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La position du journaliste

Qu’est-ce qu’un journaliste ? Je souligne souvent sur ce blog à que point cette notion est vague, floue, fluctuante, “polysémique” comme disent les linguistes pour signifier que chacun utilise ce mot usuel avec le sens qu’il lui attribue et qui a toutes les chances d’être bien différent de celui dans lequel l’entend son interlocuteur.

Voilà pourquoi j’ai décidé de vous faire part de MA définition du journalisme. Où comment c’est une question relative uniquement à la position qu’on prend au moment de l’acte. Etre journaliste, c’est avoir la “journalist’attitude” et c’est pas si facile que ça…

100% des gagnants ont tenté leur chance

Pour certains, c’est un art ou un métier, pour d’autres une profession, voire une mission. On y voit selon le point de vue une fonction, un rôle social, un statut ou une simple activité… Pour le définir, on invoque tour à tour le droit ou l’économie, la politique ou la sociologie, la philosophie ou la littérature… On le décrit par ce qu’il est, ou par ce qu’il fait. La plupart d’entre nous s’est forgé son idée en piochant à droite et à gauche dans tous ces registres en même temps. Chacun a sa recette, mais personne n’utilise au fond le même dosage…

Alors, bien sûr, il y a la carte ! La carte de membre du cercle très fermé, qui suscite convoitise et jalousie et représente, selon les cas, un signe de prestige ou une preuve de compromission. Je m’amuse souvent de ceux qui la brandissent comme argument définitif : il y a ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas, on est dedans ou dehors, une porte est ouverte ou bien fermée. Ceux-là se trouvent souvent bien désemparés en réalisant que cette carte n’est qu’un symbole et qu’elle n’a guère de sens : ses conditions d’attribution sont entièrement basées sur une tautologie, c’est à dire un non-sens, une définition qui ne renvoie qu’à elle-même. Un journaliste, c’est quelqu’un qui est employé… comme journaliste, par… un journal (ou assimilé). Mais encore ?

J’aime bien les tautologies, dont Wikipédia me donne quelques exemples frappé au coin du bon sens populaire : “un sou, c’est un sou”, « Lui c’est lui. Moi c’est moi » et le sublime « 100% des gagnants ont tenté leur chance ».

Assis, debout, couché

Comme tout le monde, je me suis fait moi aussi mon cocktail. Ma définition tourne autour de mon concept maison, à moi que j’ai : la position du journaliste. Une première approche pourrait conduire à considérer qu’il y a en réalité trois positions : debout, assis et couché. A y regarder de près, ça ne fonctionne pas si mal que ça. 😛

Mais à strictement parler, ça n’est pas une définition. C’est tout au plus une typologie, qui différentie trois sous-catégories au sein d’un ensemble commun (notez: “ensemble commun”, juste une petite tautologie supplémentaire, pour la route), un ensemble dont on suppose acquise la définition préalable. C’est un peu toujours le problème, avec les journalistes, la définition est toujours un peu supposée acquise… au préalable. Et ensuite, ça ne se discute plus. Un journaliste, c’est un journaliste. Point.

J’ai dit la “position” du journaliste, mais j’aurais pu utiliser un autre terme avec la même intention : c’est une “attitude”. Est journaliste celui qui a la “journalist’attitude”.

Mais qu’est-ce que je veux dire par là ? Et bien pour moi, on peut avoir toutes les cartes que l’on veut, travailler pour qui on peut, avoir la formation que l’on a, et tout ce qu’on voudra encore, mais si on n’a pas la “journalist’attitude”, on n’est pas un journaliste. A contrario, on peut n’avoir rien du tout de tout ça, tout en étant pourtant un journaliste à mes yeux. Car on a la “journalist’attitude”

Un pur esprit de contradiction

Au-delà de la terminologie, tout ça reste bien une question de position (Pour certains, il est vrai, c’est surtout une posture, mais ceux-là sont soit des artistes, soit des escrocs.). C’est d’ailleurs, selon moi, une position plutôt inconfortable, puisque très instable, très variable selon les situations. C’est une position… relative.

Relative, mais pas exactement comme la moule est relative à son bouchot, ou le morpion relatif à son habitat, car ces animaux-là sont plutôt sédentaires. Relative, dans le sens que la position varie en permanence selon le point de vue sous lequel on se place. Relative, dans le sens qu’un coup on sera là et l’autre on sera ailleurs. Relativement à l’un on sera comme-ci et relativement à l’autre on sera autrement. Toute dépend où sont placés les uns et les autres, puisque cette position relative consiste toujours à se placer… entre les deux.

C’est ça la “journalist’attitude”. L’entre deux. Le ni l’un, ni l’autre. L’un et l’autre. Alternativement et réciproquement. C’est un pur esprit de contradiction. Il n’y a pas de carte pour ça, et à vrai dire c’est plutôt même incompatible.

