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La mal info. Enquête sur des consommateurs de médias

“La mal info. Enquête sur des consommateurs de médias”, Denis Muzet, 2006 (2007 pour l’édition de poche), L’aube poche essai, 140 p., 7,80€.

“La mal info” est un petit livre percutant sur l’état de dégradation avancé du système médiatique dans notre pays et sur la “crise du sens” que vit notre société, dont il est l’expression.

En 140 pages, une équipe de sociologues décortique notre pratique quotidienne des médias, celle qui fait aujourd’hui de nous des “médiaconsommateurs”, victime d’une “boulimie d’information” et simultanément de plus en plus défiants et mal informés.

Cette nouvelle manière de “consommer” l’information nous rend malades. Nous demandons toujours plus d’informations, du matin jusqu’au soir, mais de l’information toujours plus brève, plus superficielle. Nous nous plaçons nous-mêmes sous une véritable perfusion de “fast news” qui fait de nous des drogués. Nous ne nous informons plus pour comprendre, mais “pour calmer un peur permanente”, pour “surveiller”, heure par heure, “la montée du chaos global”. Et du coup, nous ne comprenons plus rien et nous ne sommes pas vraiment rassurés pour autant.

La perte de crédibilité des médias “institutionnels” et la défiance envers l’information qu’ils délivrent est générale, profonde et durable, assurent ces chercheurs. Le public s’en détourne au profit de “bricolages” personnels ou des sources alternatives qu’il trouve sur internet. C’est le syndrome de la “mal info”, comme il y a celui de la “mal bouffe”.

Aujourd’hui, une nouvelle “diététique de l’information” devient nécessaire : prendre de la distance, renouer la confiance avec des médias de connivence, devenir soi-même co-producteur de l’information et son propre rédacteur en chef, voilà le puissant remède proposé par ces chercheurs qui ont scruté au plus profond de nous-mêmes les sources d’un malaise de l’info qui ne reflète en définitive que l’image d’une société “en perte de sens” et qui a “délégitimé ses élites”.

Denis Muzet est sociologue. Il dirige l’Institut Médiascopie ainsi que l’Observatoire du débat public. Il enseigne au département de science politique de la Sorbonne (Paris-1).

“La mal info” est le résultat d’une enquête sociologique “de grande ampleur”, menée en 2004, et “fondée sur une méthode inédite : des “entretiens de suivi” consistant à interroger des personnes tout au long de journées ordinaires, afin d’approcher au plus près leur comportement réel (…).” L’enquête a été dirigée par Erwan Lecoeur, directeur scientifique de l’Observatoire du débat public, et synthétisée en 2005. Elle garde toute son actualité aujourd’hui.

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Le premier constat relève aujourd’hui presque de l’évidence, mais il mérite qu’on s’y arrête :

“En quelques années, notre société a subi une mutation profonde. Avec la mondialisation, elle est devenue globale, mais elle est aussi devenue une société médiatique. Nous passons en moyenne chaque jour trois heures et demi devant la télévision, trois heures à écouter la radio, plus le temps de lire les journaux, les magazines, et à naviguer sur la toile. (…) Sans s’en rendre compte, l’individu a muté. Il est devenu “mediatico-sensible”.”

Notre attitude nouvelle face à cette “pression permanente des médias” à laquelle nous sommes aujourd’hui soumis, et le changement de regard que nous portons sur un monde, qui est désormais passé au prisme de “la grande lessiveuse médiatique”, c’est tout cela qui révèle notre “mal info”, et à travers elle un malaise plus profond de notre société. Tout cela est apparu au grand jour après un certain 11 septembre…

Le traumatisme fondateur du 11 septembre

Une précédente enquête sociologique, en France en 2001, avait montré comment les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis avaient été une “tragédie fondatrice”, provoquant chez les gens “une profonde stupeur”, suivie d’une “onde de choc” :

“Nos analyses montrent que si elle a conforté le pessimisme qui préexistait, cette onde de choc a surtout conduit chacun dans notre pays à jeter un regard différent sur sa situation propre. (…) Le regard que nous portons sur le monde s’en est trouvé subitement altéré.”

