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La fin des journaux et l’avenir de l’information

“La fin des journaux et l’avenir de l’information“, Bernard Poulet, 2009, Gallimard, 210p., 15,90€.

Bernard Poulet est journaliste, rédacteur en chef à l’Expansion. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la presse et les médias, dont “Le Pouvoir du Monde” (2003).


Ce livre est le meilleur que j’ai lu depuis bien longtemps. Il traite précisément de la même question qui me préoccupe sur ce blog depuis sa création : les journaux, le journalisme et même l’information, ont-ils un avenir à l’heure d’internet ? Au terme d’une enquête, qui aborde la question sous tous les angles, Bernard Poulet arrive à la même conclusion que je tire ici. C’est dire à quel point j’en recommande la lecture, avec peut-être plus d’insistance que je ne l’ai jamais fait jusque là sur ce blog.

Cette remarquable enquête de Bernard Poulet sur “La fin des journaux et l’avenir de l’information” renvoie comme en écho au livre de Jean-François Fogel et Bruno Patino, “Une presse sans Gutenberg”, publié il y a trois ans maintenant. C’est peu de dire qu’en trois ans la couleur du tableau a changé : il s’est considérablement assombri.

Fogel et Patino annonçaient, avec des accents parfois prophétiques, l’ouverture d’une nouvelle ère de l’histoire de la presse, se réinventant totalement sur internet, à l’issue d’un vaste mouvement de destruction créatrice bouleversant l’ensemble du secteur comme jamais auparavant. Trois ans après, Bernard Poulet constate que la destruction est bien là, mais la création se fait attendre, et, finalement, ne viendra peut-être jamais : c’est la fin des journaux, mais l’information elle-même a-t-elle un avenir ?

Le bilan de l’enquête de Bernard Poulet est clair. La survie de la presse écrite quotidienne est très fortement compromise, si elle n’est pas carrément condamnée. L’avenir des journalistes n’est pas assuré, le journalisme professionnel lui-même peine toujours grandement à se trouver une place en ligne. Peut-être tout simplement parce qu’il n’en a pas… C’est même la possibilité réelle du maintien d’une information de qualité dans nos démocraties qui devient l’enjeu crucial des années qui viennent. Pour des raisons économiques et technologiques, mais pas seulement. Pour des raisons sociologiques aussi, qui sont peut-être plus profondes – et irréversibles – : les gens, et notamment les jeunes, souhaitent-ils toujours s’informer, s’intéressent-ils vraiment à l’information ?

La solution ? Bernard Poulet n’en a pas. Espérant lui-même pécher par excès de pessimisme, le journaliste s’interroge. Passant en revue toutes “les expériences” en cours, essentiellement sur internet, mais aussi ailleurs, on sent bien qu’il espère qu’il s’en trouvera une pour réussir, pour dégager l’horizon du journalisme et de l’information, qui est aujourd’hui… totalement bouché.

Les lecteurs réguliers de ce blog auront reconnu là une vision très proche de celle que je propose ici-même depuis les débuts de cette “entreprise novövision”, qui est aussi une sorte d’enquête personnelle “en train de se faire” sur l’avenir du journalisme, et qui parvient aujourd’hui… à la même conclusion (que nous espérons, évidemment, provisoire).

Bernard Poulet lit ce blog, d’ailleurs, et le cite (J’en profite pour le remercier des compliments. 😉), comme il s’abreuve à bien des sources qui sont aussi les miennes. Les lecteurs réguliers de ce blog ne seront donc guère surpris à la lecture de cette enquête, mais ils y trouveront une foule d’informations précises, organisées dans une synthèse malheureusement implacable. Les lecteurs moins réguliers auront là l’occasion de voir comment les réflexions qu’ils viennent trouver ici ponctuellement, et qui peuvent – peut-être – leur paraître parfois alarmistes ou provocatrices, s’insèrent en réalité dans une réflexion d’ensemble, que Bernard Poulet déroule méthodiquement, jusqu’à l’impasse dans laquelle se trouve l’information aujourd’hui.

