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Le chercheur, le journaliste et la marmotte : le malentendu de l’UGC

L’ami André Gunthert m’interpellait après mes billets de la fin juillet sur les déceptions de la participation en ligne et du contenu généré par les utilisateurs (UGC, User Generated Content): “Le Web 2.0 : une bulle qui se dégonfle lentement”, et “La participation en ligne ? 0,075% des lecteurs !”.

Lire : André Gunthert, Actualité de la recherche en histoire visuelle) : “Les chats, les marmottes et les fins de la participation”.

J’ai pris un peu de temps pour répondre… 😉 Tentons donc aujourd’hui de dissiper ce “malentendu de l’UGC”

André Gunthert :

(noir)Et si la finalité d’une photo sur Flickr n’était pas de faire la une de CNN? Et si les contenus partagés servaient à autre chose que de supplétifs à la construction du spectacle?

(/noir)

On n’avait pas dit : “tous journalistes ” ?

Je crois bien, au fond, qu’on est d’accord André. Nous disons bien la même chose : les photos de Flickr et les vidéos de Youtube ne feront que très exceptionnellement la une de CNN ou du monde.fr. Et ce n’est pas grave du tout d’ailleurs, car la plupart de ceux qui ont mis ces contenus en ligne n’avaient vraisemblablement nullement ce projet et l’on fait pour de toutes autres raisons, des raisons qui les regardent et qui sont sans nulle doute très honorables.

Mais il risque bien pourtant d’y avoir quelques déçus dans cette affaire : peut-être pas ceux qui nous avaient dit : “demain, tous journalistes !”, mais du moins ceux qui les avaient crus.

Ceux qui ont voulu faire de l’argent en exploitant cette manne gratuite, par exemple. Et qui constatent aujourd’hui que la poule aux d’or n’est pas si féconde que prévu… pas autant qu’on l’avait clamé, en tout cas, pour séduire les financiers à la recherche de “retour sur investissement”.

Voir, par exemple, les déconvenues de Google, déçu par le manque de rentabilité de son site Youtube : un succès d’audience incontestable, des millions d’usagers qui se sont saisis de l’outil et l’ont intégré à leurs pratiques quotidiennes, de manière parfois originale et inattendue… mais ça ne paye guère…

Ce qui paye sur Youtube, ce ne sont pas les vidéos des “usagers”, mises en ligne gratuitement, ce sont les contenus professionnels, dont les propriétaires (les industries des médias et d’Hollywood), eux, ne travaillent pas gratuitement et entendent bien partager le gâteau… cf. Didier Durand (Media et Tech) : “58 % des vidéos streamées seront des vidéos “professionnelles”, et celles-ci devraient générer 96 % des revenus”.

Là, il y en a bien quelques uns qui doivent être déçus. Et c’est cette déception (la leur, pas la mienne 😉 ) que j’appelle “une bulle qui se dégonfle”.

Extension du domaine de l’information

Il y aussi ceux, qui a défaut de gagner directement de l’argent espéraient bien que cet UGC allait leur permettre d’en économiser beaucoup. Je pense, par exemple, à ces entrepreneurs ou patrons des médias qui voyaient déjà se profiler la formule magique du média qui fonctionne tout seul, et qui rapporte sans rien coûter, ou presque. Le rêve du toujours du patron de presse enfin accompli du journal sans journalistes…

Ceux-là aussi on commis une petite erreur, et je me garderai bien de faire à mon tour l’erreur inverse de la leur. Je ne dis pas que le contenu généré par les utilisateurs est nul et sans intérêt : sinon, je n’irais pas moi-même mettre mes photos sur Flickr, pour qu’on puisse aller les voir et me dire en retour à quel point on les trouve merveilleuses. 😉

Je ne dis pas non plus qu’il ne présente aucun intérêt journalistique : je dis juste que celui-ci a été très largement sur-évalué.

Certes les blogueurs, comme les commentateurs, prennent leur place dans le paysage “médiatique” de l’information. Mais il ne sont pas si nombreux : quelques milliers de blogueurs actifs qui s’expriment sur des sujets d’intérêt général et collectif, et quelques dizaines ou centaines de milliers de commentateurs qui prennent part au débat public.