Irruption sidérante de la mondialisation dans la vie quotidienne des Français, “la tragédie était aussi fondatrice dans le rapport aux médias qu’elle a impulsé. C’est à travers eux, par leur truchement, que s’est fait l’accès à cet événement exceptionnel.”

“A la fonction traditionnelle du petit écran qui est de mettre en récit le spectacle du monde, s’est ajoutée ce jour-là une autre fonction, de pur contact.”

Le sentiment de malaise, ressenti par tous, s’est amplifié dans la période qui a suivi, marquée par une actualité sombre, lourde et grave (terrorisme, guerre, et aussi des faits-divers), perçue par le spectateur à travers “la dramaturgie du JT de 20 heures” et débouchant sur l’explosion d’un sentiment d’insécurité, atteignant son climax avec la présidentielle de 2002, qui fait émerger “l’imaginaire collectif du “champ de ruines””.

Les médias ont joué un rôle certain dans cet épisode. “L’analyse des journaux télévisés (durant cette période) montre comment est à l’oeuvre une lente imprégnation quotidienne de la violence, et le choix éditorial de TF1 est clairement mis en cause par l’ouvrage :

“La chaîne – et elle n’est pas la seul – est accompagnatrice d’un mécanisme naturellement à l’oeuvre chez chacun d’entre nous aujourd’hui, le mécanisme de l’analogie qui conduit à l’amalgame et qui n’est en définitive qu’une tentative de penser un peu le monde.”

Seulement,

“L’énumération des horreurs sans lien entre elles – si ce n’est celui de l’horrible – produit un phénomène de d’amplification et de dramatisation.”

“Des liens, des connexions fausses et largement fantasmatiques s’établissent entre des événements qui ne sont pas nécessairement liés dans le réel, mais qui le deviennent au plan symbolique.”

Le sentiment d’insécurité semblera refluer dans l’opinion dans les années suivantes, pour faire place à partir de 2003 à “l’installation progressive d’un climat de menace planétaire”, qui voit se construire “la perception d’un dérèglement mondial généralisé” qui fait définitivement voler en éclat cette “exception française” qui marquait une forme de sentiment “d’immunité nationale”.

S’informer sans comprendre mais pour guetter

C’est dans ce contexte, que l’équipe de sociologues de Denis Muzet reprend l’enquête en 2004. Ce médiaconsomamteur, qui a “muté” depuis le 11 septembre, n’a jamais autant “consommé” d’information, il n’a jamais été autant sollicité par l’information, “partout et en permanence”, mais il ne s’informe pas pour comprendre, plutôt pour “être aux aguets”

Successivement dans la journée, “et de plus en plus simultanément”, le médiaconsommateur est auditeur, téléspectateur, lecteur et internaute : “la mutation n’est pas seulement technologique, elle est aussi ergonomique, mentale et comportementale”.

Première motivation évoquée de cette pratique : “c’est d’abord la nécessité d’être relié au monde, d’être dans la vie, dans l’air du temps, connectés aux autres”. La fonction “socialisante” de l’information est signalée d’emblée : “besoin de partager avec l’ensemble des habitants d’un même territoire, d’une même communauté”, “besoin de savoir ce qui se passe, de quoi le monde est fait, d’écouter bruisser le monde”. Et le sociologue de traduire en ses termes :

“L’information remplit donc d’abord une fonction de connexion-partage (d’un savoir), de connexion-communion (autour d’un événement).”

Chacun “se considère bien informé, voire très bien informé”, mais quand on creuse “pourquoi il est si important d’être au courant, de savoir, les mots curieusement manquent. Peu (de gens) estiment que l’information aurait une vertu explicative. Le processus est autre. Il s’agit moins de comprendre ce qui se passe dans le monde que d’être branché en permanence sur le flux, en position de veille. C’est être aux aguets, vigilant face aux dangers qui grondent.”

