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L’ultime bataille du journaliste contre la machine

Ma réflexion à haute voix sur l’avenir du journalisme, menée depuis quelques mois sur ce blog, est en passe d’entrer dans une nouvelle phase. Ma formulation du problème et des enjeux est en train de se modifier en profondeur et ma réflexion se déplace très sensiblement d’un terrain vers un autre.

J’en suis au point d’estimer que sur internet se joue l’affrontement de deux approches, deux visions, deux théories de l’information, incompatibles et alternatives l’une de l’autre. Elles avaient évolué avant internet dans des sphères séparées, mais elles se rencontrent aujourd’hui sur ce terrain d’internet. Et l’une est en passe de supplanter l’autre.

L’une de ces théories de l’information est celle dont relève le journalisme, elle est formulée dans le cadre général des sciences de l’information et de la communication, qui empruntent largement à la sociologie et à l’économie, tout en s’appuyant également sur la psychologie et les sciences cognitives. C’est une théorie du sujet, celui qui informe et celui qui est informé, le contenu de ce qu’ils échangent et les conséquences socio-économiques et politiques de cette opération.

L’autre théorie de l’information est née dans la sphère des télécommunications et des servo-moteurs et elle a tenté, sous l’égide de la cybernétique, de se rattacher avec plus ou moins de succès à la physique fondamentale. Si la cybernétique a aujourd’hui disparu, elle jouit d’une formidable postérité dans le développement des neuro-sciences et des sciences cognitives d’une part, dans la naissance et l’explosion de l’informatique et de l’intelligence artificielle de l’autre, qui sont toutes également des… sciences de l’information.

Née d’une application aux technologies des télécommunications de la formalisation mathématique issue de la logique formelle et de l’algorithmique, cette théorie de l’information possède la particularité de mettre totalement entre parenthèse la question de la signification des messages, la question du sens en général, mais démontre à quel point ce biais est formidablement opérationnel dans l’univers informatique. La manipulation de l’information, son traitement à très grande échelle de manière entièrement automatisée, se révèle d’une très grande efficacité et d’une très grande productivité, sans que jamais la question du sens ne soit injectée à aucun moment dans les procédures de traitement.

Le journalisme trouve là une concurrence qu’il n’avait absolument pas vu venir et qui le surclasse sur bien des aspects décisifs : efficacité, production, coût, bref… productivité. Reste le terrain du sens, si cette question a encore un sens…

L’utilisation commune du terme d’information par les journalistes et les informaticiens prête à d’innombrables et profonds malentendus. On en vient à ne plus savoir ce que veut dire information, ni si ce que désigne le terme de Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) relève du domaine des télécoms et de l’algorithme et n’est étendu à celui du journalisme que par abus, ou métaphore, ou s’il y a bien, au fond, un chevauchement de terrain qui rend cette ambiguïté finalement acceptable car désignant le coeur du problème et son enjeu.

Par exemple, issus de la théorie mathématique de l’information dans les télécommunications, des termes passent peu à peu dans “l’autre univers” de l’information “journalistique”, tels que les questions du bruit et du signal ou encore du filtrage, sans qu’il soit bien clair s’il s’agit d’abus de langage, de métaphores plus ou moins assumées ou d’un réel effort théorique pour appliquer les enseignements de l’un à la pratique de l’autre.

Cela impose au journalisme une clarification terminologique qui lui répugne, comme il a toujours refusé de se définir lui-même avec précision. Le journalisme n’a jamais voulu choisir entre se définir par une compétence ou par une déontologie, par une fonction technique dans l’univers socio-économique ou par un rôle politique dans la cité. Le journalisme navigue depuis l’origine entre ces deux pôles, sans choisir ni l’un ni l’autre, sans même tenter de se positionner entre les deux, en tentant d’articuler clairement une relation entre les deux.

