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La fin des journaux (Bernard Poulet)

Passionnant entretien, d’une froide mais remarquable lucidité, sur l’absence d’avenir de la presse et des journalistes, par Anne Giron (pour BibliObs) avec le journaliste Bernard Poulet à l’occasion de la parution de son livre «la Fin des journaux» (qui m’est signalé par un aimable et vigilant lecteur (merci François), un livre que je vais m’empresser de lire).

Extraits de l’entretien (note de lecture à venir, bien entendu :o) ) :
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Mise à jour : la note de lecture détaillée de cet ouvrage est en ligne sur ce blog.
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Les usages de lecture et d’information, notamment des jeunes, changent et l’équilibre économique de la presse s’effondre. Les publicitaires ont compris le mouvement et suivent, en délaissant le support de presse.

L’information n’est plus le réceptacle privilégié pour la publicité. Les annonceurs doutent de son efficacité dans les «grands» médias – journaux, radios, et télévisions généralistes. Les moyens de financer le journalisme de qualité de masse disparaissent. Ce phénomène est survenu brutalement, avec l’avènement du digital, parmi lequel Internet, qui a provoqué une fragmentation des «supports» comme disent les publicitaires. Les annonceurs ne sont plus contraints de passer par les groupes d’information pour diffuser leur message. Alors, c’est une chose mécanique et toute bête: on n’a plus les moyens de financer la production de l’information telle qu’on la connue depuis un siècle et demi.

Les patrons de presse – et les journalistes – réagissent par le déni. Les Etats généraux de la presse n’ont réglé aucun problème de fond, car en réalité ils ne les ont pas abordés.

Au cours des Etats généraux de la presse – on pourrait dire les états généreux de lapresse! – on n’a pas abordé clairement cette crise-là. On a fait comme si, en diminuant les coûts de fabrication, en améliorant la distribution et en se racontant des histoires du genre «la distribution en France coûte plus cher qu’ailleurs» – ce qui est faux-, les réformes salvatrices étaient encore possibles. On ne s’est pas attaqué au fond du problème. On s’est contenté d’un «Baissons les tarifs postaux, prenons la subvention et on verra après la crise».

Il ne s’agit pas d’une crise passagère, mais bien d’une crise structurelle, qui conduit à terme… à “la fin des journaux”, et à “l’information à deux vitesses” que prédit le philosophe Marcel Gauchet (A propos de Marcel Gauchet et du journalisme, lire aussi sur novövision, :

Le journalisme face à son inutilité (juin 2008)

Défense et illustration du journalisme (février 2009) ).

Selon moi, d’ici vingt ou trente ans, la plupart des journaux pourraient avoir disparu. Il suffit de regarder ce qui se passe aux Etats-Unis et qui préfigure ce qui va se passer en France un peu plus tard. Là-bas, les plus grands journaux d’information se mettent en faillite, ou alors ont du mal à faire face à leurs dettes, comme le «New York Times». Là où nous sommes en accord, Marcel Gauchet et moi, c’est sur l’idée qu’au fur et à mesure que la grande presse traditionnelle va disparaître, on va probablement voir apparaître une information – car on aura toujours besoin d’informations – à deux vitesses: une information riche pour les riches et une autre, «pauvre», pour les pauvres ou simplement la grande masse. D’un côté une information de qualité pour les gens prêts à la payer plus cher qu’aujourd’hui, de l’autre une information rapide et superficielle pour l’immense majorité des gens qui, du moins dans un premier temps, s’en satisferont.

La profession des journalistes va être broyée, accélérant sa prolétarisation massive. Ne surnageront que quelques journalistes qui parviendront à “devenir leur propre marques”, mais qui devront “conquérir leur légitimité”.

L’arrivé de la digitalisation a produit sur le journalisme le même effet que la mondialisation sur les classes moyennes. La révolution digitale dans la presse, c’est l’euthanasie à terme de la classe moyenne des journalistes. (Lire sur le même thème, le passionnant billet d’Emmanuel Parody, sur écosphère :

Crise de la presse: moins une question de qualité des contenus que de clivages sociaux

BibliObs. Comment ça?

La profession est en mutation. On voit grandir une masse d’OS de l’info qui alimentent les tuyaux de l’information rapide. Et à côté de cela, on aura des journalistes qui apporteront une plus-value, avec une véritable expertise et une grande qualité d’écriture – chez vous, au «Nouvel Observateur», je pense à quelqu’un comme Michel de Pracontal, par exemple, qui ajoute à l’expertise scientifique un talent d’écriture. Ceux qui représentent la classe moyenne, qui ont fait le gros des rédactions, à laquelle j’appartiens, vont être broyés. Je crois que les journalistes qui surnageront sont appelés à devenir leur propre marque.

BibliObs. Comme Philippe Lançon, critique littéraire à «Libération»?

Comme Lançon, oui. On le lit parce que c’est Philippe Lançon et qu’on est certain qu’avec lui on va trouver un style, une réflexion. Jusque à présent, travailler dans un grand quotidien ou un news prestigieux vous conférait d’entrée une légitimité. Demain, cette légitimité, il faudra la conquérir.

A l’inverse de la stratégie mise en place par les journaux, qui ne cessent d’appauvrir leurs contenus, une nouvelle “exigence” de qualité va surgir dans les années qui viennent. Les stratégies racoleuses dopent les ventes au numéro sur des couvertures sensationnelles, mais font fuir les abonnés. Le succès du journal XXI témoigne de cette demande de qualité. (Lire à ce sujet, Alain Joannès, sur Journalistiques :

Le trimestriel XXI démontre qu’un journalisme de qualité est rentable ). La stratégie risquée de Newsweek est un pari du même ordre

Bientôt «Newsweek» ne cherchera plus à tout couvrir. Cet hebdomadaire a décidé de faire l’impasse sur certains sujets d’actualité quand il estime ne pas pouvoir apporter quelque chose de plus. Ce quelque chose de plus devient la ligne éditoriale. Les magazines veulent élargir leur lectorat? «Newsweek» va faire exactement le contraire: il y a deux ans, il avait trois millions de lecteurs. Ses responsables viennent d’annoncer qu’en juillet prochain, ils diviseraient par deux ce lectorat! Ça peut paraître fou à un gestionnaire. Mais ils sont à la recherche de lecteurs exigeants qui sauront apprécier cette plus-value. Ils font le pari que ce lectorat-là sera disposé à payer plus cher cette qualité. Ils prennent ce risque.


Quoiqu’il en soit, c’est bien la fin d’un monde…

Ce qui est certain, c’est qu’en France on n’a pas encore pris la mesure de la crise. Mais on sait combien il est difficile d’admettre qu’un monde s’achève.