Quant aux gens qui ne lisent pas ce blog ? Il est un peu absurde de m’adresser à eux ici, mais vous en connaissez peut-être et vous pourrez leur passer le mot : s’ils se défient des élucubrations en ligne d’un obscur blogueur sous pseudonyme, peut-être seront-ils alors plus convaincus de lire la même chose, dans un vrai livre, sur du papier, sous la plume d’un journaliste reconnu, rédacteur en chef pour un titre peu suspect de fantaisie, L’Expansion, et qui s’exprime sans abuser des smileys. :o)

On peut dire que l’enquête de Bernard Poulet se développe en trois temps. La presse écrite est-elle vraiment condamnée ? La réponse est oui. Ce qui conduit l’auteur à une réflexion sur la nature de l’information, sur ce qu’est le journalisme et son rôle dans le fonctionnement de la démocratie. Dans un second temps, Bernard Poulet regarde de près ce qui se passe sur internet, les bouleversements sociaux, cognitifs, économiques ou politiques qui s’y produisent. Dans un troisième temps, il observe comment les médias d’information et les journalistes tentent de se trouver une place dans ce nouvel écosystème, en expérimentant tous azimuts, mais sans trouver de solution pour le moment…

1. La fin des journaux, “un débat interdit ?”

En poussant un peu le trait, on pourrait dire que la question de la disparition de la presse écrite d’information est un nouveau “débat interdit” en France. Le déni est d’autant plus fort qu’il s’agit non seulement de la remise en question d’un rite social, d’une pratique séculaire, mais aussi d’une conception de la civilisation.


C’est bien ce “débat interdit” que Bernard Poulet entreprend d’ouvrir :

En réalité, trois nouvelles révolutions se produisent simultanément : la généralisation du numérique, la baisse brutale de l’intérêt des jeunes générations pour l’écrit et pour l’information et l’abandon de l’information comme support privilégié pour la publicité, ce qui tarit sa principale source de revenu. C’est assez pour compromettre la survie des journaux, des quotidiens au premier chef, mais peut-être aussi de la plupart des médias d’information et de l’information de qualité. Il existe une masse critique – de lecteurs, de revenus, de diffusion – en deça de laquelle tout peut s’écrouler.


Le point de basculement est aujourd’hui atteint. C’est tout le secteur qui est en train de passer sous le seuil de la masse critique… et tout est en train de s’écrouler. C’est ainsi sous l’égide du “catastrophisme éclairé” du philosophe Jean-Pierre Dupuy, que Bernard Poulet place sa démarche et entame son enquête.

La presse meurt par “asphyxie”

Pour la presse écrite, il est vraiment “temps de paniquer” : “tout s’additionne pour démontrer que le modèle économique de la plupart des journaux est brisé.”

En France, c’est encore l’aveuglement qui domine. Pourtant, la situation y est probablement pire qu’ailleurs, car la presse écrite française était déjà “un grand corps malade” : les grands quotidiens “sont entrés dans la crise déjà très malades, généralement en perdant de l’argent, sans fonds propres et en ayant plutôt accumulé de lourdes pertes.” Qui plus est, la défiance du public à l’égard des journalistes y est plus prononcée qu’ailleurs : “depuis une vingtaine d’années, (les journaux) ont connu une baisse spectaculaire de leur crédibilité.”

Une crise de confiance…

La source de ce phénomène est à rechercher, pour Bernard Poulet, dans l’évolution du journalisme français qui s’est inspiré du modèle américain de “journalisme objectif”, ce qui l’a conduit à se mettre peu à peu “à distance de ses lecteurs” :

Cette ambition d’exercer un magistère moral, parfois de jouer un rôle politique autonome, est mal acceptée par les lecteurs qui s’agacent de la prétention des journalistes à détenir la vérité et à leur faire la leçon. (…) L’attitude de surplomb, de donneur de leçons, de ce journalisme-là a fini par apparaître comme une collusion de la presse avec les “élites dirigeantes”. (…) En prétendant se hisser au-dessus de tous les autres pouvoirs, le journalisme a été l’une des principales victimes de la perte de confiance des citoyens à l’égard de l’ensemble des pouvoirs.


Une crise économique…

Cette crise de confiance était déjà défavorable au maintien du niveau d’audience des journaux, qui ne cesse de décliner, mais la cause principale de la crise est ailleurs, le nerf de la guerre est touché : la publicité s’en va.