L’arrivée du journalisme sur internet, à la rencontre des informaticiens qui étaient déjà là car c’est eux qui ont créé ce dispositif, a d’abord joué d’une confusion : le terme même d’information. L’un et l’autre en font la matière même de leur activité, mais, à l’évidence, ils ne parlent pas de la même chose. Quoique…

Le journalisme lui-même est ambigu, voire clairement imprécis, dans son vocabulaire. Ainsi le journalisme ne “produit”-il pas l’information qu’il diffuse. Ou du moins ne le fait-il qu’exceptionnellement, quand il témoigne lui-même directement d’une information qu’il a constatée et qu’il ne se borne pas à la rapporter, ce qui est le cas le plus général. Dans tous les autres cas, ce sont les sources du journaliste qui produise l’information et son rôle est de la traiter. Ce traitement consiste à trier, classer, rechercher et associer des informations, pour en tirer une hiérarchisation, une vérification et une documentation. Ce que le journaliste produit, ce n’est pas de l’information. Son activité est de transformer de l’information en actualité.

L’enjeu de la survie du journalisme sur internet est de savoir si ce traitement
de l’information peut être aujourd’hui, en totalité ou en partie, effectué par des machines. Je ne parle ici pas ici de machines au sens matériel des ordinateurs, mais des machines logiques, des machines logicielles, des algorithmes, dont la fonction est aussi, précisément, de traiter l’information.

Associés à des machines sociales, telles que les réseaux sociaux, ou, finalement au web lui-même dans son entier comme une machine sociale, les algorithmes se montrent formidablement efficaces pour traiter l’information, et de surcroît à moindre coût.

Les algorithmes font déjà mieux que les journalistes (plus vite, plus massivement, moins cher…) dans une bonne part du traitement de l’information en ligne : toute cette partie du traitement de l’information qui peut être formalisée de manière mathématique et produire un résultat pertinent sans jamais toucher à la question du sens de ce que l’on manipule. Une large partie du travail de tri, de classement, d’association, de documentation de l’information peut être effectué de cette manière, en puisant l’information directement à des sources qui sont désormais directement accessibles en ligne.

Que reste-t-il aux journalistes ? Des fonctions supérieures de tri et de documentation que les machines font mal, car la donnée du sens est alors fondamentale, les fonctions d’analyse et de commentaire… Mais il y a là aussi de nouvelles concurrences en ligne, et ce sont cette fois des humains et pas des algorithmes : les internautes eux-mêmes et cette fraction d’entre eux formée par les blogueurs.

C’est ici, à mon sens, que se situe réellement la question de la survie du journalisme : relever ce défi des machines pensantes, si c’est possible, ou bien partir délibérément à l’aventure sur des chemins à défricher… Après ce petit compte-rendu d’étape, je replonge dans les livres et dans la théorie pour creuser la question. Ce blog risque de tourner un peu au ralenti durant cette période de “digestion conceptuelle”. Mais j’espère bien avoir un discours renouvelé à proposer à mon retour. 😉

5 Comments

  1. L’informatique est avant tout la science du traitement automatisé de l’information.

    Selon cette acception, les informaticiens ne sont-ils pas des journalistes beaucoup plus productifs et pertinents que les journalistes classiques ?

    Les informaticiens imaginent des algorithmes qui permettent de : “trier, classer, rechercher et associer des informations, pour en tirer une hiérarchisation”.

    A quand la carte de presse d’office en SSII ?

    D’ailleurs n’est ce pas les informaticiens qui sont aujourd’hui les pièces maitresses des rédactions ?

  2. Il faudrait évidemment définir ce qu’est ce “sens”. S’agit-il d’une autorité de pensée ou d’une articulation entre signe-signifiant-signifié ou la création d’outils sémiotiques individuels qui permettent la modélisation de la réalité sans remise en cause du monde physique (ce qui est proche mais pas exactement la même chose) ?
    Qu’est-ce qui vous fait dire que le journaliste ne produit pas de contenu sachant que la forme ne peut pas être neutre dans un discours ? La forme a son propre fond, c’est à dire un sens qui ne me semble pas devoir être mis de côté dans la réflexion.

