le salon

La fatigue du blogueur, Hadopi et le grand malaise social qui vient

Suis-je touché par “la fatigue des blogueurs” dont parle Bernard Poulet dans son livre sur “La fin des journaux” ? Lassitude d’écrire en direct et de s’exposer, lassitude des polémiques et des malentendus, sentiment d’avoir bouclé la boucle, ou tout simplement de tourner en rond ? Une bonne crise d’àquoibonnisme ?

Après avoir décroché du net depuis quelques jours, j’ai écrit tout à l’heure coup sur coup deux billets d’humeur – de mauvaise humeur – que je regrette maintenant. Alors je les retire et j’écris ce billet à la place.

Echapper à la polémique

Le premier s’agaçait de quelques réactions déclenchées, en marge de l’effervescence sur le net contre le projet de loi Hadopi, à la suite de mon billet “Pas de blackout chez narvic”. J’ai lu ça chez Florent Latrive, chez Samuel Laurent, sur Eco89 ou chez Farid Taha. J’avais appelé ce billet “A propos des manifestations en pyjama” et ça revenait à en rajouter une couche dans la micro-polémique, contribuant à détourner encore un peu plus le débat de l’essentiel : Hadopi. Peu importent les moyens de manifester son opposition sur le net, qu’on me laisse seulement estimer que certains ne sont pas très efficaces, ni même utiles. Mais ça n’engage que moi, et je ne comprends pas vraiment que ce soit matière à polémique.

Pour revenir à ce sujet d’ailleurs, lire chez Eolas des aperçus juridiques intéressants sur le projet qui va venir en débat à l’Assemblée.

Versac : “La lassitude est forte”

Deux choses m’ont fait revenir en arrière, après que je les ai lue ou écoutée entre temps cet après-midi :

• Ce très intéressant billet de Nicolas Vanbremeersch (Versac) sur Slate.fr : Seul l’Internet rejette la loi sur le téléchargement illégal, avec un sous-titre encore plus clair : “Hadopi: le web contre le reste des médias”.

Le constat mérite réflexion : le web est vent debout contre le projet Hadopi et ça ne semble avoir aucune conséquence. Les médias traditionnels ignorent ce mouvement et l’opinion s’en fout. Le projet, qui dispose probablement d’une majorité à l’Assemblée, devrait passer sans difficulté (“La loi est dans le sac”, sur electron libre).

Versac me sort de la polémique sur les bons ou les mauvais moyens de se mobiliser sur le net, pour renvoyer à un phénomène bien plus grave, source d’un malaise bien plus profond :

(noir)Cette absence de mobilisation est symptomatique, non de la déshérence des internautes, mais de l’atonie des corps constitués, des intermédiaires de représentation, des syndicats et associations, qui, pour la plupart, ne sont pas à la recherche de soutiens populaires, d’appels à mobilisations. C’est également symptomatique d’un corps politique également assez protégé de l’opinion, et attendant plus de son leader politique que des citoyens mobilisés. A force de blocages, de manque d’ouvertures, d’autisme, les corps constitués anéantissent l’espoir des citoyens que leurs mobilisations puissent parvenir à quelque chose. La lassitude est forte.

(/noir)

“Quelle politique pour la génération blogs?”

• Cette réflexion, que je partage, renvoie directement au passionnant débat qui s’est tenu vendredi à l’antenne de RFI, dans l’émission L’Atelier des médias, de Philippe Couve, entre les blogueurs Quitterie Delmas, Emmanuel Parody et Eric Mainville, sur internet et la politique, les médias, Hadopi : Emission n°72-4: quelle politique pour la génération blogs? (fichier audio de 26mn, et ne pas oublier le bonus de 14 mn, qui poursuit l’échange).

Quitterie Delmas y pointe la désillusion envers la politique institutionnelle (dont elle témoigne elle-même après avoir choisi de se retirer de cette forme d’action). Sa formule est violente et définitive sur le sujet d’Hadopi : les députés “ne me représentent pas”. Moi-même d’ailleurs, est-ce que je crois vraiment qu’il pourrait sortir quelque chose d’acceptable du débat parlementaire ?