Le phénomène est fondamental, c’est “le découplage entre les nouvelles et la publicité”, qui provoque “une déstabilisation radicale à l’oeuvre depuis le tournant des années 2000.” Les annonceurs quittent la presse car la multiplication des supports les pousse à diversifier leur investissement publicitaire, mais aussi, et c’est “crucial”, car de plus en plus “ils doutent de l’efficacité de la publicité dans les grands médias (journaux, radios et télévisions généralistes)”.

La publicité s’en va sur internet et elle s’y porte sur de nouveaux supports qui ne sont pas l’information : “seule une infime partie de ces budgets sera récupérée par les sites des journaux”. Il aura suffi que des sites comme Google, Yahoo! YouTube, etc., “détournent 10 à 15% des budgets publicitaires de la presse traditionnelle pour plonger cette dernière dans une crise sans précédent” .

Une crise de société…

“La publicité migre sur internet”, et les médias se lancent à sa poursuite dans une course éperdue qui est, pour l’heure, un échec (puisque ces sites d’information en ligne ne sont toujours pas rentables). Mais le projet lui-même est peut-être vain, car si la publicité va en ligne, c’est qu’elle suit le public, et en ligne, le public ne va pas sur les sites d’information !

La révolution numérique masque un autre bouleversement, plus lent et amorcé bien avant l’apparition d’internet, mais tout aussi ravageur et dont les effets se combinent désormais : l’intérêt de nos sociétés pour l’information s’érode chaque année.


Bernard Poulet s’appuie sur le travaux du chercheur américain Robert G. Picard (“Il y a un déclin très vif de la consommation de news ; les consommateurs de médias investissent moins d’argent et de moins en moins de temps pour s’informer”), qui sont confirmés par de nombreuses études soulignant que le phénomène est d’autant plus prononcé pour “les jeunes générations”, particulièrement “les moins de trente ans”. Mais pas seulement : “l’âge moyen des utilisateurs des sites des journaux online est passé de 37 à 42 ans entre 2000 et 2005 : même sur internet, le lectorat des journaux vieillit” .

Si phase de transition il y a pour le monde de l’information (ce qui n’est pas acquis pour tout le monde, car “certaines formes de presse vont disparaître”), c’est “une transition à haut risque” qui est bel et bien actuellement dans “une période de chaos”

Fin du journalisme, menace sur la démocratie ?

Ce constat conduit Benard Poulet à une véritable réflexion sur la nature de l’information et le rôle politique du journalisme dans une démocratie, car “au-delà de la crise de la presse, c’est l’information elle-même qui est en jeu” :

La légitimité (du journalisme) a été discutée, souvent à juste titre, mais c’est désormais son existence même qui fait problème. Ce qui est en cause, c’est la possibilité de continuer de produire et de diffuser une information de qualité, plus encore que l’avenir des journaux imprimés.

L’auteur reprend les analyses de Jacques Rigaud, qui souligne que “depuis la Révolution, la presse aura été l’indispensable auxiliaire de la démocratie”. Mais le rôle, la fonction du journaliste sont restés, pour Bernard Poulet, “mal définis, relevant de l’artisanat et de l’empirisme”, et la notion même d’information recouvre bien des confusions.

Dans ces conditions, la pratique du journalisme s’est “néanmoins codifiée” peu à peu, selon des règles “forgées plus dans la pratique que dans la théorie” : “ce travail de mise en forme raisonnée, de tri, de hiérarchisation donne du sens au fatras des informations qui arrivent chaque jour, chaque heure, chaque minute”. Et il n’est pas interdit de tenter de le faire “avec un peu de talent”

Mais cette pratique qui était déjà “mal définie” tend depuis un moment déjà à “se brouiller” encore davantage et la télévision porte en ce domaine une très lourde responsabilité :

Pour une grande partie du public, l’animateur de la Star Ac’ ou d’un jeu est un journaliste, puisqu’il “passe à la télé”. Il n’y a plus guère de différence entre une Marine Jacquemain (…), une Manon Loiseau (toutes deux grands reporters de guerre à la télévision), et l’amuseur Karl Zéro, qui joue les enquêteurs Rouletabille en lançant ses “informations” sensasionnalistes et non vérifiées dans des shows qui mélangent une caricature de journalisme avec les variétés. Les Américains ont forgé le terme d’infotainement (information + entertainement, les variétés) pour désigner ces nouvelles formes de journalisme où le spectateur ne sait plus, au bout du compte, ce qui relève du spectacle ou de l’information.