    Le problème du journalisme, pour moi, c’est qu’il emprunte en effet à une vieille sociologie pour se trouver un sens, moral mais pas trop social, à lui-même et qu’il se situe dans des rapports de force (qui expliquent la volonté de ne pas se définir, comme tout pouvoir en acquisition, il faudrait sans doute regarder chez Machiavel) qui sont en train d’être remis en cause par des mouvements de société plus profonds. Je pense que s’il ne veut pas disparaître le journalisme doit se définir, sortir de l’implicite, c’est à dire sortir d’une volonté de domination. S’il est utile il sera défini au minimum par d’autres, s’il ne l’est pas (ce qui m’étonnerait) il faudra l’intégrer à des intérêts particuliers et espérer en une corruption du système social pour qu’il persiste (on aurait presque l’impression que certains acteurs du journalisme préfererait qu’il ne soit pas utile).

    Pour moi, donc ce n’est sans doute pas vrai, le journalisme c’est raconter des histoires, le “story telling”. Il s’agit donc de construire une ligne scénaristique originale (donc de détruire le “story telling” des politiques par exemple plutôt que de le refourguer tel quel) à partir de sources, d’informations… d’intégrer l’actualité à une temporalité. L’intérêt du journalisme sur la fiction étant que son scenario (qui est une formulation d’un sens, il y a aussi la mise en scène qui ne peut pas concerner le journalisme, même avec beaucoup d’efforts) peut être recoupé par le consommateur (donc doit être recoupé par le producteur, c’est le véritable sens de l’éthique journalistique puisque faisant son utilité). C’est le discours qui donne du sens, pas une référence à une réalité qui n’est même pas prouvée. Aucun fait en lui-même n’a de sens. Platon propose dans l’allégorie de la caverne la richesse de l’information (sa connivence avec son lecteur sur une superiorité de telle ou telle représentation est annecdotique, peut-être qu’il y a pourtant une vérité dans l’idée que le monde physique est “plus réel” -en fait il s’agirait d’autre chose que de la réalité- par le fait qu’il n’est pas entièrement modélisable par contraste avec notre finitude symbolique) comme métrique du sens. Il me semble que c’est la raison de la nécessité de l’originalité scénaristique (ce qui pose problème à une insdutrie): le sens est dialectique et négocié avec d’autres.

    Mettons donc en scène une négociation (pas le journalisme) des trames temporelles construites sur l’information (le journalisme).

  3. Bon courage pour cette période de réflexion.

    En même temps on conceptualise peut-être bien en fessant. Pas de projet de médias ou projets journalistiques à lancer ?

  4. Tâchez de ne pas oublier que l’information ne se réduit pas à une question de tuyaux, que le web peut être une formidable machine à manipuler et que le rôle fondateur de l’information dans une démocratie (vous observerez que j’ai écrit information et non pas journalisme pour éviter de vous braquer) ce rôle donc doit être partie intégrante de la réflexion. Même si vous vous focalisez sur l’information en matière de technologie (ce que je trouve fort réducteur comme objet d’étude), il me semble que cette info peut-être le lieu d’affrontement privilégié entre les grandes firmes mondiales et les citoyens consommateurs. Science sans conscience….Personnellement, il me semble que le web véhicule bien des fantasmes utopiques sur sa pseudo pureté dont il convient de se méfier 😉 Bonnes réflexions.

  5. @ Olivier et ropib

    Je me suis certainement mal exprimé. La question que je pose, et j’aurais l’occasion d’y revenir, est celle de la signification du message qui n’est, par principe, pas prise en compte par les procédures automatisées de traitement de l’information qui effectuent un traitement statistique sur la structure formelle du message, alors que les humains opèrent un traitement portant sur sa signification.

    Les deux procédures sont sur le net aujourd’hui en concurrence.

    @ aliocha

    Je ne parle pas des tuyaux mais bien de ce qui circule dedans et de deux manières concurrentes, et dont l’approche est radicalement différente, de l’appréhender.

    je ne suis pas sûr que les journalistes gagnent à la fin. C’est tout l’objet de ma “méditation”…

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