On en revient au billet d’Emmanuel Parody sur internet et le malaise des classes moyennes (que j’ai commenté sur ce blog, en le complétant de notes de lecture sur le livre de Louis Chauvel, “Les classes moyennes à la dérive” et sur celui de Camille Peugny, “Le déclassement”).

“L’euthanasie de la classe moyenne des journalistes”

• Ça nous conduit à ce second billet d’humeur que j’ai retiré, dans lequel je m’énervais d’un mauvais article de Xavier Ternisien dans Le Monde, qui ne trouvait pas mieux que de tenter de rallumer la guerre entre blogueurs et journalistes, avec maladresse, en usant plus de poncifs et de préjugés que de véritables arguments.

Répondre à la polémique par la polémique, encore une mauvaise réaction d’humeur, alors qu’il convient peut-être de voir plutôt dans ce billet d’humeur du journaliste du Monde (soyons honnête, il est abusif de qualifier ça d’“enquête”) un même signe d’incompréhension et de désarroi vis à vis de ce qui arrive aux médias traditionnels et aux “journalistes moyens”, auxquels Bernard Poulet annonce qu’ils vont être “broyés” par la crise actuelle (“La révolution digitale dans la presse, c’est l’euthanasie à terme de la classe moyenne des journalistes.”)…

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Mise à jour (dimanche 21h30) :

A la demande générale de mes lecteurs, ce billet retiré est désormais re-publié. 😛

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Un monde qui se fracture

• On sent bien monter de toutes parts le malaise social, un énervement, une fracture qui s’accentue entre “les gens d’internet” (ceux qui s’y expriment en tout cas) et les médias, entre la population et les élites, qu’elles soient politiques ou médiatiques et même peut-être entre les générations (Louis Chauvel, “Les jeunes doivent-ils dénoncer une rupture du pacte générationnel ?”. Le malaise de tous ceux qui redoutent de perdre quelque chose dans la crise dans laquelle on s’enfonce chaque jour un peu plus.

Quitterie Delmas, Emmanuel Parody et Versac ont probablement raison de voir dans ce débat sur Hadopy un symptôme de ce malaise protéiforme, dont le projet de loi n’est qu’un abcès de fixation pour les blogueurs.

Cette crise économique actuelle se superpose à des mouvements plus anciens et profonds de transformation sociale : trente ans de croissance molle qui ont laminé les classes moyennes et détruit les espoirs de promotion de leurs enfants – chez qui monte aujourd’hui une frustration grandissante -, une révolution technologique pleine d’espoir pour les uns (une nouvelle forme d’organisation sociale et d’expression publique sur le net, laissant imaginer une nouvelle société, ce dont témoigne Quitterie Delmas dans l’Atelier des médias) et pleine d’angoisse pour les autres qui voient s’effondrer un monde et sont plutôt tentés de résister (les industries culturelles avec Hadopi, les journalistes des médias traditionnels qui prennent le net et les blogueurs comme boucs-émissaires).

Ce n’est pas la première fois que j’ai moi-même ce genre d’incertitude et de vague à l’âme (Mort des médias et mutation de la démocratie)…

Des déclassés “entre rébellion et retrait”

Une crainte sourd de tout cela : que ça finisse mal, que tout le monde perde… Les vieux médias et les industries culturelles qui n’arrêteront pas le raz de marée et les jeunes générations à l’horizon bouché, qui redoutent de surcroît de voir se refermer sur internet la “parenthèse enchantée” qui formait leur ballon d’oxygène…

C’est Versac, comme les débatteurs de l’Atelier, qui évoquent avec insistance la “parenthèse” des radios libres de années 80, un espace de liberté qui s’est refermé et qui a finalement accouché de la bande FM ultra commerciale et formatée d’aujourd’hui.

