sur le web

La participation en ligne n’est pas spontanée, elle se construit

Philippe Couve, journaliste à RFI, animateur de l’Atelier des médias et du blog Samsa News, s’exprime à son tour à l’invitation de Francis Pisani sur Transnets, dans sa série de réflexion estivale “Blogalaxie” (à laquelle j’ai participé également).

Philippe Couve revient sur un thème déjà abordé sur son blog : l’âge infantile du participatif et qui me semble au coeur d’une réflexion qui émerge des brumes du discours répandu sur le “Web 2.0”… La participation n’est pas un processus “naturel”, qui naîtrait “spontanément” dès lors que les outils nécessaires ont été simplement mis à la disposition du public. C’est loin d’être aussi simple.

L’exemple détaillé par Philippe Couve (une enquête participative menée par Anne-Laure Marie, journaliste de RFI, sur les coûts d’accès à internet en Afrique), et la référence à la réflexion de Daniel Kaplan et Hubert Guillaud (“Vouloir un web coopératif”), me semblent indiquer une voie de développement d’internet qui avait été un peu délaissée ces dernières années : la participation en ligne se construit, et elle a besoin d’animateurs pour cela.

Une trop grande foi en la valeur supérieure de la technologie sur les savoir-faire humains, en a peut-être un peu aveuglés certains : rajouter sans cesse une couche supplémentaires d’outils participatifs technologiques, n’apprend pas aux usagers à s’en servir et ne les motive pas non plus “naturellement” à le faire.

L’animation humaine me semble indispensable à plusieurs niveaux :

l’amorçage :

L’engagement de la relation ne peut se contenter d’une simple “invitation phatique” du type “bonjour, cet espace vous est ouvert : exprimez-vous”. Car ceux qui répondent à ce type d’appel sont une frange marginale de la population, qui s’exprime déjà largement par ailleurs car elle prompte à se saisir de toutes les occasions pour le faire.

Pour “obtenir” la participation de ceux qui ne prennent pas la parole aussi spontanément, l’invitation doit être bien plus explicite : il faut qu’une question précise soit posée, et autant que possible une question concrète : avez-vous un témoignage, une information, une opinion à apporter sur cette question-là ?

Les expériences menées dans les blogs, et les savoir-faire qui s’y sont forgés, sont riches d’enseignements en la matière.

l’animation :

Une fois que le contact est établi, le dialogue doit aussi être animé, modéré. Comme tout espace d’expression publique, on le sait bien depuis toujours : sans distribution de la prise de parole, ce sont en définitive toujours les mêmes qui monopolisent l’expression collective (on constate la même chose sur internet, ce qui n’a, au fond, rien de surprenant…).

Les modalités d’animation en ligne diffèrent probablement en partie de celles que l’on connaît déjà dans les autres processus participatifs: animation de réunion, enquêtes d’utilité publique, conseils de quartiers…

Une “culture” de la participation s’est peu à peu forgée dans les forums, depuis les débuts d’internet. C’est celle-ci qui doit être, à mon sens, aujourd’hui “importée” dans les nouveaux espaces de dialogues ouverts, notamment, autour des contenus “informationnels…

Les espaces de “participation” que sont les commentaires des sites de presse, par exemple, sont aujourd’hui submergés par l’affluence entraînée par la démocratisation de l’usage d’internet, et l’arrivée en ligne d’un public différent de celui des “early adopters” qui occupaient le terrain jusqu’alors.

Cette “commentosphère” élargie est actuellement en train de virer à la cacophonie : j’estime que c’est par manque d’animation et de modération du débat, par manque de la présence “physique” de modérateurs au coeur même de l’arène.

