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Le blog est l’avenir du journalisme

Alors que les journalistes semblent enfin prendre conscience de la profondeur et de la nature de la crise de l’information que vivent les médias aujourd’hui (fin du papier, avenir incertain sur le web), Frédéric Filloux prend au rebond la balle que certains avaient déjà lancée avant lui : le blog est l’avenir du journalisme.

Non seulement il faut considérer le blog comme “un genre journalistique” à part entière, mais il faut même cesser de le considérer comme “un genre mineur”, pour en faire au contraire “un élément-clé de la stratégie éditoriale d’un site web moderne”, et même leur “principal moteur”. Oui !Ça y est, la grande crise ultime du journalisme et de l’information est là, la prise de conscience des journalistes est enfin intervenue et le débat est sur la place publique. Nous aurons été quelques uns à l’annoncer dans les blogs, et notamment dans celui-ci, depuis longtemps, la médiapocalyspe en cours aux Etats-Unis aura achevé de convaincre ceux qui nous prenaient pour des Cassandre.

L’analyse implacable de Bruno Patino dans l’Express, ou la quasi-méditation de Pascale Santi dans le Monde, témoignent ces jours-ci de ce changement d’état d’esprit par rapport à il y a encore peu de temps, l’été dernier par exemple, quand je pointais cette “grande crise silencieuse du journalisme” : quand les journalistes sidérés n’exprimaient que stupeur et désarroi et se bornaient à la lamentation.

Nous voyons tous que le papier, c’est terminé. Les choses vont même probablement s’accélérer désormais. Bruno Patino demande : “quel va être le premier mort ?” Le Chicago Tribune, le Los Angeles Times sont en faillite. TheAtlantic.com (via Michelle Blanc, qui s’efforce de son côté de rester optimiste et constructive) en vient à se demander (en anglais) si le très vénérable New York Times va réussir à passer l’hiver !

Pascale Santi s’interroge :

(noir)A l’évidence, un modèle s’épuise ; un autre va naître dont personne ne connait encore les contours. Le papier et le Net se cherchent, ensemble ou séparément ; ni l’un ni l’autre n’ont encore trouvé la formule gagnante. C’est vrai en Europe comme aux Etats-Unis.

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Bruno Patino s’alarme :

(noir)Il en va tout bonnement de la démocratie (…). Ce qui est inquiétant, c’est qu’au sein des grands journaux comme des agences de presse, personne, pour l’heure, n’a de réponse à cette question.

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Pascal Riché, sur Rue89, signalant l’apparition d’un nouveau projet de presse en ligne professionnelle, avec l’arrivée d’une version française de Slate sous l’égide Jean-Marie Colombani, dresse un tableau lucide – mais pas désespéré – d’une information “entre craquements et nouvelles aventures”.

Sauf que la rentabilité des projets en ligne semble toujours aussi introuvable, ce qui nourrit tout de même un réelle pointe d’inquiétude… Mais l’avenir de l’information et de la démocratie n’est peut-être pas seulement dans les sites d’information !

Il y a d’autres pistes, notamment une que je défends ici depuis longtemps aussi : les blogs !

Les blogueurs sont déjà des journalistes, et ils ne le savaient même pas (juillet 2008)

Tous les journalistes feraient bien de tenir un blog… (juillet 2008)

La liberté retrouvée ou la naissance d’un néojournalisme dans les blogs (septembre 2008)

Je vois que là-encore, ces idées qu’on m’a souvent reprochées comme iconoclastes, voire provocatrices, font pourtant petit à petit leur chemin. 🙂

Dana Moukhallati (Kippreport), Is blogging the new journalism? (en anglais)

Dana Moukhallati reconnait que les blogs sont souvent “partisans” et ne reposent pas “sur des sources fiables”, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne soient pas des sources de témoignages intéressantes. Surtout, dans des pays où sévit une lourde censure des médias, comme au Moyen-Orient (elle prend l’exemple de l’Arabie Saoudite), ils constituent une véritable “alternative” pour l’expression “des opinions et des points de vue” en contournant la censure officielle.

Frédéric Filloux (Monday Note) : Blogging, a new journalistic genre ? (en anglais)

Frédéric Filloux va beaucoup plus loin (et rejoint largement mon propos) en envisageant aujourd’hui le blog comme “un nouveau genre journalistique” à part entière… et même beaucoup plus que cela (traduction libre) :

(noir)En ce début d’année, l’un des plus intéressants développements d’Internet sera l’évolution des blogs. A peine plus qu’une protestation populiste au début, le blogging a déjà transcendé ses origines et devient un nouveau genre journalistique très frais, qui est susceptible de devenir le principal moteur de sites d’information modernes.