L’étude du chercheur Camille Peugny est très instructive des réactions qu’il a observées chez ces “déclassés” que notre société produit aujourd’hui à tour de bras. Il y en a deux : “la rébellion ou le retrait”. Je vois ces deux tentations partout présentes et souvent mélangées : chez Quitterie Delmas par exemple, chez les journalistes désemparés comme chez les anti-Hadopi du net aussi.

Rébellion ET retrait, c’est également la “philosophie de Tarnac”, telle qu’elle s’exprime dans le brûlot “L’insurection qui vient”, qui prône pour la jeune génération tout à la fois le retrait sur des micro-communautés en marge de la société et la rébellion envers celle-ci vouée au “pillage” et au “sabotage”

Pendant ce temps-là, Cassandre

Ce malaise, c’est aussi Emmanuel Parody qui avertit, sans être pourtant guère entendu, que le véritable enjeu n’est peut-être pas là où on le place, que certains sont en train de manoeuvrer habillement en coulisses pour tirer les marrons du feux : ces distributeurs du net, qui se sont taillé des monopoles en ligne d’une ampleur qu’on n’avait jamais connu auparavant dans l’économie capitaliste.

Ils vont rafler la mise au vieux monde qui s’effondre, et confisquer les espoirs de ceux qui voyaient venir un monde meilleur…

Les cartes sont en train d’être redistribuées et la crise économique accélère probablement le mouvement en facilitant le grand ménage. On risque de sortir tous de la torpeur actuelle avec une énorme gueule de bois. Pendant que certains, eux, gardent leur sang froid et consolident leur position.

Au moins quelqu’un nous aura prévenu : allez donc écouter Emmanuel Parody dans l’Atelier des médias. Ce sera mon lien du week-end, et j’aime autant vous prévenir qu’il est… à l’image de la météo, c’est à dire bien maussade.

13 Comments

  1. Dire que les médias traditionnels se foutent de la polémique Hadopi prouve une seule chose : que la personne qui le dit n’a pas le temps de lire les journaux, d’écouter la radio ou de regarder la télé.

    JR

    PS Et de lire Vendredi…

  2. @ Rosselin

    Désolé Jacques, je ne suis pas d’accord avec toi. Ce que je lis à ce sujet dans les médias traditionnels est le simple relais du lobbying intense des industries culturels (avec lesquelles ils partagent peut-être, d’ailleurs, quelques intérêts, ce qui rend d’autant plus suspectes leurs interventions).

  3. Bonjour Narvic,

    Les média, les industries “culturelles” et les députés sont parfaitement en phase pour voir dans le monde numérique qui vient une menace, et pas une opportunité; C’était mieux avant, le bon vieux temps est derrière nous, mais encore une minute monsieur le bourreau…

    Il n’y a certes pas grand chose à attendre du passage au Parlement (Je peux vous faire le débat en preview: les UMP nous chanteront la nécessité “culturelle” de défendre le droit de la propriété intellectuelle – si le ridicule ne les foudroie pas avant, ils prétendront même défendre une “politique de civilisation” 😉 — On entendra pour le PS Christian Paul et Patrick Bloche, sans remarquer que ledit PS est très divisé sur ce texte (sinon comment on explique le vote du Sénat…). A la fin ils voteront contre, mais uniquement s’ils sont sûr que le texte passera, juste pour la posture…
    Tout ce qu’on peut espérer du débat de la semaine prochaine, ce sont quelques fulgurances venant de ceux qui ont compris qu’il y avait mieux à faire que pondre des lois tous les deux ans contre la marée.
    Ecoutez Sugenot ou, encore plus intéressant, Dionis du Séjour, qui a dit en commission des choses surprenantes… )