Etre informé, “c’est se faire vigie. C’est être en alerte devant son poste de radio ou de télévision. Cela implique une certaine permanence, une forme d’assiduité ou tout au moins de continuité. L’information dite en continu précisément répond à cette nécessité de surveiller la montée du chaos global, d’évaluer le niveau – ainsi que la trajectoire – des menaces qu’encourt l’autre qui, bien que lointain, nous ressemble, et par ricochet nous mêmes et nos proches. Menaces économique ou financières (…). Menaces terroristes (…). Menaces climatiques (…). Menaces sanitaires (…).”

Des médias à deux vitesses

Denis Muzet introduit une typologie des médias, originale et très éclairante, en les regroupant en “deux familles” bien distinctes : “les médias qui viennent vers vous, les médias qui nous arrivent, et bien souvent nous envahissent” d’une part, et “l’autre famille, celle des journaux et magazines, la famille des journaux qu’on va chercher”.

Parmi les premiers, on trouve “les médias audiovisuels, radio et télévision d’abord”, mais aussi “les quotidiens gratuits” distribués dans les grandes villes. Ce sont les médias les plus présents dans notre vie quotidienne, au point qu’on oublie qu’ils sont là. On ne les cherche pas, ils nous tombent dessus et diffusent l’information en continu.

La seconde famille, c’est une information avec laquelle on a rendez-vous. “Ce n’est pas un envahisseur (…) C’est un média élu et lu, un média choisi. On a fait un mouvement vers lui.”

Denis Muzet classe encore internet dans la catégorie des médias “que l’on va chercher”, mais on peut se demander si la diversité de plus en plus prononcée du net ne place pas aujourd’hui ce média dans les deux familles en même temps : l’information en continu qui nous “tombe dessus”, celle de ces fils de dépêches en renouvellement permanent, présents sur tant de sites, et aussi “l’information choisie”, que l’on va chercher sur ses propres sites de référence ou ses blogs préférés.

Quoiqu’il en soit, chacun de ces médias tient sa place et joue son rôle du matin jusqu’au soir dans nos accès quotidien à l’information, selon son rythme propre, qui nous assure d’être à peu près tout le temps “branché sur le flux”.

L’ère du fast news

Entre ces deux familles de médias, “le combat est inégal”.

“L’info qui arrive en continu (au médiaconsommateur) et le submerge” “est privilégiée”, car elle est “la mieux à même de calmer son angoisse”, au point même d’atteindre “une surconsommation médiatique (qui) n’est pas sans créer une forme d’accoutumance, une sorte de média-dépendance”.

“L’accumulation des nouvelles, au fil de la journée, ne nécessite qu’une faible attention. Il s’agit surtout de savoir ce qui a compté.” Elle est ainsi formée pour l’essentiel “de titres et de factuel”.

“Derrière le flux tendu de l’info brute, il n’y a pas ou peu de sens. Juste le sentiment superficiel de savoir.”

Nous avons plutôt tendance à attribuer cette préférence à un manque de temps : “ce serait notre mode de vie, l’évolution de notre société vers plus de vitesse et de stress qui empêcherait d’aller plus avant vers l’info, de prendre le temps de lire, d’aller au fond des choses”. Mais il n’y a pas seulement cela :

“La primauté des fast news est aussi le résultat d’une forte valorisation par le consommateur lui-même de l’info brute. (…) La dépêche fait figure d’info idéale. (…) Elle serait gage d’objectivité, exempte de toute manipulation. (…) Le médiaconsommateur se méfie du commentaire. Il veut des faits, rien que des faits ! C’est là le danger. Dans cette approche, l’objectif principal de l’information n’est pas de donner à comprendre le monde, d’en organiser le sens, de faire le lien entre les choses ou d’avoir des opinions à confronter. Le postulat est que l’info serait en elle-même suffisante.”

Ainsi, le fast news, première source de la “mal info”, est le résultat d’une demande délibérée du consommateur lui-même :

“Derrière cette demande d’objectivité, de neutralité intégrale du média, il est clair que les consommateurs d’actualité ne cherchent pas avant tout à comprendre quelques chose à la marche des événements qu’à accumuler des infos. Ils veulent avant tout recevoir le bruit du monde, être tenus au courant (…) sans qu’il y ait une mise en perspective ou qu’on leur fournisse du sens.

