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La culture du net survivra-t-elle au Web de masse ?

La culture participative, libertaire et égalitaire du net… et le Web 2.0, ce n’est pas du tout la même chose. Il faut faire le distinguo.

La “culture du net” est née des pratiques que les premiers internautes ont expérimentées depuis les débuts d’internet, et qui en ont fait un lieu où les collectifs ne se forment pas de la même manière qu’ailleurs et où la légitimité de la prise de parole en public est établie selon d’autres procédures que dans les espaces d’expression traditionnels.

Le Web 2.0 de son côté est une notion, avant tout technique et économique, très floue et contestée d’ailleurs, qui est née autour des années 2004-2005, et qui s’intéresse surtout aux modèles d’affaires de quelques grosses sociétés américaines de l’internet telles que Google, Amazon ou e-Bay.

Si le Web 2.0 est aujourd’hui remis en cause, comme modèle d’affaires, parce qu’il montre ses limites et se voit même concurrencé par des entreprises comme Apple, qui déploient des stratégies économiques très divergentes avec les “canons” du Web 2.0, la “culture du net”, quant à elle, est confrontée à une autre difficulté : l’entrée dans le Web de masse, qui pourrait bien entrainer sa dilution, ou sa marginalisation.<doc636|center>

Le terme de Web 2.0, voué au succès que l’on connait, est un concept tellement fourre-tout que les gens ne l’utilisent pas dans le même sens et qu’il devient de plus en plus difficile de savoir ce qu’il signifie, et si, d’ailleurs, il signifie vraiment quelque chose. Ce terme a pourtant une histoire assez bien identifiée, qu’il est aisé de remonter. Mais le mot semble avoir “échappé”, depuis, à ses créateurs, et il est très largement sorti de son domaine de définition initial.

De ce petit “retour aux sources du Web 2.0”, auquel je me suis livré, je tire deux remarques :

Tout d’abord, il me semble indispensable de cesser d’employer le terme de Web 2.0 pour désigner cette “culture du net”, mettant en avant des valeurs de participation individuelle, de contributions collectives interactives, voire de coopération, sur une base volontaire, égalitaire et souvent désintéressée, qui laisse certains entrevoir ou imaginer l’émergence d’une forme d’intelligence collective démocratique dans les réseaux.

Cette “culture du net” s’est formée peu à peu chez les premiers usagers du réseau, rejoints ensuite par d’autres, c’est à dire dès les origines d’internet, puis du Web, bien avant l’apparition du terme de Web 2.0, autour des années 2004-2005. Et, je l’espère, elle lui survivra.

Une fois cette distinction faite, il me semble utile de revenir ensuite “aux sources” du Web 2.0, telles que définies par les “inventeurs” du terme, c’est à dire un “paradigme” technique et économique du Web et de son développement, une sorte de “modèle des modèles d’affaires” à succès pour les entreprises d’internet. C’est ainsi, en tout cas, que le définit Tim O’Reilly en 2005.

On est très certainement en droit de s’interroger aujourd’hui sur la validité de ce “paradigme” (l’expression est d’O’Reilly lui-même), dès lors que, s’il semble en effet convenir pour décrire un certain nombre de sociétés phares d’internet aujourd’hui (telles que GoogleSearch, Amazon ou e-Bay), il n’est pas pour autant un modèle de succès généralisé, et généralisable. Certaines entreprises qui semblent se conformer au “modèle” rencontrent bien des difficultés à trouver aujourd’hui le chemin de leur viabilité. Hors de ces quelques gros succès économiques, on peine à voir un réel effet d’essaimage ou d’entrainement. On voit surtout des succès manifestes qui n’obéissent pas du tout au “modèle d’O’Reilly” et battent en brèche sa prétention à devenir un “paradigme” économique de l’internet. Le plus flagrant d’entre eux étant, bien entendu, Apple.

L’enjeu de cette distinction de vocabulaire entre “culture du net” et Web 2.0 n’est pas une simple question linguistique, à l’heure où le modèle économique de développement d’internet sous-tendu par la notion de Web 2.0 est remis en cause. C’est que la massification d’internet, conséquence de ce qu’une grande majorité de la population dans les pays développés est désormais connectée et utilise régulièrement le réseau pour des usages très divers, fait apparaitre de nouveaux modèles d’affaires, qui ne sont pas plus Web 2.0 qu’ils ne font appel à la “culture” participative et égalitaire des internautes.