    Cependant, le pire (du pire :-)) c’est qu’à la fin, cela ne changera rien, et je pense que tout ce beau monde en est plus ou moins convaincu; Mais le Président a promis à ses amis chanteurs et à son épouse qu’il allait régler le problème, alors tout le monde en cadence! Si vous ne me croyez pas quand je vous dis que ça ne changera rien, voyez le bilan de DADVSI : l’apport le plus important, c’est l’interdiction de contourner les MTP… MTP que l’Industrie du disque abandonne quelques mois plus tard, et contournement [toléré sur décision du CE pour raisons d’interopérabilité – Dire que c’est pour ça qu’on a déversé des fleuves d’encre et des niagaras de salive 😉 ]

    Dernier point et je vous laisse tranquille : outre le blog d’Eolas, sur hadopi je vous conseille la lecture d’Authueil mais aussi des gens intelligents du camp d’en face, par exemple ce blog-là

  4. Ceux qui disent que ceux qui disent que les media ne parlent pas d’hadopi n’ont manifestement pas le temps de lire slate. Ou de comprendre les arguments. Ils doivent sans doute être trop concentrés sur leur journal…

    Nombre de citations du black out ? Pas beaucoup. Durée de vis de ces citations ? Nulle. Présence dans l’espace public traditionnel des leaders de la contestation online (Aigrin, Zimmermann, Champeau…) ? Réduite au strict minimum : j’ai fait découvrir à 5 journalistes de grands media l’existence de la quadrature et du black out. Deux s’occupent d ematinales de radio. Un m’a dit que c’était sans doute pas grand chose…

    Et surtout : quelle présence des arguments, fins et légitimes, des anti-hadopi dans le discours public sur les téléchargements ? Nulle. Prisme forgé de manière totale par les représentants des industries culturelles. Rien sur l’absurdité de la loi, rien sur le détail, sa faisabilité. Retour systématique aux principes et à la défense des artistes…


    Sinon, billet intéressant, oui. Faut pousser les portes entrebaillées pour passer à la pratique. Quelle politique voulons-nous ?

  5. L’article de Xavier Ternisien est d’un mauvais… C’est impressionnant d’avoir ce niveau d’info et d’écriture en page 3 du journal qui se dit de référence.

    Ton point de vue sur “le grand malaise qui vient” est toujours très intéressant même si je pense qu’il mélange des choses très différentes et que je ne peux m’empêcher de sourire à l’évocation à la suite de Quitterie et de Tarnac (c’est mon mauvais esprit). Mais c’est sûrement la convergence des luttes comme on dit entre Quitterie et Tarnac qui est le signe des temps (je continue le mauvais esprit) ;-).

    En gros, Parody, Quitterie, et Versac autour d’une table cela donne une bonne dose d’ethnocentrisme sur ce que cela peut signifier pour l’ensemble de la société française (je ne ferai pas l’affront ici de décrire les trois profils sociologiques). Là désolé, mais ce n’est pas sérieux une seconde ! Mais je comprends, c’est toujours grisant de se faire peur et comme c’est un grand classique de n’importe quel débat autour d’une table, passons… Je retrouve simplement les travers des éditorialistes que l’on dénonce chez toi comme ailleurs .

    Mais pour que les choses soient claires, je suis d’accord avec le reste du constat que tu rapportes.
    Là où je te suis également et complètement c’est le broyage du journalisme moyen et sur les constructions de monopole qui sont en train de s’installer. Et une fois qu’on n’aura plus la net neutrality alors le web tel que nous le connaissons mourra à petit feu…

  6. Ne serait-il pas temps de mettre à l’agenda “La fatigue du lecteur de blogs” et celle du consommateur de médias en ligne ?

  7. Bizarre, je n’ai pas senti exactement à l’écoute de Quitterie Delmas dans ce débat radiophonique, le côté maussade qui transpire dans l’article.

    Ce n’est pas parce qu’on refuse un siège européen qu’on a loupé sa vie (clin d’oeil Ségéla, même génération que Pascal Nègre lol).

    Je crois que ce qu’elle dit en début d’émission, même si cela a l’air un peu brouillon, est beaucoup plus fin que cela (Toujours écouter très attentivement ce que dit une femme.)