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7 Comments

  1. Bon… Un rôle d’animation et ensuite de synthèse, c’est ce qui était recommandé à tout initiateur d’un fil dans un groupe de diffusion ou dans un forum Usenet avant l’Internet grand public. C’est-è-dire il y a plus de dix ans. il Je me souviens avoir vu des conseils d’utilisation explicites qui demandaient un résumé ou un bilan de la discussion et j’ai souvent vu la chose dans des forums techniques ou plutôt scientifiques. Cela s’est perdu lorsque l’Internet est devenu grand public et que des foules d’espaces se sont ouverts sans le cadre geeko-universitaire du début, mais en fait on n’avait fait que transposer un usage en cours dans tout bon séminaire qui soit (entrepreneurial, universitaire, etc.) et c’est une règle de base de la communication de groupe.

    Je vois trois médias en ligne qui tentent cela. Toujours les mêmes :
    – Le Post, mais c’est pour refourguer une énième fois la même camelote avariée sous un autre titre (les digests du Post, l’essentiel du Post, comment cela se passe ? ce qu’il faut retenir du Post toutes les quatre heures. Le tout en fait sous la direction du Coach.
    – Rue89 et @rrêtsurimages qui exercent leur droit de suivi. Cela se traduit par un nouvel article dans les deux cas, mais on ne peut pas parler vraiment de bilan en fin de fil. Les fils de forum ne sont d’ailleurs ouverts que par la rédaction dans le second cas et ils ne sont jamais refermés.
    Toutefois, j’ai vu passer ça et là des articles de Libé et du Monde électroniques qui présentaient des synthèses de réactions. Cela ressemblait plus à un courrier des lecteurs ou à un micro-trottoir du fait de la matière humaine à traiter.

  2. @ Dominique

    Ce retraitement “façon courrier des lecteurs” se pratique aussi à Libération (le contrejournal) et à Marianne…

    C’est déjà un début… 😉

    Le problème de fond de cette affaire, c’est que ça conduit à considérer que cet UGC n’est pas un contenu “gratuit”, un “cadeau bonus”, mais qu’il exige un traitement, donc des humains derrière… donc des salaires…

    Et ce traitement doit être fait en interne à la rédaction, et non sous-traité sur un autre continent (comme certains gros sites qui font sous-traiter la modération en soirée par des Canadiens). Pour qu’il y ait contact avec le public, échange et exploitation de ce contenu : il faut que ce soit la rédaction qui s’y investisse…

    Pour le moment, c’est là que le bât blesse, j’en ai peur…

  3. Parler de “participation” me semble restrictif. Je pense que le web est une construction d’un nouvel espace social et que la participation n’est un objectif pour personne. Il s’agit en fait d’exister (après on peut se poser la question de l’existence plus largement mais) la participation en est sans doute une dimension.

    Evidemment l’existence n’est pas spontanée et tout humain qui nait dans un milieu non social se retrouve mourir très vite ou, dans certaines conditions très favorables, soufrir de séquelles cognitives graves. C’est pourquoi les parents servent. Servent-ils à la survie simplement ? A y regarder de près la phase de l’enfance, puis de l’adolescence, est bien trop longue pour n’y voir qu’une problématique de développement physique.

    Dans toute arrivée nouvelle dans un espace social il y a une phase transitionnelle qui nous permet l’intégration. Dans le monde poitico-médiatique on emploie souvent ce mot en rapport avec l’immigration. Mais il s’agit d’un problème fondamental qui existe pour des enfants qui deviennent majeurs, pour des citoyens qui trouvent un nouvel emploi…

    Pour une bonne intégration il faut d’abord un système social, sur un projet d’existence commune nécessairement. Ensuite il faut des mentors pour que de l’essence (la présence passive, la lecture pour un internaute) aparaisse l’existence d’abord dépendante, donc, puis autonome (je réponds à cet article à force d’habitude, j’ai peut-être acquis une compétence sociale). Cette existence doit ensuite, bien entendu, être garantie et un système juridique se met en place, voire politique.

    Vous dites tout ça dans votre article, mais je pense qu’il est bon de généraliser et comprendre que l’organisation sociale dans le monde réel est historique et que le web devrait le moins possible trimbaler des contraintes qui ne le regardent pas. Pour ce qui est du journaliste comme mentor, je crois justement qu’il n’est pas compétent dans le domaine puisque son travail est de raconter des histoires, de produire. La problématique du journaliste, je pense, c’est de repenser sa profession au vu de ce qu’est son travail, son erreur (bien compréhensible) a été de penser le média comme un capital.