Toute la question est alors de savoir d’une part comment le modèle économique Web 2.0 va résister au développement de ces modèles économiques de masse qui ressemblent, bien plus classiquement, à ceux que l’on connait depuis longtemps dans la société de consommation, et d’autre part si la “culture” particulière d’internet survivra à cette massification sociale des usages, ou bien si elle sera noyée, diluée… normalisée ou marginalisée.

Qu’est-ce que le Web 2.0 ?

Revenons donc à 2005, quand la confusion règne – déjà ! – sur le sens qu’il convient de donner au terme de Web 2.0. L’éditeur et essayiste américain Tim O’Reilly (souvent présenté comme l’un des “pères” de l’expression) éprouve alors le besoin de tenter “une clarification”, dans un texte dont InternetActu propose une traduction : Qu’est-ce que le web 2.0 : Modèles de conception et d’affaires pour la prochaine génération de logiciel.

O’Reilly reconnait que le terme, qui rencontre depuis 2004 un réel succès populaire, suscite “de multiples points de désaccord sur sa signification exacte”, aussi bien que des polémiques entre ceux qui décrient “ce qui ne leur semble être qu’un buzzword bien marketé, d’autres y voyant un nouveau modèle de pensée”. Il insiste même sur le fait que le terme a été forgé, par lui et quelques autres, pour exprimer ce qui était “leur ressenti” du Web.

Comme le suggère la seconde partie du titre de son article, O’Reilly
propose du Web 2.0 une approche strictement technologique et économique : il s’agit de chercher à définir le “modèle d’affaires” à succès des sociétés (américaines) d’internet et de l’informatique, dont O’Reilly cherche à découvrir “le paradigme”. Il raisonne en terme de “nouvelle ère” remplaçant une précédente, c’est à dire de nouvelles entreprises qui réussissent et d’autres qui échouent et se voient supplantées, essentiellement en raison des technologies qu’elles inventent ou mettent en œuvre.

S’ensuit une longue liste de technologies qui “sont” Web 2.0 (bases de données, RSS, AJAX, langages de scripts…) même si O’Reilly reconnait que beaucoup d’entre elles ne sont en réalité nullement nouvelles, en 2004-2005.

Le “paradigme” du Web 2.0 serait-il alors celui d’un “web dynamique”, supplantant un Web 1.0 qui aurait été “statique”, prenant pour exemple les blogs, qui permettent le rafraichissement rapide et facile des contenus, par opposition aux “sites personnels” bien plus malaisés à mettre à jour ?

Pas vraiment, admet O’Reilly :

Evidemment, « les sites web dynamiques » (c’est à dire générant dynamiquement un contenu à partir de base de données) ont remplacé les pages web statiques depuis près de 10 ans (en 2005).

D’ailleurs :

La blogosphère peut être vue comme une nouvelle voie de communication de particulier à particulier équivalente à celle qu’offre Usenet depuis les débuts de l’internet.

Retournant la question en tous sens, O’Reilly finit par considérer que le propre du Web 2.0 n’est pas vraiment une ou plusieurs nouvelles technologies, mais “un assemblage” selon une recette nouvelle, permettant d’envisager de nouveaux “modèles d’affaires”. On appréciera la “clarification” annoncée, et le caractère “révolutionnaire” de l’opération…

On peut néanmoins en tenter une synthèse : le Web 2.0 s’organise autour de plateformes globales de services en ligne, détachées de l’ordinateur personnel de l’usager, permises par une nouvelle sorte d’agencement entre des technologies logicielles plus ou moins nouvelles (marqué par une “programmation légère”, faisant largement appel à l’Open source et restant en “béta permanente”), le tout débouchant sur de nouvelles formes d’exploitation des usages développés par les internautes (les liens, les blogs, les commentaires ou notations dans les sites marchands, etc.), à travers, par exemple, la mise en valeur de “la longue traine”. Ainsi, le Web 2.0, ce n’est pas la participation (ou la contribution) des internautes, c’est la recherche de nouveaux moyens d’en tirer bénéfice. Le Web 2.0, c’est l’idée d’un nouveau modèle d’affaires pour exploiter économiquement l’intelligence collective des internautes qui s’exprime dans les réseaux.