    Maintenant, je me souviens de mes potes au boulot avant 2000 qui me disaient :
    “ca y est, c’est foutu, avec son navigateur, Microsoft va reprendre la main sur le Net, et le reconstruire à son image. “
    10 années après j’attends toujours la réalisation de la prédiction. LOL

    Perso, dès que je sens que je deviens Cassandre sur des sujets aussi complexes, je l’analyse toujours comme un signe que j’ai loupé quelque chose dans ma réflexion.

  8. Les médias parlent peu d’Hadopi, mais ils parlent peu de beaucoup de choses… Qui explique les grèves à la SNCF ? Qui rappelle les raisons du malaise des enseignants chercheurs ? Chaque fois le message est : dormez bravez gens, vous n’êtes pas concernés… Et il y a un second message assez odieux qui est “ces gens se battent pour eux et contre vous”.
    Aucune protestation d’ampleur n’est vraiment cachée je pense, mais aucun n’est décryptée ou expliquée, en tout cas à la télévision (qui est le média qui fabrique l’opinion). Sur papier, on trouve pas mal de choses : des tribunes libres à Bernard Henri Lévy, à Luc Ferry, à François Hollande, à Bernard Henri Lévy, à Luc Ferry, à François Hollande, à Bernard Henri Lévy, à Luc Ferry, à François Hollande, à Bernard Henri Lévy, à Luc Ferry, à François Hollande,…

  9. Bonjour,
    Journaliste au Monde (rubrique éducation), je suis tombé sur votre blog en suivant la piste de l’article papier du monde.fr sur Tours, après la brève parue lundi (me semble-t-il) dans le quotidien papier sous la signature de mon confrère Luc Bronner. Cette brève m’avait beaucoup étonné (échauffourées à Tours, bigre!) et intéressé (si même une soirée Facebook tourne mal, ça promet pour la suite en cas de grande tension au niveau national).

    J’ai bien lu votre enquête “2,0” et la première chose que j’ai à dire c’est, sans aucune condescendance, qu’elle me paraît bien menée. Je ne sais pas si c’est fait “en pyjama”, mais c’est bien fait et c’est donc un type de travail envers lequel j’éprouve d’abord une estime confraternelle, si vous m’autorisez cette expression venant d’un presque euthanasié de la presse papier.

    Il me semble que la qualité même de votre enquête, elle-même synthétisant d’autres travaux, fait en grande partie tomber (en même temps qu’elle la justifie) la critique que vous formulez envers les médias traditionnels et leur manque de valeur ajoutée sur un événement comme celui-ci. La valeur ajoutée, si vous permettez, c’est d’abord vous et les gens que vous citez qui l’avez méthodiquement ajoutée. Et le média traditionnel qu’est Le Monde m’a lui-même aiguillé sur votre travail.

    Qu’est-ce qu’on peut faire de plus après ça? “On” peut faire (et ce sera peut-être fait, je n’en sais rien,je ne suis pas chef et ce n’est pas mon territoire) une grande page d’enquête bien troussée avec dégagement de rigueur sur la crise et le déclassement (mais vous l’avez déjà fait aussi) et, bien entendu, “l’insurrection qui vient” (mais nous n’avons rien à vous apprendre à ce sujet non plus).

    Contrairement à ce que vous semblez penser, nous (c’est-à-dire pas seulement moi mais plein d’autres dans les médias traditionnels) sommes très à l’écoute et à l’affût devant ce genre de micro-événement qui peut en préfigurer de plus vastes.
    J’insiste: que ferions-nous de plus et de mieux? Et surtout: que ferions-nous de plus qui s’imposerait vraiment? Bref, quelle “valeur” ajouterions-nous à celle déjà collectivement ajoutée par la blogosphère? En retrouvant un peu d’arrogance, je dirais que nous pourrions seulement rectifier les nombreuses fautes de français qui parsèment les écrits que vous citez (mais pas du tout les vôtres), mais que, bien sûr, nous y prendrions une volée de bois vert…

