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La liberté retrouvée ou la naissance d’un néojournalisme dans les blogs

“La liberté d’informer retrouvée. Les médiablogs : fers de lance du néojournalisme ?, par Emmanuel Murhula A. Nashi, Sophie Damas, Annabelle Klein et Sandro Faes.

Dans “Objectif blogs ! Exploration dynamique de la blogosphère”, sous la direction d’Annabelle Klein, L’Harmattatn, 2007, 240 p., 24€.


Pourquoi des journalistes “installés” se mettent-ils un jour à bloguer ? Une équipe d’universitaires belge a placé sous sa loupe cette curieuse espèce de journalistes pas comme les autres, qui sont en train d’inventer ce que ces chercheurs n’hésitent pas à qualifier de “néojournalisme” .

On trouve dans cette étude consacrée spécifiquement aux “journalistes blogueurs” la confirmation d’une intuition qui nous renseigne – en creux – sur l’état inquiétant du système médiatique actuel : si des journalistes se mettent aujourd’hui à bloguer, c’est pour retrouver une liberté d’informer qu’ils estiment avoir perdue dans les médias traditionnels et une relation directe au lecteur qui n’y existe pas.

Ce faisant, ils réinventent leur métier sous une forme nouvelle, plus libre, interactive avec le lecteur et non hiérarchique, qui permet la résurgence du projet utopique d’un journalisme émancipateur.

Redéfinition du journalisme

Il se produit aujourd’hui dans les blogs, pour ces chercheurs, “une véritable redéfinition des pratiques du journalisme”… par des journalistes:

La liberté d’expression et de ton, l’articulation des genres et des compétences, l’interactivité directe avec le public ainsi que l’interconnexion et l’hypertextualité, concourent à bousculer le système médiatique en place et ouvrent à de nouvelles pratiques de l’information.

Face à ce nouvel univers des blogs, où “l’information médiatisée se trouve ainsi co-construite au sein d’un nouveau cadre où informations formelles et informelles se côtoient, se répondent, se bousculent”, les journalistes réagissent de manière ambivalente “entre replis identitaire et nouvel élan de collaboration et de maillage”.

“Blogs médiatiques” et “blogs journalistiques”

Cette étude se focalise sur cette catégorie particulière des “journalistes blogueurs détenteurs d’un double statut”, qui continuent à exercer leur métier dans un média traditionnel et ont ouvert un blog de leur propre initiative, en marge de leur média. Ils se trouvent ainsi dans “la posture” de “frontaliers navigant entre deux eaux”.

Les chercheurs distinguent ainsi, selon le niveau dans une “échelle d’autonomie” entre le média auquel le journaliste appartient et son propre blog, des “blogs médiatiques” , “créés par les éditeurs de journaux et alimentés par leurs journalistes”, et les “blogs journalistiques” , “entretenus par des journalistes loin de la plate-forme des patrons de presse”. C’est bien à ces derniers qu’on s’intéresse ici ([ L’étude a porté sur l’analyse de blogs de journalistes de la presse belge (entretien avec une dizaine de leurs auteur(e)s).)].

Du malaise à l’appropriation

Les chercheurs observent que “dans un premier temps, ce nouvel outil électronique a suscité un malaise au sein des journalistes quant à la place qu’ils allaient désormais occuper au sein de la société de l’information”. Mais une prise de conscience est intervenue (chez certains du moins) les faisant passer “du rejet à la domestication”.

Un paradoxe s’est en tout cas installé : les journalistes, qui bénéficient d’un mandat implicite d’exercer cette liberté (d’expression) au nom des citoyens, voyaient leur rôle supplanté petit à petit par des personnes ordinaires se permettant même de critiquer leur manière de travailler.

La prise de conscience est venue du fait qu’un tel “affront” faisait échos à des problèmes réels dont se plaignent les journalistes : le respect des délais stricts, le manque d’espace, la contrainte de style (les journalistes se cantonnent la plupart du temps à un ton assez neutre et peu critique), l’obligation de rendement, le respect de diverses sensibilités (les annonceurs, le public visé, les politiciens, etc.).

Certains journalistes ont décidé de retourner cette situation à leur avantage en créant leur propre blog. Ils jouent ainsi sur le même terrain que les blogueurs et contournent les obstacles inhérents à leur profession.

La liberté retrouvée

Nous pouvons donc constater une évolution étonnante : alors que les blogs semblaient a priori représenter une menace pour la survie de la presse et les principes déontologiques (tels que le recoupement des sources ou la multilatéralité) qui sous-tendent son exercice, il semblerait que certains journalistes utilisent ce média pour précisément remettre au centre de leur activité l’exercice du droit fondamental, inhérent à leur profession, qu’est la liberté d’expression. Les blogs permettraient donc aux journalistes d’exercer plus pleinement cette liberté.