Tim O’Reilly peut bien tenter d’enrôler l’encyclopédie coopérative Wikipédia, basée sur la participation bénévole, c’est manifestement sur des sites commerciaux tels que GoogleSearch, Amazon et e-Bay, qu’il s’appuye surtout pour sa démonstration.

Apple ou la victoire “posthume” du Web 1.0

Tim O’Reilly recrute également dans son affaire le site iTunes.com de distribution de musique d’Apple (mais c’était le iTunes d’avant l’iPhone/iPod Touch et maintenant de l’iPad). Pourtant les derniers développements d’Apple s’inscrivent en réalité, et quasiment point par point, à l’antithèse complète du modèle 2.0 développé par O’Reilly.

On peut même dire que la réussite commerciale indéniable de l’association par Apple d’éléments matériels (les ordinateurs, baladeurs, téléphones et maintenant tablettes), d’éléments logiciels (l’aplication iTunes et les milliers d’applications mobiles) et d’une plateforme en ligne de distribution de contenus (iTunes Store, avec Appstore et bientôt iBookStore), est l’exacte réalisation du “programme de Netscape”, décrit par O’Reilly lui-même, et dont l’échec à l’époque démontrait selon lui la mort du Web 1.0 !

Il est fort tentant de mettre en parallèle, aujourd’hui, l’incapacité récurrente d’un emblème du Web 2.0 (selon O’Reilly) tel que YouTube a trouver un modèle économique viable, alors qu’Apple fait figure de formidable succès posthume du Web 1.0 : couplage matériel/logiciel/plateforme, logiciel propriétaire fermé et “embarqué” sur les terminaux, stratégie commerciale délibérément “anti longue traine” valorisant les contenus professionnels et surtout les best-sellers, etc.

“La leçon à retenir : dans l’univers web 2.0, l’implication des utilisateurs dans le réseau est le facteur-clé pour la suprématie sur le marché”, nous assurait Tim O’Reilly. Une leçon que le patron d’Apple Steve Jobs ne semble pas avoir souhaité retenir. Steve Jobs : 1 – Tim O’Reilly : 0. 😛

Et la leçon à retenir de Jobs et d’iTunes, c’est qu’un modèle économique sur internet basé sur la distribution centralisée et payante de contenus protégés, produits et sélectionnés par des professionnels à destination d’un public de masse formé de consommateurs passifs, pourrait être voué à un bien bel avenir…

“Culture du net” et Web 2.0

On est ici fort loin d’une culture libertaire et coopérative des internautes !

Il n’est pourtant nullement question pour moi de nier que cette culture existe bel et bien sur le net, et qu’elle est partagée par de nombreux internautes qui y sont très attachés (j’en fais d’ailleurs peut-être partie moi-aussi B-) ). J’estime seulement qu’elle n’a rien à voir avec le Web 2.0, qu’elle est née avant et peut très bien se passer de lui.

Dominique Cardon, récemment dans La Vie des Idées, tentait d’ailleurs d’en “caractériser les formes politiques” : Vertus démocratiques de l’Internet (décembre 2009), en se dispensant, d’ailleurs, de faire appel à aucun moment dans ce texte à la notion de Web 2.0. :o)

Du fait de son histoire, des choix technologiques qui ont présidé à sa conception, de la manière dont les communautés de développeurs ont imaginé sa gouvernance, des types d’usages qui s’y sont développé, Internet a incorporé un code politique particulier, une forme de vie démocratique qui lui est, si ce n’est propre, du moins suffisamment idiosyncrasique pour lui être associée.

Les trois premières de ces “six vertus démocratiques de l’Internet” “sont des conséquences du processus d’élargissement radical de l’espace public qu’il a favorisé” : “La présupposition d’égalité”, “La libération des subjectivités”, “Le public par le bas”.

La prise de parole sur internet n’est plus vraiment légitimée par l’autorité du statut, mais se produit dans un cadre qui présuppose l’égalité de tous :

La présupposition d’égalité sur Internet – à cet égard Wikipédia constitue une figure exemplaire – vise à n’évaluer et à ne hiérarchiser les personnes qu’à partir de ce qu’elles font, produisent et disent, et non à partir de ce qu’elles sont.

L’expression de la subjectivité qui doit être mise à distance dans “l’espace public traditionnel, celui de la presse, du livre, de la radio et de la télévision” est au contraire favorisée sur internet, rendant visible une pluralité et une diversité d’expression qui restent invisibles ailleurs : “Aussi le web n’est-il pas un espace public univoque, transparent et lisse.”