Ce brouillage, qui s’étend finalement à l’ensemble de l’espace public, est encore accentué par “le triomphe du marketing” qui fait “irruption dans le le choix et la production d’information”. Le phénomène n’est pas tout à fait nouveau (la presse magazine en donne l’exemple depuis longtemps), mais “le passage de la forme journal à la diffusion en ligne induit des effets pervers nouveaux”.

Le “paquet” que formait auparavant un journal est en ligne disloqué : les articles sont lus à l’unité, “on parle de “délinéarisation”” :

Ce n’est plus d’un journal pris dans sa globalité dont l’éditeur se préoccupe, mais de chacun de ses morceaux, conçus comme des objets autonomes. Il ne vend plus “un” support aux annonceurs, mais chacun des articles pris séparément, qui vit suivant ses propres mérites et dont la valeur réside dans sa capacité à attirer du public, et donc des annonceurs.

Bernard Poulet s’appuie sur les analyses de journalistes américains tels Nicholas Carr, Martin Nisenholtz ou David Simon, pour montrer la perversité de ce fonctionnement qui dissout totalement “la valeur de l’information”, pour ne laisser surnager que celle qui est “cliquable”. Comme le dit Nicholas Carr :

Du point de vue de l’économie d’un site d’information, les meilleurs articles ne sont pas seulement ceux qui attirent beaucoup de lecteurs, mais ceux dont les sujets feront venir les publicités les plus chères. Les meilleurs de tous sont ceux qui attirent des lecteurs qui cliquent sur les publicités les plus chères.

Dans cette nouvelle “économie de l’attention” , on se demande “ce qu’il reste de l’information” et surtout comment la financer ? Pour Bernard Poulet “l’enquête est classée”… Dans les blogs, c’est en capitalisant sur les commentaires et les opinions (d’ailleurs fournies bénévolement) que certains, tels le Huffington Post, parviennent à être rentables, mais pas en produisant de l’information.

On en vient à “la fin des “Trente Glorieuses” des médias”, cette période durant laquelle ils s’étaient érigées en véritable pouvoir (et Bernard Poulet n’est pas tendre avec les dérives que cela a entraîné, notamment l’émergence improbable de cette étrange figure de “l’intellectuel médiatique”, aujourd’hui largement “démonétisé”). Cette évolution qui a fait “des médias coupés du “peuple”” se poursuit en ligne dans “la délinéarisation” pour produire à terme “l’éclatement de la scène publique commune” .

2. Internet, exploration d’un nouveau monde

Dans ce monde d’internet qui se met en place, Bernard Poulet s’attache à dégager ces nouveautés qui font de lui cet écosystème particulier où l’information et le journalisme ont tant de mal à s’implanter.

Le net, ou “le monde de Peter Pan”

Suivant là-encore Nicolas Carr, qui se demande si Google n’est pas en train “de nous rendre tous stupides”, Bernard Poulet observe qu’en ligne on a “une autre façon de lire”, “une autre façon d’être en société”, qui conduisent peut-être à “une autre façon de penser”… Il cite l’auteur et metteur en scène américain Richard Foreman (né en 1937) :

Je proviens d’une tradition de la culture occidentale où l’idéal résidait dans la complexité, la densité, et où une personnalité était forgée par une haute culture construite comme une cathédrale. Un homme ou une femme portaient en eux une interprétation personnelle et original de l’héritage de la culture occidentale. Désormais, je constate chez tout le monde – moi y compris – le remplacement de cette densité intérieure complexe par une nouvelle personnalité qui évolue sous la pression de la surabondance d’information et de la technologie de l’accès immédiat.