    La vraie question, ici, est celle de l’investissement en travail et en temps. D’abord l’investissement initial: quelques échauffourées à Tours, c’est certes intéressant, mais ce n’est pas non plus le Viet Nam. A priori, c’est d’abord le boulot des médias locaux et vous indiquez vous-même qu’il ne s’en sont pas mal sortis. Ensuite, le boulot des médias nationaux est plutôt de relayer l’info et de renvoyer aux meilleures sources initiales, mais n’est-ce pas précisément ce qu’il ont fait et qui explique ma présence ici?

    Le reste, maintenant, relève et relèvera de plus en plus, sur cet événement là, du pur commentaire. Vous avez bien fait de noter les interprétations et tentatives de récupération “ultra gauche”: elles existent, elles ne doivent pas être tues, elles “offrent” du sens… qui peut être saisi ou non. Personnellement, je les perçois plutôt comme une banalité obligée: la culture politique qui nourrit cette mouvance est championne du monde de la récupération de tout ce qui se passe où que ce soit et de sa métabolisation pour produire du discours radical. Il y aurait une bagarre entre supporters en marge du Tour de France qu’il seraient actuellement capables de faire lien avec la colère des enseignants-chercheurs…

    Vous-même, avec votre sensibilité, vos techniques et vos moyens, avez effectué un travail approfondi de média local. Ce travail vous a mobilisé au minimum quelques heures. J’ai une question à ce sujet: qui paye ce travail approfondi?
    Ce n’est pas une question vicieuse, je me doute que vous vous situez (du moins je le crois) dans l’espace du bénévolat, négatif par son caractère subi et positif par son caractère généreux.

    S’il n’y a personne pour payer, vous vous condamnez à être le pourvoyeur gratuit des médias traditionnels que vous critiquez ( et comme ils ne sont pas masochistes, ils trouveront bien un moyen de recourir à la bonne source que vous semblez être). Et s’il y a quelqu’un pour payer – je souhaite que cela existe – vous deviendrez vous-même un média traditionnel… nouveau.

    Pour finir, je vous trouve bien injuste avec Ternisien dont j’ai relu l’article grâce à vous. Il cite pas mal de monde et c’est bien ce qu’on appelle une enquête. Par ailleurs, il ne me semble pas spécialement méprisant. Ce qui vous agace, peut-être, est sa défiance envers les blogueurs du point de vue de leur crédibilité. Je partage cette défiance, mais je ne l’applique pas à vous. Sous réserve de vérifications approfondies que je ne ferai pas car je suis pas ici “en service”, je crois savoir identifier le bon boulot.

    Bref, merci et salut à vous.

  10. @ Luc

    Merci de votre commentaire… approfondi, qui a dû vous demander une peu de temps. 😉

    • Sur ce que les professionnels peuvent m’apporter de plus : c’est bien ça mon (votre/notre) problème. La part de l’information pour laquelle les journalistes restent, si ce n’est indispensables, du moins utiles, ne cesse de se réduire.

    Dans la pratique, toute une part du journalisme est en train de passer aux machines (moteurs, agrégateurs) et aux utilisateurs eux-mêmes.

    Quand on a dit “tous journalistes ?” On s’est un peu trompé sur le sens à donner à la formule : ce n’était pas “tous journalistes de tout le monde”, c’est en réalité “chacun journaliste de soi-même”, au moins en partie.

    Pour bien des expertises, avec les blogs pointus, on n’a plus besoin de journalistes pour jouer les intermédiaires, puisqu’on a accès à ces experts directement, et en plus de manière interactive.

    Et puis tout ce qui relève du commentaire, de l’opinion, bref de l’éditorialisme, ce n’est plus du tout dans le champ du journalisme, et ça, c’est tant mieux !

    Bref, ça laisse du boulot pour combien de journalistes pros ?