Des formes d’expression qui empruntaient des canaux différents (“la communication interpersonnelle, d’une part, et la prise de parole publique”) se retrouvent “en partie réunifiées”, voire brouillées sur internet :

L’espace public de l’Internet est fait d’une multitude de conversations en essaim, enchevêtrées, qui s’articulent les unes aux autres selon des logiques d’assemblage que rien ne laisse prévoir à l’avance. Ce brouillage des niveaux de visibilité est au cœur des pratiques d’expression des personnes sur Internet.

Les trois autres “vertus politiques” de l’internet illustrent une autre manière d’être ensemble, “de produire des solidarités dans un contexte d’individualisation expressive”.

Il s’agit de “la force des coopérations faibles”, “les vertus de l’auto-organisation” et “la légitimité ex-post”.

Loin d’être des tribus ou des villages, “les « communautés » de l’Internet sont électives” et les coopérations qu’on y engage sont d’abord “faibles”, car l’interaction avec les autres est progressive, elle demandera du temps pour être consolidée et renforcée, mais ces communautés peuvent en revanche devenir rapidement très larges.

Il s’agit bien d’une “inversion du processus de fabrication des collectifs” (Clay Shirky) : “les individus partagent systématiquement leurs ressources, afin de découvrir des personnes avec lesquelles ils se coordonnent, pour produire ensemble des valeurs communes”, et non l’inverse comme “dans le modèle traditionnel de formation des collectifs”.

Dernière, enfin, de ces différences radicales de l’internet, la légitimé du discours n’est plus établie, sur internet, par “la double épreuve de sélection des qualités des énonciateurs et de contrôle a priori de leurs énoncés”, ce système qui prévaut dans l’espace public des médias par exemple et qui détermine, avant même de s’exprimer, qui a le droit de parler et dans quelles conditions, c’est à dire pour dire quoi.

L’attribution d’un caractère d’importance à un énoncé ne résulte pas d’une sélection préalable par un corps spécialisé, mais est la conséquence d’une hiérarchisation ex-post effectuée par les internautes en fonction de leur position dans la structure des réputations sur la toile (Vous avez bien compris que j’utilise ici toute la force dont pourrait disposer ma propre “position dans la structure des réputations sur la toile” pour accroître autant que possible le niveau de “hiérarchisation ex-post” de l’essai de Dominique Cardon publié sur La vie des Idées. Et ce n’est même pas en raison de son “statut”, ni même d’un effet de “tribu”, puisque je ne le connais pas, et que la hiérarchisation à laquelle je contribue ne tient qu’à “ce qu’il dit” et en rien à “ce qu’il est”. B-)).

Chacune de ces spécificités de la prise de parole et de la formation des collectifs sur internet présente aussi, bien entendu, son revers et ses fragilités (que Dominique Cardon détaille également), mais réunies, et intériorisées par les internautes, qui sont souvent prompt à les défendre lorsqu’ils les sentent menacées, elles n’en forment pas moins une forme de “culture du net” (l’expression est de moi, pas de Cardon) que l’on ne doit pas confondre avec le Web 2.0.

Ces pratiques, ces usages des internautes sont nés bien avant l’apparition du terme Web 2.0, dès les tout débuts d’internet et continuent de se développer depuis : sur Usenet et dans les forums, dans la blogosphère et sur Wikipédia, aujourd’hui dans les réseaux sociaux, etc. Mais pas dans les médias en ligne des journalistes professionnels.

Ce sont, je le relève avec une certaine insistance :o), des pratiques de la prise de parole qui sont non seulement inversées par rapport aux modalités traditionnelles d’expression dans les espaces publics traditionnels (les médias, les partis politiques, l’université…), mais elles lui opposent surtout des procédures de légitimation différentes. On comprend aisément, vu sous cet angle, l’incompréhension, les rivalités et les conflits qui peuvent naître sur internet, par exemple… entre blogueurs et journalistes professionnels, entre savants et internautes “lambda” sur Wikipédia, etc.

Cette “culture du net”, qui entraine une telle la ré-allocation de l’autorité, rend inévitables, et presque “naturelles”, les querelles de légitimé entre les internautes et tous ceux qui mettent en avant l’autorité conférée par un statut qui a été acquis hors d’internet, selon des modalités qui sont étrangères à son fonctionnement spécifique.

