sur le web

L’invention du journalisme live

C’est dit, en cet été 2008, on se détourne un peu du diagnostic de la crise du journalisme pour se pencher sur les solutions pour en sortir…

Après les réflexions iconoclastes de Jeff Jarvis, un autre franc-tireur avance aujourd’hui une proposition tout aussi audacieuse. Et il le fait “comme ça”, au détour d’un billet consacré à un autre sujet…

Alain Giraudo, sur chienecrase(point)com, commence son billet par un commentaire sur les récents chiffres d’audience respectifs du figaro.fr et du monde.fr (j’en parle plus particulièrement ici), pour en venir finalement à une proposition radicale de transformation de la manière de faire du journalisme : inviter les lecteurs à participer au travail du journaliste “en train de se faire” en lui ouvrant un accès au réseau informatique interne des rédactions !

(noir)“Je crains qu’une occasion de prendre un avantage décisif n’est été perdue par mes anciens petits camarades. L’occasion c’est celle que procure les moteurs de plateformes sociales type ning. Une rédaction est une communauté. Dans cette communauté chaque rédacteur à son espace. Il écrit des articles, rédige des notes, alimente des forum, dépose des photos ou des vidéo. Le rédacteur peut proposer à l’administrateur l’accès à toute la communauté et au public de son travail. Ce travail suscite alors des réactions… La communauté peut être élargie aux abonnés qui auront un statut différent de celui des rédacteurs mais qui pourront déposer leur contribution. Un autre cercle peut être créé avec les simples visiteurs… Une sélection de toutes ces contenus peut être exportées pour impression sur papier, diffusion sur mobile, etc… Cette structure suppose une restructuration complète du travail des rédacteurs et des éditeurs, la production du journal imprime n’étant plus au coeur du dispositif mais en parallèle dans le dispositif de traitement et de diffusion de l’information. C’est le véritable changement de paradigme que tout le monde cherche sans le trouver.”

(/noir)

Il ne s’agit ni plus ni moins que d’ouvrir en grand et de fondre dans internet l’intranet des rédactions de journalistes. C’est peu dire en effet qu’il s’agit là d’un changement de paradigme.

On n’en est plus à proposer au lecteur d’intervenir en amont (en proposant des sujets), ou à l’autoriser à intervenir en aval, une fois le travail éditorial achevé (en commentant). On l’invite à jeter un oeil au coeur même de la machine et même à participer au travail de journalisme “en train de se faire”…

A y réfléchir, je ne vois qu’une chose qui se rapproche un peu pour le moment de cette approche : le processus de sélection des articles sur Agoravox. Chaque rédacteur du site qui a publié déjà 4 articles au moins, se voit ouvrir un espace spécial où figurent tous les textes en attente de validation avant publication. Il peut lire ces textes et se prononcer pour ou contre la publication, en ajoutant éventuellement un commentaire.

Je mesure bien l’ampleur des résistances dans les rédactions à la mise en place d’un tel projet. Mais je vois aussi la radicalité du changement qu’il introduit dans le processus de production de l’info, et l’intérêt d’y associer le lecteur aussi en profondeur. Ce qu’Alain Giraudo propose est une révolution qui vaut bien celle de Jeff Jarvis dans son genre. Et en plus, elles sont compatibles !

6 Comments

  1. Bonjour Narvic,
    Réflexion intéressante, que nous nous sommes déjà faites à LEXPRESS.fr (pas encore à L’Express, je te rassure…) Et qui s’est heurtée, finalement, et se heurte encore, à ce constat: dans ce work in progress en ligne, qu’est-ce qu’on montre? Tu le sais puisque, crois-je savoir, tu l’as un temps pratiqué (si tu ne le pratiques pas encore), il n’y a le plus souvent pas plus chiant que le boulot d’un journaliste, entre coups de fil, lecture de rapports et de journaux, déjeuners soporifiques, soirées quand-est-ce-qu’on-se-barre, etc. Ca peut être passionnant, mais dans des cas bien particuliers de grands reportages par exemple, somme-toute assez rares. Tu as une réponse à ça ?