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Frédérc Filloux observe un changement dans sa propre consommation des news : il lit de plus en plus de blogs et les blogs de journalistes sont souvent un passage obligé de sa lecture, car il y trouve autre chose que ce que ces mêmes journalistes écrivent dans les articles “classiques” de leurs propres médias. Quelque chose de “plus vivant, plus amusant, avec plus de chair”.

Mais il n’y a pas que ça. Le format lui-même, à travers le “live-blogging” peut donner des résultats très intéressants quand il est pris au sérieux (Frédéric Filloux donne un exemple marquant, et concluant, d’une grande plume du New York Times qui a couvert en direct sur un blog une audition devant le Congrès des grands patrons de l’automobile, alors que le “live-blogging” était plutôt jusque là un exercice relégué aux stagiaires…). Le NYT est, il est vrai, le seul média au monde à s’offrir les services d’un blogueur prix Nobel (Paul Krugman) !

Les blogs sont devenus aujourd’hui “un élément-clés de la stratégie éditoriale d’un site web moderne” .

C’est le lieu où les journalistes en disent plus et différemment, sans contrainte de place et en conversation avec les lecteurs. Le blog peut être considéré comme un complément de l’information traditionnelle, mais il peut aussi se suffire à lui même (bel exemple que Frédéric Filloux développe avec le Huffington Post, qui est devenu une gigantesque – et sophistiquée – galaxie de blogs).

Aujourd’hui, le rendement publicitaire des blogs est médiocre (en CPM). Frédéric Filloux prend le pari que “ça changera à mesure que les médias d’information développeront une vraie stratégie de blogging professionnel”.

Les blogs, et c’est aussi la fautes des éditeurs, ont été “depuis trop longtemps considérés comme un genre mineur”.

Vous imaginez bien que je contresigne ! :-))

Sans oublier pour autant qu’il est fort probable que la place que les journalistes et les médias d’information pourraient réussir à se faire avec une telle stratégie, si elle est viable, ne sera jamais plus celle qu’ils avaient avant…

8 Comments

  1. « Aujourd’hui, le rendement publicitaire des blogs est médiocre (en CPM). Frédéric Filloux prend le pari que « ça changera à mesure que les médias d’information développeront une vraie stratégie de blogging professionnel ». »

    Je crois que ce n’est pas seulement une question de stratégie, de personnalités, de façon de traiter l’info, ou d’outils, mais aussi et surtout une question de lecteurs potentiels. Aux USA, le lectorat est beaucoup plus important par le nombre d’internautes, par la langue et par le rayonnement international de l’actu américaine. Pour la France, si on parle uniquement des blogs qui traitent des sujets de société (généralistes ou avec des spécialités diverses), on doit tourner autour d’un lectorat global qui ne dépasse par les 300 000 internautes (estimation au doigt mouillé — je parle des lecteurs qui suivent un ou plusieurs blogs orientés actu, régulièrement). Ce nombre de lecteurs sera t-il multiplié par 10 dans les prochaines années afin d’assurer un CPM ou des nombres de lecteurs suffisant pour faire vivre convenablement ne serait-ce qu’une dizaine de journalistes blogueur français ? Pari plus que difficile. Personnellement, si le nombre de français qui suivent les blogs d’info sur internet est doublé dans 10 ans, je pense que ce sera déjà bien beau. Il parait même qu’il y a de moins en moins de lecteurs de blogs (« la mort des blogs » annonçaient certains il y a quelques mois).

    D’ailleurs, si l’on considère les blogs professionnels français (féminins, hi-tech, people), bien installés, qui sont plus orientés rentabilité et qui bénéficient de régies pub plus lucratives que la moyenne, on doit avoir quelques dizaines de blogs qui rapportent un Smic mensuel à leurs auteurs et une petite dizaine de blogs qui rapporte un peu plus (merci les billets sponsorisés et autres « opés » publicitaires). « La professionnalisation des blogs » est extrêmement marginale et elle trouvera ses limites d’expansion en France, bien plus vite qu’outre Atlantique.

    Je pense toujours que la grande force des blogs n’est pas et n’a jamais été le nombre de lecteurs de chacun mais leur capacité à buzzer et à se faire relayer par… des médias plus importants. D’ailleurs, dans l’autre sens, les blogueurs d’actu et de société se basent souvent sur des articles de presse traditionnelle (web, télé, radio) pour écrire leur contenu.

  2. @ Ouinon

    Filloux signale un problème de rentabilité de la pub pour les blog sur… le marché américain (en signalant un différentiel de CPM entre les blogs et les sites issus des médias traditionnels). C’est cette différence-là qu’il parle de résorber.

    Par ailleurs, et là ça vaut aussi pour la France, il faut commencer à marquer de plus en plus clairement de quoi on parle quand on dit “blog”.