La “culture du net” menacée par l’irruption des masses ?

Il est important aussi, à mon avis, de souligner qu’il s’agit d’une culture qui s’est développée à mesures des usages qui ont été inventés par les utilisateurs s’appropriant les nouveaux outils d’expression d’internet. Ça signifie que d’autres personnes peuvent aussi développer d’autres usages, si leur bagage initial, leurs objectifs ou leurs motivations sont différents. Rien ne dit que dans d’autres aires culturelles, les internautes chinois, par exemple, vont développer la même “culture du net”. Rien ne dit, non plus, que les nouveaux usagers du net, ceux qui arrivent aujourd’hui avec la massification de l’utilisation d’internet dans la population, prendront eux-aussi le même chemin…

C’est tout l’objet de la dernière partie de l’essai de Dominique Cardon : “Le tournant idéologique de la massification de l’Internet”, qui résonne comme un avertissement :

Internet est en train de se transformer sous l’effet d’un profond et soudain mouvement de massification des usages. Le développement des blogs et des réseaux sociaux, la généralisation des usages du web par les jeunes de toutes origines sociales, la pénétration des outils numériques dans un nombre de plus en plus important de sphères de la vie sociale, la diversification des usages commerciaux, ludiques, pratiques ou fonctionnels du réseau des réseaux, bref la routinisation des pratiques de l’Internet, constituent un tournant important et un enjeu intellectuel décisif.

(…)

La faille qui s’est ouverte entre les idéaux des militants de l’Internet et les activités des nouveaux pratiquants conduit a des remises en cause, des incertitudes, voire à une sorte de nostalgie conservatrice, renvoyant dans l’enfer du commerce et de l’abrutissement culturel les nouveaux usagers du réseau.

(…)

Ce désajustement entre les idéaux de l’Internet politique et les pratiques du web n’est pas nouveau. Il fait en quelque sorte partie de son histoire, constamment nourrie par une conflictualité féconde entre l’Internet marchand et l’Internet non marchand. Mais, comme l’a montré Jonathan Zittrain, un tel changement d’échelle dans les usages conduit à rendre ces décalages beaucoup plus apparents. Il augmente considérablement les risques de voir certains des choix technologiques les plus structurants dans l’organisation de l’Internet être remis en cause au nom de la sécurité et de l’obligation de qualité qui seraient dues aux nouveaux entrants, moins compétents pour affronter les aléas techniques du réseau. Une tension de plus en plus forte se fait ainsi jour entre les militants de l’Internet du premier âge et leurs enfants, entre les partageux du wiki et les pokeurs de Facebook, entre les codeurs de communautés et les « customiseurs » de page MySpace, etc.

L’enjeu me semble ici résumé de manière particulièrement claire. Dit autrement, est-ce qu’on hérite de la “culture du net” ? Est-ce qu’elle se transmettra aux nouveaux arrivants qui “débarquent” sur le net par millions ces dernières années ?

Entre normalisation et marginalisation

Est-ce que les modalités si spécifiques d’internet de l’allocation de l’autorité et de la légitimité, et de régulation de la parole publique, qui, même fonctionnant à l’inverse du modèle traditionnel, peuvent démontrer une réelle efficacité à faire d’internet autre chose qu’une jungle non-civilisée, seront (ne sont pas déjà ?) remises en cause ?

J’ai quelques motifs aujourd’hui de le redouter :

– L’attribution exclusive, en France, de subventions publiques à des sites de presse, dont la légitimité est établie en court-circuitant les procédures du net, c’est à dire entièrement basée sur des critères qui lui sont étrangers (le “journalisme professionnel”, comme légitimation a-priori de la prise de parole, en vertu d’un “statut”).

– La multiplication ça et là des tentatives de régulation juridiques du net, par transposition des règles de droit établies hors du net et qui remettent en cause son écologie spécifique (contestation du droit à l’anonymat, application à de simples particuliers de règles conçues pour des entreprises: extension, par exemple, du statut d’éditeur (avec la responsabilité pénale et financière qui va avec) aux simples blogueurs, et même aux commentateurs !…).

– Volonté persistante d’imposer l’application du régime du droit d’auteur forgé dans une économie non-numérique à l’univers numérique des biens culturels, même si c’est au prix du sacrifice de libertés publiques fondamentales (et même si ça sera probablement inefficace).

