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La responsabilité du blogueur et du journaliste

Eric Scherer, sur AFP-Mediawatch, rend compte de la participation de “deux mandarins des médias français, Patrick de Carolis et Nicolas Beytout” à “une conférence pour les 50 ans du Celsa” une école de communication et relations publiques rattachée à la Sorbonne, qui fait aussi – un peu – dans le journalisme depuis le début des années 80.

Les deux mandarins se laissent aller à un très bel exercice de langue de bois journalistique, qui frise d’ailleurs l’escroquerie, au sujet de l’éthique de la responsabilité des journalistes, par opposition à ces blogueurs irresponsables.

(noir)« Le blog relève du témoignage sans responsabilité, la presse du journalisme avec responsabilité »

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Il convient de remettre les pendules à l’heure sur trois points :

– la responsabilité juridique des blogueurs vis à vis de leurs écrits est bien plus importante que ne l’est celle des journalistes.

Le journaliste est juridiquement irresponsable de son propos, au moins en partie, car il n’est pas son propre éditeur : c’est le directeur de la publication qui est l’éditeur, donc le responsable. Pour ce qui est de la diffamation par exemple, le journaliste n’est jamais poursuivi à titre d’auteur de l’infraction, mais seulement comme complice, et son éditeur ne peut se désolidariser de lui.

Le blogueur, lui, est son propre éditeur. il assume SEUL la responsabilité éditoriale de ses propos (et cette responsabilité éditoriale est exactement la même que pour le monde de la presse : la loi de 1881). Sa responsabilité va donc beaucoup plus loin que celle du journaliste salarié, contrairement à ce que dit Beytout.

Lire “Droits et devoir du libre blogueur”.

– la responsabilité des blogueurs vis à vis de leur audience est bien plus importante aussi que celle des journalistes.

Le journaliste n’est pas directement responsable devant son audience. Le journal est une oeuvre collective. Il y a une séparation des tâches entre rédaction, distribution, promotion et marketing. La responsabilité vis à vis de l’audience est ainsi partagée, et au bout du compte diluée.

Le blogueur est seul face à son audience, et toutes les tâches sont concentrées sur lui : produire ses billets, leur trouver une audience, en faciliter la diffusion, en assurer la promotion, gérer le retour de l’audience et l’interactivité.

– l’appel à l’éthique des journalistes est un écran du fumée dans la mesure où il n’existe aucun contrôle ni aucune sanction du respect de cette éthique journalistique, qui n’a jamais été autre chose qu’une simple déclaration d’intention.

Lire : “L’introuvable déontologie des journalistes”.

La juriste Sabrina Lavric le souligne, sur Le blog Dalloz :

(noir)Le constat suivant s’impose : si par déontologie, on désigne la norme dont l’irrespect produit une sanction par les « pairs », on doit, en matière de journalisme, conclure à son absence…

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Bref, le discours de nos mandarins ne tient pas debout.

Les interventions à cette conférence de Raymond Soubie, conseiller du Président de la République, et Roland Cayrol, patron de l’institut de sondage CSA-opinion, sont en revanche bien plus pertinentes :

Eric Scherer :

(noir)Raymond Soubie, conseiller du Président de la République, notamment en matière sociale, en a fait un constat froid : « les médias ne suivent pas les tendances de fond ». « Les Français prennent aussi leur distance par rapport aux médias ».

(noir)Pour Soubie, deux grandes évolutions sociales et de communications sont apparues ces dernières années:

(noir)« la fin du principe d’autorité, qui ne marche plus. Il faut expliquer et convaincre, et donc un talent de conviction. Il n’y a plus de décision importante sans recourir à la conviction »

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(noir)« La multiplication par 1.000 des moyens de communications. D’où la difficulté croissante pour convaincre les gens »

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(noir)Pour Roland Cayrol, patron de l’institut de sondage CSA-opinion, « les gens sont de plus en plus méfiants ». Tous les « ismes » sont rejetés : capitalisme, communisme, socialisme…

(noir)Un peu plus, il ajoutait journalisme…. Au contraire, même s’il reconnait « une méfiance à l’égard des corps intermédiaires », il a estimé que « les gens ont aujourd’hui encore plus besoin des médias pour fabriquer leurs décisions ». « Mais les journalistes ont-ils conscience de cette responsabilité accrue ? Et sont-ils toujours à la hauteur ? ».

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A écouter Beytout et Carolis, on mesure le chemin qui reste à faire…

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Lire aussi :

– Eric Mettout (Nouvelle Formule) : “Evangélisation”

6 Comments

  1. La responsabilité du blogueur s’étend aussi aux commentaires qu’il accueille, puisqu’il est considéré comme leur éditeur et que le commentateur ne devient alors que le complice. Cela s’est vérifié dans plusieurs affaires (Grebert contre mairie de Puteaux au sujet d’un commentaire supprimé avec une journée de retard, pour ne citer que le plus médiatique). Eolas l’a rappelé à maintes reprises quand il doit justifier sa modération à la massue ou expliquer pourquoi il est contre toute ante-modération (qui vaudrait pour acceptation des propos). Cela explique aussi la désactivation des commentaires chez les blogueurs les plus responsables lorsqu’ils seront dans l’impossibilité temporaire de vérifier régulièrement les textes publiés chez eux. Or Dieu sait si l’on peut recevoir parfois des fous insulteurs et diffamateurs, ou des innocents qui se lâchent comme ils le feraient dans un bistrot sans se rendre compte que c’est le patron du lieu qui ira en justice à leur place comme ce brave Assouline accusé par des associations de droits de l’homme… d’antisémitisme et de négationnisme du fait d’un commentaire idiot. Mais le commentateur imbécile criera tout de suite à la censure et franchira la loi de Godwin en peu de temps. Or il engage bien le blogueur qui n’a pas envie de se retrouver devant des juges sans l’avoir cherché.

