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La fin des journaux (suite). Vers un âge gris du journalisme ?

Le consultant en industrie de l’information Vin Crosbie poursuit son analyse de la mort prochaine de l’industrie de la presse quotidienne aux Etats-Unis, en publiant le deuxième volet de cette série dont je parlais ici (“De la fin des journaux, à la fin des journalistes… et de l’info”).

Après avoir annoncé que d’ici dix ans la moitié des 1.439 journaux quotidiens américains auront totalement disparu, en version imprimée comme sur le web, et que seuls quelques grands titres parviendraient à survivre, et encore, uniquement dans leur version web, Vin Crosbie en vient aux causes profondes de ce déclin qui s’annonce comme inexorable : il n’y a plus de demande pour le produit proposé par la presse quotidienne.

Vin Crosbie rejoint ici en partie une analyse qu’on a pu faire dernièrement sur ce blog (“Comment internet disloque les industries de la culture et des médias” ) : le fondement de l’industrie de la presse quotidienne, depuis sa création il y a 400 ans jusqu’à la moitié du 20e sicèle, n’était pas d’offrir simplement de l’information, mais d’offrir de l’information rassemblée et mise en forme comme un “paquet”. C’est ce “paquet” qui ne se vend plus, car il n’intéresse plus des lecteurs. Le produit est tout simplement devenu “obsolète”, car une révolution est intervenue : la véritable explosion de l’offre d’information depuis 35 ans, avec une multiplication des canaux différents pour la distribuer (radio, télévision hertzienne, satellite et câblée, presse magazine et maintenant internet…). Fin de la rareté, début de la profusion… Renversement de la logique de l’offre en logique de la demande…

“Le supermarché moyen en Amérique contient 45.000 types d’articles différents (viande, produits, en conserve ou en bouteille, etc.)” En comparaison, le marché des journaux consiste à “proposer à tous les clients le même sac contenant exactement le même “mix” de 50 articles, en vous disant qu’il contient ce que le gérant du supermarché estime que vous et tous les autres devraient ou aimeraient manger.” “Retourneriez vous dans ce supermarché ?”

La presse quotidienne n’a pas réussi à s’adapter à ce nouveau régime, ou l’information est passé de la rareté à l’abondance, permettant à chacun un accès à l’information qui l’intéresse spécifiquement, selon ses goûts, ses centres d’intérêt ou ses préoccupations. C’est pourquoi la presse est, pour Vin Crosbie, condamnée à mourir, par le simple effet de la loi de l’offre et de la demande.

Les stratégies mises en place par les directeurs de journaux se révèlent totalement illusoires : croire qu’il suffirait de transférer leur contenu en ligne en ajoutant un peu de multimédia et d’interactivité, croire aveuglement que la force acquises par les marques de leurs médias était une rente de situation transposable sur le net… Tout cela est démenti par les pratiques des utilisateurs en ligne, qui ne sont plus contraint, grâce aux moteurs de recherche, de se plier à la logique de ce qui leur est offert, mais qui se tournent désormais uniquement vers la satisfaction de leur propre demande.

Dans une troisième partie annoncée, Vin Crosbie voudrait souligner une autre erreur stratégique des journaux quotidiens américains : l’abandon de ce qui était pourtant leur point fort et même leur marque distinctive, l’information locale.

Vers un âge gris du journalisme

Cette analyse fait réagir en ligne.

Amy Gahran (E-Media Tidbits), se veut moins pessimiste sur l’avenir du journalisme, car, en fin de compte, “après les funérailles, la vie continue”.

Vin Crosbie prédit que la disparition d’un grand nombre de journaux annonce “non pas un âge noir du journalisme pour la prochaine décennie, mais un âge gris”. Amy Gahran estime que “la nature de l’information et du journalisme sont en train de se transformer”, au point que l’on appellera peut-être plus ça du journalisme. Plutôt qu’un “âge gris”, elle y voit “un nouveau chapitre”.

• Vu de Grande-Bretagne, Roy Greenslade, sur son blog, estime que l’industrie de la presse quotidienne britannique “pourrait bien prendre le même chemin”, et s’interroge sur la capacité des journalistes à admettre la validité d’un tel diagnostic…

• Le professeur de journalisme (à Vancouver) Mark Hamilton, sur son blog, se demande de son côté si nombre de journalistes ne se voilent pas la face en continuant de croire que la crise actuelle de la presse américaine est conjoncturelle et passagère et se raccrochent à l’espoir que, contrairement aux prédictions de Vin Crosbie, dès que le vent économique tournera, tout reviendra comme avant…