespérés que les élèves travaillent à partir de Wikipédia, la question qu’ils se posent est “comment les empêcher d’aller sur Wikipédia” ? Au lieu de se demander comment, à partir de Wikipédia, leur apprendre à distinguer le vrai du faux, le bon grain de l’ivraie ?

    Bon, je digresse un peu…

  8. Il s’agit moins de civiliser l’Internet que de développer l’esprit critique

    Le second est peut-être le moyen d’atteindre le premier 😉

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