Dans ce “triomphe de la culture jeune”, souligné par Francis Pisani et Domnique Piotet, Bernard Poulet voir venir “le temps de l’homme sans qualités”. “C’est le monde de Peter Pan”, dans lequel même le livre est en train de se perdre, et ce n’est pas le Kindle d’Amazon qui va le sauver…

“Le coût amer de la gratuité”…

Observant la généralisation de la gratuité en ligne, Bernard Poulet souligne que rien n’est jamais gratuit et que tout se paye d’une manière ou d’une autre. Mais puisque le modèle s’impose dans tous les domaines, il ne reste plus qu’à chercher, de manière indirecte, des moyens de financer les services et les productions

Dans le domaine de l’information, il observe que le triomphe de la gratuité est celui d’une information low cost, et cela en ligne, comme dans la presse écrite. Le développement de ces offres gratuites contribuant à étouffer un peu plus les offres payantes, en ponctionnant une part du revenus publicitaire qui ne les alimente plus.

Cette gratuité a aussi “un coût amer” : “une bonne partie de l’information produite par les sites internet l’est par des journalistes payés au smic ou, plus souvent encore, par des stagiaires à peine indemnisés. Le service n’est évidemment pas de la même qualité.”

“L’idéologie d’internet” en question…

Soulevant un point qui m’est cher, Bernard Poulet insiste sur le fait que “Internet n’est pas seulement une technologie ou un média, c’est aussi une idéologie”. Il s’attarde sur “quelques unes des valeurs véhiculées par internet”, pour les remettre en question :

“Le triomphe démocratique ?” Cette “utopie politique” n’est-elle pas, plutôt que la disparition de “toutes les instances intermédiaires”, dans un “univers horizontal”, le triomphe des “communautés ad hoc”, “peu compromettantes” (“elles n’engagent jamais l’individu dans son ensemble, ni pour longtemps”) ?

“Un monde sans experts ?” Dont Wikipédia est l’emblème… Plutôt que d’être le monde de l’erreur ou la manipulation, “son principal défaut est plutôt d’être celui du consensus mou”.

“Tous journalistes ?” C’est “le triomphe d’un relativisme journalistique”. “Cette idéologie égalitaire se double d’un soupçon : le journalisme traditionnel cacherait la vérité. Par intérêt, conviction ou arrogance, il ne dirait pas tout ce qu’il sait, complice des élites au lieu d’être au service des gens.”

S’il “est vrai que des dérives, des compromissions et un manque de sérieux et de travail d’une partie des journalistes ont nourri cette suspicion”, “néanmoins, l’apport des amateurs ne peut remplacer la spécificité du travail des journalistes professionnels lorsqu’ils respectent des règles déontologiques, vérifient avant de publier et, finalement, font sérieusement ce qui est d’abord un métier” [Ce qui n’est pas toujours le cas, nous sommes d’accord ;-)]

“La fatigue des blogueurs” (Versac, Dan Gillmor, Loïc Le Meur, Jason Calacanis…) “L’idée qu’une “autre information est possible” s’est en réalité beaucoup affaiblie. Les blogs d’information ont eu tendance à se professionnaliser.” Il parait, nous assure Bernard Poulet, que Narvic le dit aussi… 😛 Et Versac ne serait pas loin de voir, “avec une grande lucidité”, un avenir de la blogalaxie… à l’image des radios libres ayant ouvert la voie… à NRJ…

3. Le salut par le net est-il une illusion ?

Avec les difficultés qu’on a vues dans le monde “traditionnel”, et avec ce monde d’internet tel qu’il fonctionne, “comment la presse peut-elle se transformer pour avoir une chance de survivre ?”

Bernard Poulet observe de près les différentes stratégies et expérimentations mises en oeuvre par les médias pour s’inventer un nouveau “business model”… Elles tournent toutes autour de quatre “mots magiques” (“média global”, “e-commerce”, “hyperlocal” et “communautés”), et aucune d’entre elles n’a, pour l’heure, fait ses preuves…

Le “média global”, stratégie “multimédia” et “News factory”

Il s’agit d’un “gigantesque chantier” consistant à “s’attaquer aux fondations des entreprises de presse”, pour transformer ceux qui n’étaient “que” presse écrite, “que” radio ou télévision, pour constituer “un média global”, diffusant en “multimédia” simultanément sur tous les supports disponibles.

Cela impose de réorganiser totalement les rédactions de journalistes et leur travail :

L’ambition est de réinventer la “fabrique” de l’information, de faire place aux nouveaux métiers et donc de bousculer sans ménagement les vieilles structures, les bureaucraties d’entreprise et les effectifs traditionnels.