Cette liberté retrouvée ne s’exprime cependant que dans “les blogs journalistiques”, des “blogs personnels non identifiables et non rattachés à une rédaction” : pas de liens affichés avec le média, voire l’utilisation de pseudonyme ou de “dénomination brouillant les pistes d’identification”.

C’est à ce prix que ces blogueurs journalistes se déclarent réellement libres d’écrire ce qu’ils veulent dans le cadre d’une activité qui est toujours considérée comme journalistique. Ces pratiques sont révélatrices, selon les chercheurs, “du degré de liberté auquel peuvent prétendre, de manière différentielle, le blog médiatique et le blog journalistique.”

A la découverte de l’interactivité avec le lecteur

Le blog est la source pour ces journalistes de la découverte d’une nouvelle relation à leur lectorat, qui place l’un et l’autre dans un dispositif d’énonciation “aplatie”, qui n’existe pas dans les médias traditionnels (presse écrite et audiovisuelle).

“Des échanges d’informations ont lieu, installant une complémentarité entre le journaliste blogueur et son public.” Des échanges ont également lieu entre commentateurs d’un même blog et “transforment la boucle rétroactive entre le journaliste et son lecteur en plusieurs boucles interconnectées.” Le dispositif est ainsi “producteur d’une “interactivité réticulaire”.

De sa position initiale de source d’information, le journaliste blogueur se découvre un nouveau rôle d’orchestrateur d’opinions contradictoires, ce qui révèle un autre aspect de la complexité du blog journalistique, à savoir l’absence d’autorité supérieure.

Le journaliste blogueur est également dans une relation horizontale avec ses autres confrères journalistes blogueurs, créant “une communauté virtuelle”, dans une relation – cette fois – d’interaction “symétrique” et “complémentaire” dont personne n’est “prisonnier”.

La constitution de cette communauté virtuelle, illustrant le caractère éminemment relationnel du blog, n’est possible, insistent les chercheurs, que dans la mesure ou le blog journalistique relève d’un “processus de centration sur soi” , qu’on ne retrouve pas dans les blogs médiatiques (ni dans la presse traditionnelle) :

Centration sur soi, décentration sur les confrères et sur le public caractérisent véritablement les blogs journalistiques en tant que système complexe “fondé sur les relations de complémentarité et même parfois d’antagonisme”. (E. Morin, 2004).

Au point de départ du “néojournalisme”

Les caractéristiques des blogs journalistiques placent ces derniers, selon les chercheurs “au point de départ du néojournalisme (A entendre dans un sens différent du “nouveau journalisme”, terme utilisé aux Etats-unis pour qualifier le mouvement de critique de la société américaine et de retour vers la subjectivité dans le reportage dans la pratique d’un Truman Capote, Tom Wolf ou Hunter S. Thompson.) :

Le terme de néojournalisme trouve sa force dans la pertinence à qualifier une communication de type horizontale où s’estompent les cloisons classiques non seulement entre les genres, mais aussi entre les rôles des protagonistes de la communication (le journaliste n’est plus le maître des sources). (…)

Le préfixe “néo” symbolise le retour à des valeurs essentielles, disparues ou fortement dépréciées, parties intégrantes dans la genèse de l’image classique, initiale de la pratique. Pour l’idéal journalistique, ce serait la résurgence d’une prétention à l’objectivité, à l’honnêteté et donc à tout ce que l’idée de quatrième pouvoir – en ce compris sa part d’utopie – incarne et que la surenchère économico-politico-médiatique a mis a mal.

Ce néojournalisme qui naît dans les blogs est donc bien… un programme politique.

1 Comment

  1. Formulé en termes plus aboutis c’est exactement ma tentative de démarche actuel.

    Avec un certain cynisme : mon emploi me nourrit, il y a encore une ou deux fenêtres de tir pour se faire plaisir de temps en temps… et à côté je blogue et tente d’aller vers formes différentes.
    D’abord dans le commentaire ou la sélection d’infos et ensuite en apprenant l’usage des outils (video…) permettant des approches décalées et subjectives qui seules peuvent garantir une information honnête 🙂

    Et, le sujet étant développé par ailleurs dans votre billet sur la mort des médias http://novovision.fr/?Si-les-medias-meurent-est-ce-si, si l’avenir passe en partie dans les supports traditionnels (papier d’abord) par un journalisme assis, le formatage et les relations maketing-com avec pratiques journalistiques est déjà un sujet central. Avec l’orientation aisément devinable des actionnaires et directions d’aller vers des démarches certes d’enrichissement par les “deskeurs” et SR mais avec un formatage qui va dans le sens du marketing rédactionnel.

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