  2. @ Dominique

    Tout à fait d’accord.

    Ces journalistes salariés sont agaçant avec leurs leçons de responsabilité, alors que les blogueurs affrontent, quant à eux, pleinement leur responsabilité éditoriale au niveau pénal sans aucune des protections dont bénéficient les journalistes dans leurs médias.

    Cela dit, les protections dont bénéficient les journalistes sont peut-être nécessaires pour pouvoir s’exprimer sur certains sujets (vis à vis de pouvoirs et d’institutions qui disposent de moyens de leur rendre la vie impossible. cf. Denis Robert, bien seul face au harcèlement judiciaire dont il fait l’objet)… et la responsabilité des blogueurs est peut-être, en proportion, trop grande…

  3. Il y a donc un problème puisque nous pouvons souvent lire des “billets d’humeur” ou remaquer la tendance à sombrer dans le pathos tandis qu’ils possèdent un moyen d’accès direct au media de masse.

    Je pense que le débat sur le service véritablement rendu par les journalistes, leur mission et donc leur responsabilité, mais aussi leur mandat et leur droit, n’est jamais abordé. Peut-être que le débat sur la télévision publique aurait été une occasion d’aborder ce sujet.

    Le problème qui est abordé ici c’est je crois celui, plus général, de considérer une profession avant son métier, un métier avant le travail. Le mot “journaliste” désigne désormais une communauté finalement, donc il ne devrait pas y avoir de moyen ni de droit spécifique attaché. Qu’en pensez-vous ? C’est dommage parce qu’il y a encore des gens qui travaillent réellement au journalisme.

  4. @Narvic,

    Je ne suis pas un spécialiste du droit de la presse, mais en général le complice encoure les mêmes peines que l’auteur principal.

    Les risques auxquels se soumettent les blogueurs ne me semblent pas exorbitants: le choix de la publication d’un texte problématique appartient à l’éditeur dans le cadre de la presse, il est alors normal que la responsabilité de celui-ci soit d’abord recherchée.

    Un blogueur choisit de se passer de, ou de contourner, cette contrainte. Il est donc normal qu’il assume une responsabilité directe.

    Quant aux commentaires, c’est aussi le blogueur qui a la capacité technique (et contractuelle) de les éditer, il est là aussi normal qu’il en réponde.

    De facon générale, la Loi de 1881 offre un régime plutôt favorable avec des délais de prescriptions très courts.

    Après, je suis bien d’accord avec vous que cette vision du blogueur irresponsable, et n’obéissant à aucune forme d’éthique, est inacceptable.

    Enfin, vis-à-vis du public, le blogueur est aussi responsable que le journaliste. Vous lisez, et répondez à, vos commentaires. Mais un journaliste recoit son courrier, ou les emails, il n’a pas le bénéfice de l’anonymat (ou s’il l’a il est toujours possible de contacter l’editeur).

  5. @ UnPseudo

    Ce qui compte vraiment dans la relation du journaliste vis à vis de son directeur de la publication (l’éditeur, son employeur) en cas de poursuite, c’est que l’éditeur est en première ligne et ne peut se désolidariser du journaliste (quitte à régler ses comptes avec lui après, devant les prud’hommes et pas au pénal 😉 ).

    Le “modèle” français protège surtout la personne du journaliste, là où le modèle anglo-saxon protège surtout ce qui est publié.

    Je souligne juste que l’application de ce système aux blogs, fait que, au total, la responsabilité qui pèse sur le blogueur est plus lourde que celle qui pèse sur le journaliste salarié (dans la mesure ou le blogueur est son propre éditeur, ce qui n’est pas le cas du journaliste salarié).

    Ce qui relativise tout de même ce débat sur la responsabilité, non ?

  6. Sur le loi de 1881, je souhaite apporter une petite précision qui manque semble-t-il pour le moins à la culture de notre blogueur.

    En 1986, alors que j’étais correspondant du Monde à la Guadeloupe, j’ai commis un feuilleton en cinq épisodes sur une affaire politico-financière (pas grand chose, moins de 900 MF… mais à l’époque on ne parlait pas de cela).

    En mars arriva la cohabitation. Et une avalanche de plaintes. Toutes devant le 17e (sauf une à Basse-Terre) et toutes contre André Fontaine (directeur de publication du Monde) et moi (complice). Sauf une, qui était à Paris, uniquement contre moi. Sur celle-là, j’ai été condamné comme complice d’un délit qui n’avait pas d’auteur principal, à une peine d’emprisonnement ferme (du jamais vu depuis 1945 en France), sur un motif qui permettrait de mettre en prison la moitié des journalistes sérieux, au moins.

    Et ce motif aurait pu servir au juge Grellier (puisque c’était lui à l’époque) pour me condamner les autres fois. Il fallait qu’une personne paie : ce fut moi…

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