Cette voie conduit à la formation de la “news factory” , cette usine à information. C’est celle dans laquelle se sont engagés “quelques pionniers” avec plus ou moins de difficultés et de succès pour le moment :

Le New York Times a réalisé l’une des expériences les plus abouties de rédaction intégrée. (…) En Europe, c’est le Daily Telegraph qui a ouvert la voie. (…) En France, la plupart des patrons de presse caressent le même rêve, le plus souvent à voix basse, de peur d’effaroucher leurs journalistes et surtout leurs syndicats.


Alain Weil, le président du groupe Nextradio TV, est celui qui est allé le plus loin en France, avec sa “news factory” consacrée à l’information sportive, non sans grincements de dents.

La logique est celle de la mutualisation des moyens, et des productions, entre plusieurs supports, avec l’objectif de réaliser d’importantes économies d’échelle dans la production des contenus.

A l’assaut du web…

Tous les grands médias développent des stratégies agressives d’implantation en ligne, avec une même finalité : “bâtir une force de frappe éditoriale capable de se tailler au plus vite une place dans l’univers d’internet. Les journaux s’engagent dans une course éperdue à l’audience.”

Pour y parvenir, la gratuité des contenus s’est imposée dans les plus gros sites : “il n’y a pas de choix : il faut être gratuit, tant ce modèle porté par Google s’est imposé” souligne Bernard Poulet.

Mais “la gratuité ne suffit pas”. D’une part “de nombreux groupes se sont résolus à nouer des partenariats avec les moteurs de recherche”, et d’autre part, il développent tous des stratégies de diversification qui les font sortir de leur métier d’origine de l’information.

L’e-commerce. Il s’agit de vendre “des pizzas, des fleurs et des SICAV”, pour réussir à vendre de l’information :

Ce sont désormais les activités déployées autour d’une marque média qui créent de la valeur. Un patron de presse belge ne s’y est pas trompé, qui a déclaré : “il faut surtout éviter que les journalistes confisquent nos sites, car le net, c’est bien autre chose que de l’éditorial”. Et cette tendance s’intensifie.


En France, le groupe Le Figaro est fermement engagé dans cette voie : “il faut transposer nos marques dans d’autres territoires de business que l’information” indique son directeur général Francis Morel. “La publicité ne suffira pas à équilibrer les comptes d’un groupe de presse et d’information comme Le Figaro. Il faudra trouver de nouvelles recettes sur le web. Voilà pourquoi nous sommes engagés dans le service et le commerce en ligne” ajoute son DGA Pierre Conte.

“Le chercheur Gilles Fontaine, de l’IDATE, a pu évoquer le scénario d’une “désintégration des entreprises de presse”.”

L’hyperlocal. C’est un terrain sur lequel les journaux régionaux se sentent plus à l’aise que les nationaux. Ouest-France se développe en ligne sur ce créneau depuis 1999, avec le réseau de sites maville.com, qui continue à s’étendre, en association avec d’autres titres régionaux. On note aussi des versions localisées du site de Libération ou de Rue89…

Les communautés. “Dans la course à la création de valeur, ce gisement a toute l’apparence d’une mine d’or”. Selon les termes d’un patron de groupe de média danois, “il ne faut plus se contenter de produire des contenus, mais savoir être des médiateurs, des fédérateurs et des animateurs de communautés sur la web”. “Une nouvelle utopie ?” s’interroge Bernard Poulet…

La stratégie du porte-monnaie : il reste, pour ceux qui veulent griller les étapes de l’implantation en ligne, et qui en ont les moyens, à racheter des “pure players” bien installés. C’est Lagardère, par exemple, qui rachète doctissimo : “Doctissimo n’apporte pas seulement une profitabilité exceptionnelle, avec 40% de marge et une croissance annuelle de 50%, mais aussi des savoir-faire en matière de référencement et de développement des communautés, qui devraient profiter à l’ensemble des marques du groupes”.

Selon les termes d’un dirigeant de grand groupe français, “sur internet, c’est le marketing qui a pris le pouvoir” , rapporte Bernard Poulet, en rappelant également, que “les médias d’information n’ont pas trouvé la solution à leurs problèmes. Mais ils s’activent tous azimuts.”