Voilà, finalement, c’est ça MA philosophie du journalisme. Et ne croyez pas que ce soit une position facile. Bien au contraire. On n’est jamais nulle part et on se doit même d’être toujours un peu partout à la fois. Grand est le risque, vous le voyez bien, de se perdre ou de se disperser. Dure est la condition du journaliste qui a la “journalist’attitude”

Face au patient, il sera médecin. Face au médecin, il sera patient. Face au politique, il sera citoyen. Face au citoyen, il sera politique. Face à l’agriculteur, il sera consommateur. Face au consommateur, il sera agriculteur. Et il ne sera pourtant jamais médecin, ni politique, ni agriculteur. Et il sera toujours quand même patient, citoyen et consommateur. Vous voyez comme c’est simple.

Est-ce qu’il y a une école pour ça ? Des diplômes ? Un registre où s’inscrire, une carte à demander ? Non. Et même, il ne vaut mieux pas.

Qui décide alors qui est journaliste ? Un peu tout le monde et personne à la fois. C’est celui qui le dit qui l’est, si les autres sont d’accord… Et s’il ne le dit pas, il l’est peut-être quand même. Et si les autres ne sont pas d’accord, il l’est peut-être d’autant plus…

Y a-t-il un code, des normes, des outils et des techniques ? Oui et non. C’est selon. Ça va, ça vient. Ça dépend. Le journaliste qui a la “journalist’attitude” est, au fond, surtout un voleur. Il ne fabrique pas ses propres outils, il emprunte ceux des autres et il ne les rend pas toujours… Mais il est toujours aux aguets, et c’est toujours au plus ingénieux qu’il va tenter de chiper les siens.

Ma définition ne vous convient pas ? Qu’à cela ne tienne, j’en change aussitôt, et tout exprès pour vous. Alors vous, vous voyez les choses comment ? Parce que moi, je pense exactement le contraire.

9 Comments

  1. bonsoir,

    vous parlez de la définition du journaliste par ses pairs (carte de presse) pas ses sujets (je suis la contradiction de ce que j’étudie), mais quid des lecteurs ?

    le journalisme ne commence-t-il pas par son lectorat ? et n’est-ce pas justement symptomatique de la profession et de ses errements d’oublier ses lecteurs ?

  2. @ m.

    C’est vous qui décidez. Même si je ne suis pas d’accord avec vous et que je pense exactement le contraire. Mais c’est vous qui décidez…

    En fait, internet (et les blog en particulier) c’est vraiment l’avenir de la “journalist’attitude”, selon ma définition, parce que vous avez votre mot à dire, que j’essaye de l’entendre, et que je tente de vous répondre. Et que vous avez encore votre mot à dire… 🙂

  3. La seule information que donne éventuellement une “carte de journaliste” est que son porteur a touché plus de 50% de ses revenus d’une société de presse l’an passé (c’est sa condition d’attribution). Je connais personnellement des gens qui l’ont sans être journalistes, ils émargent tout simplement dans un journal. Ça n’est donc pas un critère valable pour faire le distinguo.

  4. Padawan : émarger dans un journal ne suffit pas, normalement.

    Il faut émarger en qualité de rédacteur. Parce que les femmes de ménages qui vident les cendriers à Libé n’ont pas de carte de presse, hein…

  5. Pour moi, un journaliste doit être un passeur. Le journaliste devrait être celui qui suscite le débat, qui l’anime et qui le rapporte.

    Le journaliste, c’est un peu une sage femme : il fait accoucher les autres. Il ne crée pas l’info (parce que dans ce cas, il n’est plus journaliste), il la révèle.

  6. Génial … je me suis cassé la tête hier soir pendant 2 heures face à une étudiante qui fait son mémoire sur la “déontologie journalistique” et voulait mon avis. Et voilà que tu ponds ce texte juste après … t’étais dans la pièce ou quoi ? ou alors je suis sur écoute … ou alors c’était toi l’étudiante ?!!

    🙂

  7. J’aime beaucoup ta définition. J’ajouterais que la “journalist’attitude” se distingue par un flot (quasi) incessant de questions. Ne plus poser de questions, c’est la petite mort du journaliste.

  8. Il s’agit de la fin des professions. Peut-être que l’identification n’est pas suffisante dans un système vraiment libéral et qu’il serait bon de ne pas vendre une fois pour toute sa force de travail d’autant plus avant que celuici ne soit effectif. Autrefois le “journaliste” c’était celui qui recevait une fiche de salaire sur laquelle était écrit la mention “journaliste”, et la carte ne suffisait déjà pas.

    Après c’est compliqué parce que valoriser le travail seulement après coup c’est courrir de grand risque pour qu’on se retrouve volé. Encore faut-il que le voleur y trouve un quelconque intérêt. Mais c’est là que ça commence à être intéressant, si la valorisation a lieu sur la capitalisation du travail plutôt que par celle du produit mais encore faut-il pouvoir gérer, synchroniser, trouver du sens au travail… c’est sûr que c’est plus facile lorsqu’il est contrôler à sa source, le gérer a posteriori c’est un travail. Ah. C’est peut-être là l’astuce: travailler pour les autrse à faire travailler les autres. Ca demande beaucoup de confiance dans le système tout ça quand même et la confiance il faudrait la regagner. Certains préfèrent boire pour oublier. En ces temps de crise l’alcool est peut-être le vrai placement d’avenir d’ailleurs.

  9. Passionnant article, qui me semble bien définir le journaliste et sa fonction dans la société… Bien différent de la position du sniper couché type Zemmour…

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