Trop d’info tue l’info

Gavé de fast news, le médiaconsommateur est à la merci de “fausses opinions, incompréhension, contresens, amalgames” et il le ressent. Car “trop d’info tue l’info. L’abus d’actu peut être nocif à la compréhension.”

On arrive à la description la plus forte, dans cet ouvrage tonique, des conséquences de la “mal info”, qui contiennent “tous les ingrédients d’une “crise du sens” “. Je cite in extenso ce passage clé de l’analyse :

“Dans un monde où les individus ont perdu les repères traditionnels – religieux, syndicaux, politiques – et les explications qui leur permettaient d’organiser les informations reçues selon des critères reconnus par des groupes d’appartenance, l’actualité rapide, incessante, ne permet pas de s’orienter.

De plus en plus rapides et données sans contexte réel, sous forme de dépêches, de nouvelles sans lien et de moins en moins “hiérarchisées” – ou selon un ordre incompréhensible, qui tient davantage à la logique des médias eux-mêmes qu’à celle du public -, toutes ces informations ne peuvent être assimilées, ni véritablement comprises. Elles ne peuvent être ordonnées suivant un schéma de pensée logique, une vision cohérente du monde qui nous entoure. On retrouve là tous les ingrédients d’une “crise du sens” au sens sociologique du terme.

La profusion de “sens” – information, événement, données diverses – produit une crise de la compréhension et une fuite dans l’immédiateté que rendent possibles les techniques nouvelles. Cette “foire au sens” est emblématique de la condition du médiaconsommateur contemporain : abreuvé de nouvelles, mais sans guide pour les organiser, les trier, les comprendre ou les assimiler, il se rassure en se connectant à l’info, se soumettant à la loi de la quantité plutôt qu’à la qualité, par ces temps de “submersion médiatique”.”

Du coup chacun fait comme il peut, et sa lecture de l’actualité relève d’un “bricolage” personnel destiné à donner un peu de sens à ce qui nous parvient…

Le règne du soupçon

L’enquête de Denis Muzet détaille des exemples de pratiques de l’info au quotidien de plusieurs médiaconsommateurs, qui témoignent de leur désarroi…

“Au fil des heures, la répétition fait son oeuvre : elle vient rassurer et conforter que les titres du matin sont les bons, ceux qui donnent le ton de la journée. L’actualité devient ainsi plus banale, puisque répétitive.”

On en vient à croire que le seul enjeu est d'”apprivoiser” l’information, comme une bête sauvage que l’on a renoncer en réalité à comprendre…

“La journée est ainsi réglée par des “prises” d’information périodiques, au rythme de la disponibilité et du planning de chacun. (…) Tout au long de cette journée d’information, deux temps apparaissent. La répétition des titres au fil de la journée – principalement le matin, le midi ou en fin d’après-midi, mais pas uniquement – a un caractère rapide, incisif et superficiel. A l’inverse, la lecture d’un quotidien, le journal télévisé du soir, ou encore la consultation d’un site de référence sur internet, font appel à davantage d’attention et nécessitent un peu plus de temps.”

Dans une succession de “temps rapides” et de “temps longs qui permettent de faire le point”, le médiaconsommateur “procède par filtres successifs”, et met “en concurrence des médias différents”, ce qui a pour conséquence “d’affaiblir sur la durée le lien que le médiaconsommateur établit avec tel ou tel support, tel ou tel titre, telle ou telle marque.”

Une chose semble clairement perdue : “il n’y a pas d’identification, encore moins d’appartenance”, avec un média plutôt qu’un autre :

“Il n’y a plus de complicité réelle entre l’émetteur et le récepteur. Le consommateur se nourrit de miettes éparses et l’émiettement du pouvoir médiatique est, à ses yeux, gage de liberté. Comme si la recherche d’objectivité et de recul avait en réalité aboutit à installer, entre le consommateur et ses médias, une distance de plus en plus grande et irrémédiable. Une distance qui pousse de plus en plus de personnes à multiplier les sources d’information. (…) Le lien entre l’émetteur et le récepteur d’actualité se joue de plus en plus sur le registre de la méfiance ou de l’ignorance.”