    Tu parles, me semble-t-il (et c’est souvent mon cas aussi 😉 ) des blogs “de la blogosphère”, cet espace si particulier qui forme une galaxie de la conversation, ou commentateurs et blogueurs passent d’un blog à l’autre, se répondent les uns les autres, pour finir par former une sorte de communauté.

    Il est clair, la blogosphère le dit souvent (cf. Versac), que des blogs tels que ceux d’Apathie et Morandini, ou même Revel, ne font pas partie de cette blogosphère. Ils ne jouent pas ce jeux de répondre aux commentaires chez eux et d’aller commenter chez les autres.

    C’est déjà très différent avec Mettout, pour rester à l’Express, par exemple, qui a lui une “vraie” pratique de “blogueur de la blogosphère”.

    Ce dont Filloux parle, il me semble, c’est plutôt du blog comme un format, un “genre journalistique”, pas d’une communauté des blogs tout au plus une communauté autour d’un blog, ou bien une communauté autour d’un média et SES blogs.

    lepost est un bon exemple : Birenbaum, depuis qu’il blog sur le post conserve une audience énorme, mais il perd énormément en visibilité dans la blogosphère par rapport aux NRV.

    C’est une stratégie de blog différente.

  3. Je m’interroge aussi sur la place des blogs dans un site d’information depuis longtemps. J’en suis arrivé à la conclusion, l’année dernière, que c’est peut être le socle central d’un média en ligne. Pourquoi ? Parce qu’il tire avantage de la killer application du web : Human Interaction.

    Nous sommes entrain de travailler à quoi pourrait bien ressembler concrétement la rédaction d’un journal local demain (on se concentre sur le local pour le moment). Et nous l’articulons, pour le moment et ca peut changer, autour des principes suivants :
    1- Se concentrer sur l’info local et concentrer les forces éditoriales sur les enjeux locaux. Sous-traiter tout le reste : journaux nationaux, étrangers… et peut-être AFP si moins cher.
    2- Viser les + de 55 ans avec le papier, les – de 55 ans avec produits et services sur le web et le mobile
    3- Organiser la rédaction autour de journalistes animateurs de communautés, soit géographique, soit par sujet (essentiellement : sport, business local, éducation).
    4- Un réseau de correspondants bloggers qui couvrent soit une zone géographique, soit une spécialité. + au cas par cas les témoignages de citoyens témoins ou spécialistes.
    5- L’outil principal des journalistes serait le blog. Et le média en ligne, principalement une agrégation de blogs tenus par les journalistes et les correspondants.

    Tout ça n’est qu’un rapide résumé et n’est qu’à l’état de brainstorming dans notre équipe. Je posterai sur mon blog des détails au fur et à mesure que nous aurons les idées plus claires.

    Et, je contacterai certains d’entre vous pour challenger notre idée d’organisation et nous aider à l’améliorer.

  4. @ Jeff

    Le thème que tu abordes mérite un débat à lui tout seul à mon avis.

    C’est même une question de fond sur le modèle de média qui peut trouver sa place en ligne : les grands médias généralistes “intégrés” ont bien du mal, les petits médias spécialisés, qui peuvent s’agréger semblent mieux répondre à la question de la fragmentation de l’information en ligne…

    Ce débat se poursuit sur ton blog ! 😉

    (J’y reviendrai ici sous peu. Je crois qu’on tiens un lièvre intéressant 😉 )

  5. Comme Ouinon je pense qu’on va vite arriver à une saturation des lecteurs disponibles pour de l’information sur Internet, particulièrement en langue française.

    Lorsque 50 titres médias vont réellement investir le Net à temps plein, y cherchant chacun une rentabilité, donc au moins un million de lecteurs uniques par mois… il va y avoir un problème.

    L’audience va se diluer davantage, et il sera très difficile de nourrir des rédactions importantes.

    Dans le même temps la TNT progresse, on consomme de plus en plus la télé sur ordinateur via ADSL, ce qui diminue encore le temps passé à lire les journaux, même en ligne.

  6. Bonjour Narvic,
    ton billet fort documenté m’en a rappelé un autre que j’ai écris… en mai 2006 (“blogs de journalistes: la liberté de ton retrouvée“). A cette époque lointaine 😉 je traçais des pistes pour révéler à mes confrères le formidable potentiel d’expression et de publication d’un blog.
    Aujourd’hui c’est une chose admise pour ceux qui suivent l’évolution d’internet: les blogs sont des medias mainstream. Pour les autres (ceux qui découvrent), le blog fait encore peur.