    Dans votre commentaire vous associez d’ailleurs travail et salaire, ce qui pourtant ne va pas de soi: il s’agit d’un biais cognitif du à la révolution industrielle. Nous vivons peut-être le tout début d’une nouvelle révolution à partir de laquelle cette notion pourrait disparaître. Et une période sociale compliquée (une décadence, comme une nouvelle Renaissance ?) puisque le travail se retrouve de moins en moins dans une profession et que le salaire n’est plus qu’un chantage à l’aliénation par la tache (car l’industrialisation des tâches autrefois intellectuelles est réelle). Ainsi, y compris dans le monde réel, que ce soit pour le journaliste comme dans d’autres professions (je ne parle pas du chomage), ce qui reste du travail ne suffit plus à l’intégration dans le système social.

  4. @ robip

    Un nouvel espace social, certes, mais qui nous dit qu’il fonctionnerait tellement différemment des autres, que nous connaissons déjà. Sauf à croire que, par principe, la technologie changerait tout, ce que je ne crois pas

    Votre expression de “mentor” me gêne, car une évolution que l’on voit dans l’ensemble de l’espace social – et ce n’est pas propre à internet et au Web 2.0 – est une remise en cause de la légitimé de toutes les positions d’autorité, au profit des actions de médiation.

    Si je mets en avant les journalistes, c’est qu’ils ont – mais ils ne sont pas les seuls dans l’espace social – une expérience pratique de la médiation qui pourrait être mise à profit (et ça leur redonnerait du boulot qu’ils perdent par ailleurs;.. 😉 ).

    Je crois que ces médiations restent indispensables, et je ne crois pas que nous soyons à l’aube d’une nouvelle civilisation où elles deviendraient superflues.

    Si une révolution est à l’oeuvre, c’est une “révolution lente”, pour autant que ce terme ait un sens. On voit bien aujourd’hui qu’elle est engagée depuis bien avant l’invention d’internet. Même si internet y joue un rôle certain, il n’est pas sûr qu’il soit décisif

    Je serais plus porté à croire que s’il y a eu un saut technologique décisif – et il reste encore à démontrer qu’il y en a eu un – c’est dans la numérisation, qui fait converger les industries de la culture et de l’information, de l’informatique et des télécommunications qu’il faut la chercher, à mon sens. Et ça fait plusieurs dizaines d’années que ce mouvement est à l’oeuvre…

  5. Que la révolution soit lente je ne dis pas le contraire, et c’est même pour ça que même si on la vit depuis les années 80 nous n’en sommes qu’au tout début.

    Que la technologie soit à l’origine de révolutions c’est un point de vue sur l’Histoire qui n’est pas stupide (prenons l’imprimerie), même si la technologie elle-même est souvent la conséquence de mouvements préexistants. En fait internet est une conséquence du média de masse. Sommes-nous au début d’une nouvelle civilisation ? Personnellement je pense que oui: nous passons de la civilisation de l’écrit à la civilisation de la mise en scène (Debord parlait de société du spectacle, mais ce serait consdiérer la société que nous quittons comme celle de l’épigraphe). L’écrit reste présent bien sûr mais il est oublié en une semaine si il n’est plus recherché par exemple, il y en a d’autres et de plus sérieux que des moteurs de recherche.

    Je ne vois pas par contre en quoi je remets en cause toute autorité. C’est sans doute parce que toute autorité est remise en cause qu’on considère qu’un mentor n’en a pas. Ce qui me gène c’est quand l’autorité ne se base sur rien d’autre que la médiation justement (imagine-t-on des parents comme simples médiateurs en dehors des pubs ?). De plus si les journalistes arrêtent d’être journalistes il vaudrait mieux parler de gens, de citoyens… de tout ce que vous voudrez sauf de journalistes. Personnellement je pense qu’ils ont tout à fait leur place dans le monde d’aujourd’hui mais peut-être pas dans le bâtiment ou le militaire comme on le voit en France. Et il ne faut pas confondre journalisme et média de masse, je pense même que l’affaiblissement de ce dernier est plutôt une chance et une occasion de redéfinir les rôles de chacun.