C’est qu’ “il n’y a plus de nos jours d’appartenance – politique, religieuse ou sociale – qui passerait par un média, une chaîne, ou une groupe de presse”. D’ailleurs les gens ne s’intéressent même pas, en tout cas les ignorent, aux “liens entre entre les médias et les grands groupes (Lagardère, Dassault, etc.), pourtant largement commentés dans les pages des journaux ou les chroniques spécialisées des radios et des télévisions elles-mêmes.”

Les rapports entre les médias et leur audience sont passés sous le règne du soupçon, mais un soupçon diffus :

“On se sent un peu manipulé, mais on ne sait pas vraiment par qui… Un “système”, qui regrouperait pêle-mêle les politiques, l’économie et les médias, bref les “puissants qui nous gouvernent”.”

Pour sortir de la mal info

Après ce diagnostic convainquant de la mal info contemporaine, tiré de l’observation du comportement des gens eux-mêmes et de leurs témoignages, vient le temps des solutions pour guérir du mal.

Une nouvelle diététique de l’info

“La première façon de sortir de la mal info consiste donc à pratiquer la cure de jeûne médiatique. Ne pas allumer la radio ce matin, ne pas acheter le journal aujourd’hui, éteindre la télévision ce soir.”

Faire une pause… et digérer. Profiter de cette pause pour déguster sans se goinfrer, des mets moins bourratifs et plus raffinés : “Lire de temps en temps un journal en entier ou presque, déguster page à page le dossier complet d’un news magazine consacré à un sujet majeur, suivre de A à Z, sans zapper, la soirée thématique d’une chaîne de télévision qui propose de faire le tour, sinon complet, du moins approfondi de telle ou telle question d’actualité, etc.”

En d’autres termes, s’accorder un temps et une place pour “l’approfondissement” de l’information.

Se tourner vers des médias spécialistes

La seconde thérapie proposée par Denis Muzet, “c’est de recourir à l’information sélective que délivrent les médias spécialistes.”

“Le processus d’une mal info grandissante que nous venons de décrire le démontre, on est arrivé à un moment ou le caractère de plus en plus bref et superficiel des informations diffusées chaque jour, dans le mainstream de l’actualité, commence à générer plus de frustrations que de satisfactions. (…) On observe ainsi depuis quelques temps déjà un mouvement dont on peut prévoir qu’il ne fera, à l’avenir, que se renforcer : le délaissement des médias d’information générale au profit de médias spécialistes.” (c’est moi qui souligne)

Les chercheurs utilisent pour décrire ces médias spécialistes le terme de “médias jardins-terrasses”. Dans le jardin, on cultive “un centre d’intérêt particulier, un domaine de prédilection, où (l’on) peut creuser son sillon entre passion personnelle et expertise, fût-elle professionnelle.” Mais le média possède aussi “une terrasse” : “un endroit dégagé, un peu en hauteur, qui surplombe le monde et qui permette à celui qui le visite de le surplomber (…) Autrement dit d’y projeter un peu de sens à partir des critères qui sont les siens, à travers le prisme singulier de son centre d’intérêt propre, de son domaine de compétence ou de prédilection.” Que ce soit le sport, la bourse, l’immobilier, etc., autant de regards spécialisés qui sont aussi des “prismes” permettant de lire et d’interpréter à travers eux le monde entier…

Renouer avec des médias de connivence

Face au mouvement “général” et durable de perte de confiance dans les médias, d’effondrement de leur crédibilité, l’alternative pour le média est dans la recherche de l’établissement avec le public d’un “lien fondé sur la connivence”. Le média connivent, “c’est un média simple et modeste, qui dit ce qu’il est et d’où il parle”, “qui ne promet pas une vision d’ensemble, panoramique, des choses, mais qui explicite l’endroit d’où il regarde le monde, le point de vue qui est le sien et qui seul fonde la légitimité particulière de son regard dans ce qu’il a de relatif parmi les autres”.

A la différence du média global et généraliste, le média connivent fait accéder “à une information qui n’est pas octroyée mais qui est partagée”.