Certes tel site de presse reçoit parfois des informations en direct de ses usagers : témoin d’un fait, dont on alerte la rédaction par SMS, que l’on a photographié ou filmé avec son portable et que l’on met en ligne en un clin d’oeil (on a vu ainsi des images des émeutes de la gare du Nord, des attentats de Londres, etc.).

Oui, les usagers peuvent être, parfois, une source d’information journalistique, une source utile et intéressante, mais vouée à mon sens à rester complémentaire d’une information professionnelle à laquelle elle ne sera jamais en mesure de se substituer.

Bref, on est bien loin du “tous journalistes”. Il me parait plus réaliste de se contenter de la vision plus modeste d’une “extension du domaine de l’information”. Et celle-ci n’est pas nulle, elle est même salutaire. Elle constitue un précieux aiguillon pour stimuler le débat public et pousser les journalistes à une remise en cause qu’ils se révèlent bien incapables de mener spontanément. Et j’espère même que cette profession fermée sera contrainte sous cette pression à ouvrir ses frontières largement, en redéfinissant, de manière bien moins rigide et corporatiste, ce qu’est un journaliste et à quoi il sert dans la société…

Extraction et traitement de l’information

Je dis seulement, André, que certains ont probablement fait une petite confusion à propos de ce fameux UGC, entre la source et la matière…

Bien sûr, André, qu’il y a de la “matière” dans ce contenu UGC, dans ce que tu désignes toi-même comme des “ressources”. Il y a même de l’information. Mais ce ne sont pas vraiment des “sources” au sens où l’entendaient ces promoteurs du “journal sans journaliste”, ou alors elles ne le sont que très marginalement…

Bien sûr, ces “ressources” sont très riches d’enseignement et montrent à voir des pans entier de la réalité sociale qui n’étaient pas si visibles avant cette explosion de l’auto-publication en ligne. Mais la mise en évidence de cette valeur informative ou documentaire de l’UGC ça ne se fait pas tout seule. Cette “matière”, il faut un chercheur pour l’extraire, ou un journaliste pour la traiter…

Voilà, André, cette “bulle qui se dégonfle” dont je voulais parler, cette “déception de la participation”, basée sur “un malentendu sur l’UGC” qui est, je le crois, en train de se dissiper… 😉

9 Comments

  1. Bien: tu prouves qu’en faisant un (gros) effort, un journaliste est capable de poser le problème aussi correctement qu’un chercheur… 😉

    Plus sérieusement, j’adopte tout à fait ta formule du “malentendu sur l’UGC” – en te faisant remarquer que je n’ai moi-même utilisé qu’une seule fois cette expression: lorsque je t’ai répondu…

    J’ai tout de même un petit problème pour mettre bout à bout les mutations du journalisme dont tu tiens la chronique (changement des contenus, des habitudes, de l’agenda, des filtres, de la façon de s’adresser au public, etc., etc.) et la tournure brusquement très orthodoxe que tu sembles donner au “journalisme professionnel” quand tu l’opposes à la participation des amateurs. Là encore, une hypothèse: et si ces contenus-là, avec leurs caractéristiques et leurs défauts, étaient finalement plus proches des nouvelles attentes du public que les infos en cravate du JT? Est-ce que le malentendu dont tu parles ne provient pas, non de l’incapacité des amateurs à devenir des journalistes d’hier, mais de celle des journalistes à envisager les contenus de demain? Je n’oserai pas prendre en exemple ARHV – mais je note tout de même, alors que les médias classiques se bornent l’été au service minimum, que mon blog n’a jamais eu une aussi bonne fréquentation qu’en juillet-août. Sans doute les sujets de mes billets ne conviendraient-ils pas à Jean-Claude Dassier – mais ils ont pourtant trouvé leurs lecteurs en dépit de la pause estivale…

    Enfin: je m’interroge. Le journaliste, je vois, le chercheur, je me doute – mais qui est la marmotte dans cette histoire???

  2. Peut-être y-a-t-il simplement confusion dans le niveau du changement ?

    Les uns ne vont peut-être pas remplacer les autres…ce qui d’une certaine manière est un non changement puisqu’il consiste simplement à changer les personnes sans changer les cadres d’action…changement de type 1 dirait Watzlawick !