    L’internet ne fonctionne pas tellement différemment des espaces sociaux habituels, quasiment pas. Mais encore faut-il déjà reconnaitre que de nombreux types d’espaces sociaux existent ou ont exister dans le monde. Ce n’est pas le cas aujourd’hui (sans parler de propagande disons que nous avons des références culturelles parfois restreintes, volontairement ou non) et sur internet de nombreux acteurs tentent d’imposer un modèle de force qui n’y est pas nécessairement le plus efficace ni le plus souhaitable. Ce n’est pas la technologie qui est en question ici mais de la différence flagrante qui existe entre un monde dominé par des contraintes physiques et un autre dominé par des contraintes culturelles. A priori le premier est moins adaptables à des contraintes culturelles que le second par exemple et lui imposer artificiellement des contraintes issues du premier est idiot. 🙂 On peut se poser aussi la question sur l’homme lui-même: a-t-il plutôt des objectifs génétiques ou des objectifs mémétiques ? A partir de cette question le reste doit être analyser de manière économique.

  6. Quelques réflexions en vrac.

    La participation c’est tout ce que vous pouvez laisser apparent ou cachépar votre surf ou ‘arpentage” du Web

    Ne pas confondre Web et Internet.
    Il existe d’immenses communautés sociales, notamment de jeu, aux liens entre participants beaucoup plus puissants ce que l’on peut trouver sur le Web.
    Ces communautés utilisent des protocoles et des interfaces non-web. Et les utilisateurs sontprêts à y investir un peu plus de 12 euros par mois pour ce plaisir.
    L’intérêt princial du Web pour un utilisateur est encore très largement textuel et basé sur la recherche d’informations (information au sens large pas celui exclusifde “news”.)

    L’intérêt pour le social social n’est pas un objectif en lui-même dans l’absolu, cela nedoit pas conduire à de l’auto-promotion, Surtout pas dinventer le bonheur à la place des autres. Mais faire ce qui doit être fait pour se rendreutilie aux autres.
    Constaré avec nombre de comportements associatifs dans la vieréelle :
    Lorsqu’un groupe s’assemble c’est pour réaliser un objectif commun, Lorsque les membres de ce groupe perdent de vuel’objectif principal et l’intérêt d’être en groupe,c’est à ce moment qu’une forme de social venimeux s’introduit.
    C’est à dire que le fait d’appartenir au groupe et de s’y bien faire voir l’emporte sur l’envie d’atteindre l’objectif commun.

    Il faut arrêter avec l’obsession technologique positive ou négative. Cela n’a aucun sens.
    C’est moyen de concrétisation d’objectifs ou de concepts.

    Je ne vois nulle part l’effet de convergence des médias présent dans ces réflexions (Jenkins).
    Cela étendrait pourtant quelque peu le phénomène de participation.

    Les “news” depuis longtemps sont devenus la dose de société-spectacle quotidienne, bien avant que l’Internet ou leWeb existent.
    Depuis ce temps là, pour celle ou celui qui voulait vraiment s’informer,il n’y avait déjà plus que le recours aux experts : les reportages d’un grand repoter comme Robert Fisk, les meilleurs travaux universitaires, les témoignages de personnes d’importance del’intérieur d’un métier ou d’une position sociale.

  7. Merci Narvic pour cet article qui met en mots pas mal de convictions et de valeurs d’action pour moi : je crois que le réseau Apprendre 2.0 est une bonne illustration de ce que nous sommes capables de construire…je te rejoins sur l’importance de l’accompagnement humain qui me semble une dimension fondamentale…La confiance réciproque ne se décrète pas : elle se construit, pas à pas, l’accompagnement me semble faciliter ce processus long et complexe !

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