– Et l’on reparle régulièrement, ça et là, de labellisation des sites, de déclarations préalables ou d’enregistrement, d’imposer une traçabilité complète et absolue des contenus comme des personnes, etc.

Et ce qui est peut-être probablement encore en train de germer dans l’esprit de ceux qui voient cet internet modelé par cette culture spécifique, fondée sur une forme renouvelée du triptyque “Liberté, égalité fraternité”, non pas comme une chance de réinvention de la démocratie, mais avant tout comme un espace échappant… à leur contrôle.

Complément (21h00) :

Mais au-delà de cette menace de normalisation du net “par le haut”, il existe également un danger, plus prosaïque, de dilution dans la masse. Les usages de la “culture d’internet” sont remarquablement efficaces à réguler autrement la prise de parole publique (Les bêtises diffusées sur internet ne prennent pas plus d’ampleur, voire moins, que lorsqu’elles sont diffusées dans les médias “mainstream”, ce qui leur arrive aussi, et plus souvent qu’à leur tour, malgré les soi-disant garanties apportées par leurs procédures de validation préalables.) et la formation des collectifs que dans les espaces traditionnels, mais ils doivent s’apprendre. C’est fondamentalement une question d’éducation. Il n’y a pas de génération spontanée en la matière.

On peut certes s’apprendre les uns les autres. Encore faut-il que ces masses de nouveaux internautes, qui débarquent sur le net avec une culture de l’autorité et de la légitimité “importée” du hors Web, trouvent en ligne des gens pour leur indiquer le chemin d’une autre manière de faire.

Comme le souligne Dominique Cardon, grand est le danger d’une “une sorte de nostalgie conservatrice, renvoyant dans l’enfer du commerce et de l’abrutissement culturel les nouveaux usagers du réseau”. A côté du danger de la normalisation de la “culture du net”, ce danger-là est celui de sa marginalisation.

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Archives : à propos du Web 2.0 sur novövision.

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9 Comments

  1. Faut-il donc briser tou les iPhones que nous voyons être utilisés ? Personnellement je me moque des utilisateurs, mais à la lecture de cet article je me dis qu’il faut aller plus loin. Ce sera peut-être ça la guerre 2.0…

  2. @ ropib

    Je rajoutais un petit complément à ce sujet en conclusion pendant que tu rédigeais ton commentaire. 😉

  3. Merci pour cet excellent article et réflexion, qui part de la révolution du 2.0… pour arriver sur l’approche socio/culturel de la “culture du net” et les enjeux que représentent aujourd’hui le websocial à l’heure de la massification et de l’avènement des media sociaux (400M sur FB: + 50Millions en 1 mois).
    J’essaye d’étudier de près ces évolutions (et Dieu sait que cela évolue et change très vite) pour la thèse que je prépare et ce genre d’analyse confirme les questionnements que je me pose.
    Merci pour la matière.

  4. Cet article est fort pertinent. Et encore n’y est pas abordée la surenchère de maîtrise technologique actuelle qui induit cette transformation et la perte des valeurs qui animaient la vocation première des pionniers du Net.
    Les logiques propriétaires des marques peuvent dériver en pratiques de contrôle, de récupération et même d’asservissement à la faveur de nouveaux outils s’ils sont mis au service de la manipulation et de l’exploitation des masses par des pouvoirs politiques et/ou marchands concurrentiels.
    De plus la collusion entre le local et le global fait éclater les petites communautés territoriales existantes des minorités culturelles sans rendre viables pour autant les organisations coopératives de l’immatériel.
    Ce qui est remarquable aussi c’est l’altération des identités créatrices sous la pression d’organisations soumises aux valeurs du “personnal branding” à visée publicitaire.

  5. Un enterrement de première classe pour le Web 2.0, je ne suis pas certaine qu’il le méritait mais bravo Narvic, c’est bien vu.

    J’observe que certains parmi les nouveaux venus (moins de dix ans de Web) éprouvent le même sentiment que les béta-testeurs et que déjà ils en sont au “De mon temps c’était mieux, il y avait de l’idéal et l’espoir d’un monde différent” 🙂

    En général, l’idéal ne survit pas une fois qu’on est passé à la caisse et que la réussite entraîne la responsabilité d’employés et d’afficionados.
    Et quand on a pu mesurer sa propre durée, on va à l’essentiel.

    Qu’est-ce qui déçoit, au juste ? La découverte que des figures emblématiques d’un certain état d’esprit virent au pur commerce ? Que des pionniers se transforment en moissonneurs ?