    Ce qui se passe est d’autre ordre…il n’y a pas switch mais hybridation, mélange, complexification des fonctions…et c’est à mon avis ici que se situe le changement : l’hybridation conduit à dépasser la dimension binaire du niveau 1… et en élargissant le champs, on en modifie les règles, les processus, les paradigmes !

  3. @ André et Florence

    Je vais tenter de vous faire une réponse commune à tous les deux, si j’y parviens 😉

    Vis à vis de cette question de l’UGC et de la presse, je donne l’impression en effet de donner un coup de barre vers “l’orthodoxie du journalisme”, j’en ai conscience. On va dire que c’est une position dialectique. 🙂

    Face au “tout UGC”, je réponds que le journalisme n’a pas dit son dernier mot. Il y a des problèmes en ligne de vérification, de pertinence dans la sélection et de documentation de l’information, qui ne sont pas résolus et pour lequel les journalistes ont un savoir-faire utile. Reste à savoir comment l’exploiter et le financer !

    Et face au “tout journaliste”, je réponds que cette époque-là est terminée. Que l’autopublication et l’interactivité avec les lecteurs, que de nouvelles formes d’expression (le multimédia, l’hypertexte…), que le nouveau régime de la distribution de l’information en ligne, etc., tout ça changent le paysage en profondeur.

    Je suivrais assez Florence dans la voie de “l’hybridation” et de la “complexification”.

    En matière de recherche d’information en ligne, les moteurs et les automates ne suffisent pas, il faut mettre de l’humain là-dedans pour que ça fonctionne (c’est delicious qui m’offre un accès plus pertinent que Google à l’information que je cherche, par exemple). C’est la co-production de l’information professionnel/amateur, dans les expériences d'”enquêtes participatives”, dans un travail d’édition sur les commentaires, et dans l’intégration des blogueurs dans “l’espace médiatique”…

    Tout ça se cherche et n’a trouvé aucun point d’équilibre pour le moment : dans la “destruction créatrice”, je vois pour le moment plus de destruction que de création (mais c’est peut-être parce que j’ai le nez dedans…).

    Sur les attentes du public qui auraient changé, André… je nourris de profondes interrogations sur ce sujet. :-))

    Je vois que le public n’est pas satisfait de l’information dont il dispose, mais il se tourne en même temps, de préférence, vers l’information qui est objectivement celle de moins bonne qualité : l’information brève et rapide, sans mise en contexte ou en perspective.

    C’est tout le syndrome de la “Mal Info” de Denis Muzet : une information consommée comme un tranquillisant face à l’angoisse de la montée du chaos planétaire, qui semble de plus en plus marquer les sociétés occidentales.

    L’industrie médiatique ne fait que répondre à cette demande réelle de fast-news et de pipole. Elle ne la crée pas. Et elle a tendance à ne plus satisfaire que cette demande-là, car c’est la seule qui est réellement solvable. Le “système médiatique” a de beaux jours devant lui, pour ceux qui survivront à la redistribution des cartes actuellement en cours…

    L’information “pour comprendre”, celle qui apporte analyse et documentation, va puiser dans les sciences et fait appel aux expertises, bénéficie toujours d’une certaine demande (pas une demande de masse (elle n’en a jamais eu), mais une demande quand même).Et elle me paraît toujours aussi indispensable au fonctionnement de l’espace public dans la démocratie, telle que je la conçois. Le problème est qu’elle ne parvient plus à se financer.

    Son modèle économique était bancal, il est vrai, depuis le début de la presse de masse : cette information “de qualité” n’a en réalité jamais été rentable et s’est toujours fait subventionner, par la pub, les petites annonces et l’Etat, et a vécu sur le dos de l’information rentable (les résultats sportifs et le turf, la météo et l’horoscope, les programmes télé et cinéma…).