    • sur mon boulot dans cette synthèse : en réalité, il n’y en pas tant que ça. C’est bien plus long à écrire qu’à faire. :o)

    il faut différentier l’expérience elle-même, que chacun, disposant d’une petite agilité avec le web, pouvait faire de la même manière (ma copine Laure et Farid Taha, les auteurs du second article du Monde et de celui de TF1/LCI ont fait le même parcours !).

    Ensuite, le décrire par écrit et le commenter, c’est autre chose. Mais ça relève précisément de l’objet de ce blog. Je tiendrais un blog sur la science-fiction, ça me prendrait autant de temps et j’y mettrais autant d’énergie. 🙂

    • Sur l'”enquête” de Xavier Ternisien : je maintiens qu’elle est bourrée de poncifs et de préjugés et qu’elle procède à une généralisation totalement abusive de la blogosphère. Chacune de ses remarques peut s’appliquer à une petite partie, mais l’ensemble réuni ne concerne plus personne.

    Cette question a, de plus, était abondamment traitée sous tous les angles, aussi bien sur le net que dans un certain nombre d’études universitaires. Je ne trouve aucun écho de ces débats nombreux, ce qui me semble embêtant pour une “enquête”.

  11. @ Luc et narvic : mais n’est-il pas envisageable de penser que la nouvelle donne de l’information tient justement à la recontre des univers (journalistique et blogosphérique !). L’info du journaliste, augmenté du commentaire et de l’analyse des internautes (blogueurs ou non), donnant une info complète.

    Rue89 me semble, de ce point de vue, déjà très au point, utilisant les blogueurs et internautes pour nourrir, enrichir, compléter, voir modifier son contenu.

    De façon intuitive, l’institution que représente un journal classique me semble devoir demeurer le liant de l’info, son terreau naturel. Je pense que nous erions tous assez perdu sans ce repère étalon. Non ?

    http://www.lamachineaecrire.net/
    http://www.lachosenumerique.com/

  12. Intéressant, le commentaire de Luc et le fait qu’il pointe l’aspect “bénévole” de ce billet, de cette recherche. Mais il ne demande pas aux personnes qu’il interview: “est-ce que vous pouvez m’accorder une interview d’une heure qui ne sera pas payée”? En fait, tout le travail de production de l’information (et du savoir, qui est autre chose) suppose une part de passion et d’engagement non rémunéré; mais qui “rapporte” autre chose que de l’argent: la crédibilité, l’autorité, la notoriété de l’auteur. C’est de la création de valeur, comme diraient les économistes. Même si cette valeur n’est pas directement sonnante et trébuchante.

  13. @ Merlin

    J’ai beaucoup travaillé en presse locale, sur le terrain, au contact direct des gens : ça rend très modeste sur ce que les gens attendent vraiment du journalisme. 😉

    En ligne, comme je le dis ailleurs, dans un autre commentaire, c’est la vérité des prix !

    On voit ce qui intéresse vraiment les gens. Et ce n’est pas forcément ce que l’on voudrait, ou ce qu’une analyse intellectuelle, aussi solide soit-elle, conduit à considérer comme vraiment important.

    Si l’on estime qu’un sujet important est ignoré du public, pas suffisamment pris en compte, on se retrouve dans la situation des groupes militants ou activistes et des ONG qui tentent de mobiliser l’opinion sur une cause qui le mérite à leurs yeux. Ça se produit en ligne et il n’y a pas forcément besoin de journalistes pour ça…

    @ Eric

    Comme le signale le rapport américain que tu évoques sur ton blog, le journalisme français s’est toujours vu comme très militant politique, voire activiste (le 4e pouvoir qui essaie de devenir le 1er !).

    C’était une manière de faire subventionner par le public une activité politique ! :-))

    Il semble que le public marche moins bien dans la combine aujourd’hui, et qu’il accorde plus de crédit aux militants… réellement bénévoles.

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