    C’est uniquement notre faute : nous devons cesser de personnaliser les idéaux, arrêter de faire porter le poids de nos rêves à des individus, casser le vedettariat et ne suivre plus personne en particulier. Ni gourous ni maîtres. Elle est là, la révolution à faire dans nos esprits. Ce qui implique que nous devons renoncer à l’ambition de devenir nous-mêmes, chacun, une star. D’ailleurs on sait que si ça arrive, c’est une malédiction, un poids, une charge.

    Le Web, c’est une myriade d’étoiles filantes dont certaines persistent plus que d’autres mais toutes finissent par se ternir et, donc, par décevoir leurs admirateurs (et leurs actionnaires).

    Il faut voir plus loin. Que deviendra ce site quand Narvic disparaîtra ?

    Dans un siècle, disons 🙂
    Les supports auront changé, très certainement, mais il n’y aura pas conversion ni mémorisation de l’ensemble de ce qui existe sur la toile.

    Nous sommes tous des survivants provisoires et des locataires au bail précaire.
    Nous construisons sur le sable, pour aujourd’hui et pour ici, et ça ne va pas plus loin.
    De très rares projets resteront sans doute, par exemple la Wikipedia qui était une véritable nécessité pour les rêveurs.

    Mais le reste ? Le reste, c’est commerce et divertissement, ce sont des épiphénomènes sans importance, des blobs à la surface de l’astre du Web. L’iPad, franchement … Google, franchement … FB, franchement …

    Le véritable quantum lap, c’est la téléportation et la télépathie, tout ce qui viendra avant ne mérite pas qu’on s’émerveille ni même qu’on en discute 🙂

    Mais nous aimons tellement bavarder (moi aussi) et nous confronter entre nous, nous entr’aider et nous faire rassurer …

    Et justement, soyez rassurés : la culture primitive du Web n’a rien perdu (elle existait bien avant le Web et elle lui survivra) et le nombre des idéalistes anonymes ira croissant. Deux pour cent de rêveurs ont toujours suffi pour faire progresser l’humanité. Et comme l’humanité grandit sans cesse … Mais cette non-communauté sans leader sera encore et toujours marginale et sans organisation formelle. Et elle ne se laissera pas conduire par le troupeau, ce serait contre nature.

    Cette culture échappe par nature à la massification.

    The beat goes on …

  6. Beau papier de réflexion …
    Vous avez parlé du WEB selon APPLE et Jobs … Que pensez-vous du WEB selon GOOGLE ?
    PS: au fait, étiez vous à cet évènement intitulé “Internet du Futur” le 21/1 à la Grande Arche avec L. Pouzin, V. Cerf, B. Grant , et avez vous un avis sur ce qui y a été dit , en particulier sur les rapports de “masses” dans la décennie à venir, avec l’évolution probable des rapports de “force” sinon d’influence entre Internet du Nord et Internet du Sud …et de l’extrême Orient ?

  7. Sur le web 2.0 comme notion dont on aimerait se défaire mais avec laquelle il faut bien jouer (et donc qu’il est nécessaire de penser), je conseille vivement de jeter un oeil au chapitre 3 de cette thèse (pdf) qui propose une morphologie du web 2.0. Ca a le grand mérite de proposer une réflexion complète et fonctionnelle.

    Quant à la “ré-allocation de l’autorité”, voyez peut-être ceci, exemple probablement anecdotique mais néanmoins frappant de “l’autorité académique” qui se casse les dents sur la culture web.

  8. Il existe un précédent sur lequel on peut s’appuyer : Usenet. Usenet est mort de l’afflux massif de nouveaux venus qui n’ont pas pris le temps de se former a la culture des lieux. Il y a eu, sur la branche fr, une bataille de titans mais finalement les anciens ont du rendre les armes. Usenet est mort – si, si – mais sa culture lui survit !

    Usenet est devenu autre chose : c’était un lieu vibrant de discussion. C’est maintenant un lieu de dépôt de binaries, choses qui étaient honnies par les anciens occupants. Cela ne veut pas dire à mon sens qu’il n’y a plus de culture sur Usenet. Elle a simplement changé. De la même manière que la culture du 2.0 n’est pas celle du web. Elles sont différentes, et sans doute que la seconde est plus perméables aux idéologies néolibérales.

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