    Il y a bien quelques petites choses que je voudrais conserver là-dedans, même si je suis prêt à les adapter très en profondeur si c’est nécessaire : c’est, par exemple, l’ambition de l’éducation populaire, qui n’est plus très à la mode, mais à laquelle je reste attaché, c’est une préférence pour les formes associatives, coopératives, face à la privatisation généralisée. Les derniers restes qu’il y avait de ça dans “l’esprit du journalisme” sont en train d’être balayées. Et des alternatives ont du mal à se mettre en place…

    Mais peut-être suis-je déjà un homme du passé et que je vis dans la nostalgie d’un futur qui ne viendra jamais… 😉

    Il me semble pourtant qu’il y a une maladie de l’information du public, qui n’est pas qu’une question d’offre, c’est aussi une question de demande. Je n’ai pas encore tout à fait renoncer à ce qu’on puisse la soigner, même si je ne sais pas très bien comment il faudrait s’y prendre…

  4. Mais il y a toujours et encore dans vos propos narvic la confusion entre ce qu’on entend par le terme de participation sous Web 2.0, et la participation au sens de l’UGC.

    Le titre de l’article pour n’induire aucun nouveau venu en erreur aurait du être « La prise en compte médiatique de l’UGC : une bulle qui se dégonfle lentement » et non « Le Web 2.0 : une bulle qui se dégonfle lentement ».

    Le second titre quitte à mentir sur le contenu était beaucoup plus vendeur, certes. Et je me souviens qu’il m’avait fallu plusieurs fois lire l’article pour voir où vous vouliez en venir et qui était décalé par rapport à la revendication originelle du titre.

  5. Il me semble qu’André pose effectivement une bonne question. Y’a-t-il un espace pour le journalisme dans l’UGC, envisagé non pas comme une extension du journalisme, mais bien comme un nouveau type de contenu et de relations entre les gens ?

  6. “Là encore, une hypothèse : et si ces contenus-là, avec leurs caractéristiques et leurs défauts, étaient finalement plus proches des nouvelles attentes du public que les infos en cravate du JT ?”

    Pour ma part, c’est bien la raison de ma lecture de différents blogs (dont celui-ci).

    Et je m’y suis réellement intéressé en juillet/août de cette année.

    Je commence à avoir une très importante défiance vis à vis des média TV, radio et presse écrite nationale et/ou régionale. Il me semble en effet que le traitement de l’information y est formatée quand ce n’est pas l’information qui l’est (à lire les pages politiques internationales d’un journal local et regarder un JT, j’ai le sentiment que le traitement est quasi-similaire).

    Internet et ses multiples sources d’informations deviennent donc des compléments idéals pour qui souhaite des avis différents de ceux exprimés dans les média nationaux (même si c’est parfois farfelu ou outrancier).

    Expérience et avis personnel.

  7. @ Hubert

    Comme disait il y a peu une journaliste blogueuse américaine dont le nom m’échappe : on est pas obligé d’appeler ça du “journalisme”… 😉

    Il me semble qu’il existe tout de même des besoins : de veille, de repérage et de tri, de documentation, de vérification, de modération…

    Des blogueurs font ça d’ailleurs. Et certains se professionnalisent, car le service qu’ils proposent est monayable…

    Si vous voulez, on arrête d’appeler ça “journalistes”, et on dit “blogueurs”…Perso, ça ne me dérange pas… 😉

  8. On arrivera jamais à rien de censé avec ce terme de web 2.0, qui est employé par chacun avec un sens différent de son voisin et qui n’a jamais reçu la moindre définition valable…

    Vous introduisez, par exemple, une distinction entre web 2.0 et UGC, là ou d’autre disent au contraire que l’UGC est l’essence même du web 2.0. Il faudrait vous mettre d’accord entre vous, si vous y parvenez 😛

    Alors supprimons le mot qui ne veut rien dire. Et tout ira pour le mieux. 🙂

    D’ailleurs le terme n’apparaît pas dans ce texte (sauf l’excuse de la fin), et c’est vous qui venez remettre du web 2.0 là où j’avais pris soin de ne pas en mettre.

  9. Ça me revient : la journaliste blogueuse s’appelle Amy Gahran (j’en parlais ici).

    Et puis il y a Jeff Jarvis qui proposait “gentil coach du web”… (j’en parlais là)…

    Ce que je veux dire par là, c’est que la blogosphère recrée elle-même, par sa propre auto-organisation et son auto-régulation, des fonctions qui ressemble vraiment beaucoup, à mon avis, à du journalisme (mais on a le droit d’appeler ça autrement 😉 ).

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