Pure players et nouveau journalisme

Bernard Poulet se demande en conclusion s’il ne présente pas “une vision trop pessimiste ?” Des médias condamnés à mourir, ou bien à survivre en faisant autre chose que de l’information ?

L’autre piste est celle des pure players de l’information, ces publications qui n’existent que sur internet et qui se multiplient, même si bien peu ont trouvé les moyens de leur équilibre économique: Rue89, Bakchich Info ou Agoravox en France ; Ohmynews en Corée ; Huffington Post, Drudge Report, Politico, Slate, Salon, et beaucoup d’autres aux Etats-Unis. Tous tentent d’inventer une autre manière de faire de l’information, mais s’adonnent plus aux commentaires qu’à la production de nouvelles.


Ou bien une stratégie de niche, haut de gamme, comme la revue trimestrielle XXI, vendue en librairie et rentable dès sa première année d’existence, ou le Monocle, en Angleterre… “Autant de niches pour quelques dizaines de milliers de lecteurs, qui, bien sûr, ne remplacent pas les médias de masse.”

La seule issue est, pour Bernard Poulet, des “expérimentations tous azimuts” :

Quand personne ne connaît la recette magique, la martingale pour gagner, les plus imaginatifs – ou les plus audacieux – n’ont guère d’autre choix que de se lancer dans des expérimentations tous azimuts. Si aucune ne garantit la réussite, l’immobilisme promet l’échec.

L’abonnement sur internet, les journaux gratuits, l’e-paper, le tout-internet, même la délocalisation en Inde, la diversification, de nouvelles formes de publicité… les expérimentations ne manquent pas, remarque Bernard Poulet, en listant de nombreux projets en cours.

Il voit que bien souvent ils conduisent à l’apparition d’un “nouveau journalisme” sur internet : “plus qu’informer, il doit capter l’attention de l’internaute consommateur”. “Sur internet, le métier de journaliste se définit encore plus comme un ensemble de techniques”.

Une nouvelle sociologie du métier se dessine : d’un côté, une minorité de vedettes capables de vendre cher leur signature ou leur talent d’animateur comme une marque ; de l’autre, une masse d’OS anonymes et sous payés. Les journalistes “moyens”, qui constituent le gros des troupes des grandes rédactions, sont en train de disparaître.


Même à ce prix, il n’est pas acquis que l’information de demain trouve réellement un “business model”, car, au fond, il n’en existe peut-être pas… Ne resterait alors qu’une dernière solution : “le service public”


5 Comments

  1. ça fait du bien de lire ça, même si ce n’est pas franchement rigolo pour l’avenir, mais à force de lire des bêtises sur ce thème, on fatigue! bon je vais acheter le livre

  2. Le bouquin est effectivement très intéressant et ouvre, dans de nombreuses page,s à des terrains à défricher ou creuser. J’espère avoir le temps d’y revenir aussi sur Internet & Opinions. J’aurai un seul reproche ou en fait une seule remarque. Qu’un tel livre de prospective vulgarisée ne s’appuie pas plus sur des sources françaises. Je pense au chapitre sur l’idéologie d’Internet qui est très plat au regard de toute la production universitaire française sur l’imaginaire de l’informatique, des NTIC puis de l’Internet. Là, on redécouvre l’eau chaude et je trouve dommage de pas montrer certaines lignes de forces existantes depuis plus de 20 ans. Si il y a un sujet que les “sociologues” français ont creusé c’est bien celui-là ! Donc rien de nouveau sous le soleil… mais en plus il voudrait nous le faire passer pour nouveau…
    Mais le bouquin est vraiment très très bien ! J’insiste… pour l’avoir dévoré hier 😉
    Pour terminer, je suis un ardant défenseur de la thèse de la normalisation du web. C’est aussi un sujet qu’on a pas mal développé sur I&O. Car il y a eu les radios libres, il y a eu Libé et il y aura les blogs. Certains fatiguent, d’autres arrêtent, tandis que d’autres encore passent à la vitesse supérieure, dans la cour des grands 😉 (genre Versac, toi, et pleins d’autres). La métamorphose de cet écosystème est passionnante. L’aventure continue

  3. @ Emmanuel B.

    Il y a plein de compléments et de poursuites à apporter à ce livre. Je m’en charge ici un peu chaque jour, et toi aussi. :-))

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