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“La tyrannie du temps réel” et l'”accident intégral”

“Cybermonde, la politique du pire”, entretien avec Paul Virilio, Ed. Textuel, 1996, 110 pages (actuellement indisponible à l’achat. Voir à la bibliothèque. 🙂 ).

Extraits choisis…

Pour nourrir des méditations franchement optimistes en ce début d’année 2010…

“La tyrannie du temps réel” et du “présent mondial”

Nous venons de heurter le mur du temps réel, c’est à dire le mur de la lumière. C’est parce que nous avons mis en œuvre la lumière, et donc la vitesse, que cette liquidation de l’espace-monde et du temps historique est possible. Nous avons mis en œuvre une constante cosmologique – trois cent mille kilomètres par seconde – qui représente le temps d’une histoire sans histoire et d’une planète sans planète, d’une Terre réduite à l’immédiateté, à l’instantanéité et à l’ubiquité, et d’un temps réduit au présent, c’est à dire à ce qui se passe instantanément. C’est une liquidation et une extermination de l’espace-monde – une planète relative, locale – et d’un temps – le temps des hommes – au profit d’un autre espace et d’un autre temps. Ce n’est pas un événement apocalyptique mais cataclysmique de l’ordre du temps.

La tyrannie du temps réel n’est pas très éloignée de la tyrannie classique, parce qu’elle tend à liquider la réflexion du citoyen au profit d’une action réflexe. La démocratie est solidaire, elle n’est pas solitaire, et l’homme a besoin de réfléchir avant d’agir. Or le temps réel et le présent mondial exigent du téléspectateur un réflexe qui est déjà de l’ordre de la manipulation. La tyrannie du temps réel est un assujettissement du téléspectateur. La démocratie est menacée dans sa temporalité, puisque l’attente d’un jugement tend à être supprimée. La démocratie, c’est l’attente d’une décision prise collectivement. La démocratie live, la démocratie automatique, liquide cette réflexion au profit d’un réflexe. C’est l’audimat qui remplace l’élection, c’est la carte à puce glissée dans le téléviseur qui remplace la délibération. Il y a là un danger maximum vis à vis de la démocratie dans le temps de la décision et du vote. L’audimat et le sondage deviennent électoraux. Le sondage, c’est l’élection de demain, c’est la démocratie virtuelle pour une ville virtuelle (Et à l’époque, Virilio ne connaissait pas encore Twitter qui fait tout ça beaucoup mieux, enfin, encore pire !).

Quand le “lointain” est plus proche que le “prochain”

Je suis “citoyen du monde”, je ne souhaite pas le retour au nationalisme, mais si demain nous aimons uniquement le lointain sans être conscient que l’on hait son prochain parce qu’il est présent, parce qu’il pue, parce qu’il fait du bruit, parce qu’il me dérange et parce qu’il me convoque, à la différence du lointain que je peux zapper…, donc, si demain nous nous mettions à préférer le lointain au détriment du prochain, nous détruirions la cité, c’est à dire le droit de cité (Spéciale dédicace à mes voisins du dessus ! 🙁 ) .

La tendance est à la désintégration de la communauté des présents au profit des absents – absents abonnés à Internet ou au multimédia. C’est un événement sans pareil. C’est l’un des aspects de l’accident général. Le fait d’être plus proche de celui qui se tient loin que de celui qui se trouve à côté de vous est un phénomène de dissolution politique de l’espèce humaine (Eh, vous êtes en ligne, les absents ? Cri désespéré dans le désert du virtuel… B-) ).

“Incarcérés” dans un monde trop petit

Je crois que nous avons atteint une limite. Je pense que la mise en œuvre de la vitesse absolue (la vitesse de la lumière) nous enferme infiniment dans le monde. Le monde se restreint et déjà émerge un sentiment que les jeunes ne ressentent peut-être pas encore, d’incarcération. (…) Quand nous aurons toutes les interactivités que nous voulons, quand nous irons à Tokyo en deux heures grâce aux avions hypersoniques, il est évident que le sentiment de l’étroitesse du monde deviendra rapidement insupportable. (…)

Retrouver le tact, le toucher de la marche, le toucher de l’alpinisme, la navigation (Gérard d’Aboville le rameur est une sorte de prophète); ce sont des signes d’une autre divergence, d’un retour à la physique, à la matière, les signes d’une rematérialisation du corps et du monde (Ici, c’est pas mal non plus, dans le genre “rematérialisation du corps et du monde”…).

Jean Giono faisait dire à son maître d’école : “Mes enfants, ne courrez pas dans la cour, elle vous paraîtra plus grande.”

L’“accident intégral” est à venir

Or, aujourd’hui, les nouvelles technologies véhiculent un certain type d’accident, et un accident qui n’est plus local et précisément situé, comme le naufrage du Titanic ou le déraillement d’un train, mais un accident général, un accident qui intéresse immédiatement la totalité du monde. Quand on nous dit que le réseau Internet a une vocation mondialiste, c’est bien évident. Mais l’accident d’Internet, ou l’accident d’autres technologies de même nature, est aussi l’émergence d’un accident total, pour ne pas dire intégral. Or cette situation-là est sans référence. Nous n’avons encore jamais connu, à part, peut-être, le krach boursier, ce que pourrait être un accident intégral, un accident qui concernerait tout le monde au même instant.

Bonne année à tous.

3 Comments

  1. Article intéressant et qui laisse songeur …

    Et en passant, une petit correction…orthographique “« Mes enfants, ne courez pas dans la cour, elle vous paraîtra plus grande. »

  2. C’est peut-être bien l’accident qui marque tout changement de civilisation, et, finalement, ce sentiment d’incarcération, ce ne serait pas le suplice de Tantale ? Nous sommes enfermés dans notre temps et nous sentons qu’un nouveau temps arrive, sans rien de commun, impossible à concevoir. Il s’agit d’une horreur mais d’une fascination aussi, et toute mise en oeuvre pour accéder plus rapidement à cette nouvelle civilisation qui nous tend les bras nous repousse dans la notre, incapables que nous sommes d’utiliser les moyens d’un autre temps.

    C’est ce qu’aurait pu aborder le film Avatar. Au contraire le héros y bénéficie de la plus haute technologie industrielle qui lui permet d’accéder à un monde qui l’en libère. Le message est positif et dit que c’est l’emballement, l’accident, qui nous permettra de trouver une nouvelle organisation sociale, mais en attendant nous sommes bloqués ici et maintenant, c’est vrai, mais ça a toujours été le cas, avec l’obligation de regarder devant soi ou dans le rétroviseur. Dans tous les cas tout mouvement ne peut être qu’une erreur, tout comme l’immobilité: c’est le temps qui est insoluble, et ça ce n’est pas nouveau.

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