    Il y a une peur dont on parle peu (en France) : dans le système hiérarchique pyramidal de l’organisation des rédac. c’est la peur de perdre le pouvoir sur la ligne éditoriale.
    Laisser s’exprimer un journaliste sur un blog n’est pas anodin, puisque le contenu ne subit plus les filtres traditionnels hiérarchiques.
    C’est un frein, je pense, au développement de ce support, ou plutôt à l’utilisation optimale des blogs dans la presse (je pense très fort à la PQR, que je connais bien).
    C’est une des frilosités de la presse traditionnelle française, qui ne concourt pas à son adaptation au monde du web. Passons.

    Une piste est intéressante à propos d’un usage plus pro des blogs dans la presse. Tu la relèves à juste titre, il s’agit du live blogging.

    C’est l’avenir: j’imagine le conseil municipal d’une grande ville bloggé en direct, avec les réactions immédiates des internautes (Twitter aussi va émerger d’ici… quelques années dans ce domaine).

  7. Autre chose. @Ouinon : à propos de la “quantité” de lecteurs d’un blog et de son rendement publicitaire.

    Je crois beaucoup aux blogs hyper locaux, qui s’adressent donc par définition à un lectorat limité.

    Il me semble que la question qui se pose en termes d’influence (puis de rendement pub) n’est pas directement celle de la quantité de lecteurs, mais plutôt à la proportion de lecteurs touchés par le blog.

    Si vous vous adressez à un bassin de vie de mille personnes et que vous touchez six à huit personnes sur dix, vous devenez de facto un blogueur influent dans votre zone de diffusion.

    Et de facto, vous entrainerez derrière vous des annonceurs locaux.

    C’est à cela qu’il faut arriver.

    La consommation de contenus sur internet ne cesse d’augmenter, le marché des seniors explose : il n’y a pas de raison objective aujourd’hui pour annoncer la mort des blogs (c’est une vision de geeks qui a fait long feu, désolé pour les Cassandre à deux balles qui l’ont annoncé).

    Je précise que je ne parle pas des blogueurs amateurs, qui cherchent à monétiser leur contenu: rien à voir. Ils ne disposent pas de la force de frappe commerciale pour démarcher les annonceurs.

    @ Narvic : juste une question d’ergonomie du site: les caractères blancs sur fond noir dans l’espace comm’ sont vraiment difficiles à lire… Je reviendrais quand même sur Novovision 🙂

  8. À Phil :

    Tout d’abord, je précise au cas où, que je ne suis pas d’accord avec cette mort des blogs annoncées.

    Ensuite, je pense que l’aspect personnel d’un blog ne peut que limiter la couverture, le regard et la façon de traiter l’info d’une zone locale. Au mieux, vous aurez un blogueur-journaliste consciencieux qui va devoir trimer des heures et des heures pour sortir une info intéressante par semaine (publication restreinte -> nombre de lecteur limité) ; au pire, vous aurez un blogueur militant qui va passer les 3/4 de son contenu à critiquer les décisions du pouvoir local en place (-> intérêt et nombre de lecteurs limité). Dans tous les cas, même en attirant les grâces des annonceurs locaux, vous aurez bien du mal à attirer ne serait ce que 50 % des habitants d’une zone : la proportion des connectés au net en France dépasse d’ailleurs difficilement ce chiffre, et la proportion des lecteurs connectés qui s’intéressent à l’info sur ne net au point de la faire vivre réduit encore le potentiel. Le blog local qui a fait le plus parlé de lui était MonPuteau et je ne suis pas sûr que ses lecteurs (? du nombre de visiteurs global — c’est à dire les 20 % de visiteurs qui lisent vraiment les articles et passent du temps sur le blog pour faire tourner les revenus pub) étaient assez nombreux pour faire vivre son auteur, même en ayant les bons réseaux publicitaires. Après, c’est sûr, on peut toujours tirer des plans sur la comète en espérant que tous les ados qui sont sur Skyblog vont se jeter sur les sites d’info dans les années qui viennent mais ce n’est pas du tout sur. En tout cas, ceux qui lisaient Pif-Gadget dans leur enfance ne se sont pas jeté en masse sur l’édition papier du monde.

    En revanche à propos du local sur le net, j’ai remarqué que quelques forums et/ou sites communautaires sur des grandes villes ou sur des régions semblaient très actifs. Sans doute car les infos venaient de plusieurs centaines de personnes et pas seulement d’une seule (un peu plus objectives, éclectiques et impartiales, donc), et aussi parce que ce type de plateformes permettent d’échanger des bons plans entre utilisateurs sur des sujets divers (sorties, culture, immobilier, tourisme, emploi, sports, etc.) et de favoriser les rencontres. Un exemple pour la ville de Marseille.

    Mais les forums sont has been, parait il 😉

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