Parviennent à établir une telle connivence des médias qui invitent à “partager un secret”, dont “la promesse est d’aller voir “derrière le rideau””, qu’il s’agisse d’ailleurs de la presse people ou des émissions “de décryptage” et “de révélation”, de Gala jusqu’au “Dessous des cartes” sur France 5, ou même “Le Vrai journal de Karl Zéro” sur Canal+…

Mais c’est bien “l’internet (qui) s’est affirmé comme le média de connivence par excellence” .

“Les “blogs” sont crédibles parce qu’ils n’émanent pas d’une’ institution, mais qu’ils établissent un lien direct, sans intermédiaire, entre des individus en quête d’information et d’autres qui y affirment un point de vue, le leur, auquel on peut répondre et qu’on peut éventuellement contredire.”

Et de ces blogs émergent “des personnalités qui sont susceptibles de devenir de nouvelles références, non pas autoproclamées mais élues au sein du public par le public”.

Deviens ton propre rédacteur en chef

“Il existe une autre voie de sortie de la mal info, qui réside dans un mécanisme différent : l’activation d’un récepteur qui, de passif, veut être de plus en plus acteur, émetteur, jusqu’à devenir son propre “rédac’chef”.”

Ici encore, le blog est roi :

“Quand bien même cette information-là n’est pas moins soupçonnable, ni plus crédible, elle fait figure d’information vraie parce qu’elle est ancrée dans un vécu, celui d’un acteur ordinaire, de terrain, avec sa subjectivité qui est garante de son authenticité.”

Des élites déligitimées

Cette étude de nos rapports aux médias et à l’information révèle ainsi un changement plus général, qui affecte toute la société :

“Le mouvement qui s’opère (…) touche l’ensemble des élites et, d’une manière générale, les groupes sociaux qui, dans notre pays, détiennent un pouvoir fondé sur un savoir. Un lent discrédit ronge les corps institués, ceux dont la connaissance suffisait jusqu’alors à fonder l’autorité et la légitimité. Il affecte et met en cause non seulement les hommes politiques ou les patrons, mais aujourd’hui pêle-mêle experts, scientifiques, professeurs, corps médical, autorités judiciaires, religieuses, et même, dans le domaine de la consommation, les marques.”

Face à “ce profond mouvement de déligitimation” s’exprime dans la population une aspiration, profonde elle-aussi, à la “participation” : “Ils veulent ni plus, ni moins que “coproduire la société”.”

Ce qui “va conduire les les journalistes à céder du terrain”, et “les grands médias institutionnels vont devoir apprendre à partager leur pouvoir” :

“Le rôle des médias sera ainsi amener à évoluer considérablement. Il consistera de plus en plus à repérer, sélectionner et labelliser les fournisseurs d’information, les nouveaux pigistes, “intermittents du spectacle médiatique” ; à les fédérer en réseaux ; à trier l’information et à la vérifier ; à assurer sa traçabilité pour le consommateur (…) ; à la mettre en récit ; et à en assurer l’après-vente dans le cadre d’un “contrat de confiance”.”

Une confiance… à reconstruire sur de nouvelles bases…

2 Comments

  1. Merci pour ce compte-rendu, qui donne vraiment envie de lire l’étude en entier !

    A mon échelle, c’est assez stupéfiant de comparer (par exemple) mon rapport à l’information avec celui de mes grands-parents :
    -* ma grand-mère est quasiment branchée en permanence sur LCI, “au cas où”. La description du “fast-news” lui correspond bien. Il n’y a pas vraiment de recherche de l’explication, juste de l’énoncé brut l’information ;
    -* à l’opposé, je suis certes abonné au Monde, mais je m’informe énormément par internet (beaucoup de blogs, peu de site d’information), j’écoute beaucoup la radio (en podcast, sans les flashs d’actus, ce qui se rapproche des dossiers complets des magazines).

  2. Ta grand-mère semble une meilleure candidate au statut de “médiaconsommateur” selon Muzet que toi… 😉

    Il y a toute une “éducation aux médias” à faire dans la population. Vaste chantier !

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