  2. @ Eric

    J’ai pas dis que c’était simple. 😉

    Mais je vois plusieurs pistes…

    Il y a les pistes ponctuelles sur un seul reportage, comme on déjà fait quelques pionniers comme Nick Kristoff du NYT, par exemple, ou en France le “blog-trotter” Tristan Mendès France.

    Là on parle de l’ensemble de la rédaction, au jour le jour et en temps direct.

    Ça demande au préalable une réorganisation en profondeur de la chaîne éditoriale et l’utilisation poussée des outils de travail collaboratif en réseau (donc formation technique des journalistes). Giraudo évoque dans un autre billet sur son blog, le rôle de tour de contrôle que doit jouer dans ce cadre l’éditing.

    Une fois toute la chaîne éditoriale placée et organisée sur le réseau du début jusqu’à la fin (je ne sais pas où en est ta rédaction sur ce sujet. On a souvent appelé ça “le chemin de fer électronique”…), les lecteurs peuvent intervenir à plusieurs niveaux.

    Et il faut probablement qu’ils soient “organisés” en plusieurs “cercles”, comme dit Giraudo, en fonction de leur proximité et de leur implication avec la rédaction, et de leurs compétences repérées (dans les commentaires qu’ils postent régulièrement, sur le blog hébergé qu’ils tiennent…)…

    – avant la conférence de rédaction : la proposition de sujet par les lecteurs, l’offre de témoignage, le rapport de faits susceptibles de déboucher sur des enquêtes. Ça demande, bien entendu, qu’il y ait quelqu’un au bout du fil, pour réceptionner ces infos, éventuellement les dégrossir ou les creuser un peu en contactant le lecteur… (un job d’éditeur, au sens américain)

    – après la conférence de rédaction (où ces sujets son discutés avec les autres) : elle doit donner lieu à un rapport mis en ligne, avec des listes de sujets retenus. Les lecteurs sont alors invités à :

    -* indiquer leurs préférences dans le choix des sujets, avec un vrai fil de commentaires (ce qui veut dire là-aussi : une animation et une modération par la rédaction du fil de commentaires, plutôt par un éditeur)

    -* proposer des contributions en rapport avec tel ou tel sujet, des informations, des témoignages, des contacts, des références… Là, c’est le reporter en charge du sujet qui anime cet espace, comme préparation à son travail : un fil de discussion pour débattre de l’angle, et une possibilité de le contacter “en privé” pour apporter des information. Le reporter doit s’investir dans l’animation de cet espace pour que ça ait un intérêt (on est typiquement dans la “culture blog” que devraient avoir désormais tous les journalistes !).

    Selon la nature du sujet et la durée de l’enquête, le reporter peut animer cet espace sur la durée, avec quasiment un “blog de l’enquête”. Pour les enquêtes au long cours, on peut se référer à la première enquête collaborative professionnel / amateurs conduite par Agoravox sur la vaccination.

    – avant publication (lorsqu’un reportage est considéré en “premier état d’édition”, c’est à dire achevé par le reporter, édité et validé par la rédaction) : basculer l’article dans un espace semi-ouvert pour une période transitoire. Ouvrir l’accès au reportage une fois édité à un cercle restreint de lecteurs triés (ceux qui ont contribué, ceux qui participent beaucoup à la vie de la publication…). Pour recueillir d’éventuelles corrections, demandes d’éclaircissements, de compléments. Aussi pour recueillir des réactions, qui seront éditées par la rédaction et réintroduites dans le résultat final (une manière d’obtenir du contenu généré par l’utilisateur pertinent et de bonne qualité : vérifié, corrigé, voire remis en forme…).

    – le reportage est ensuite publié sur divers supports : web, mail, mobile, radio, TV, papier (et donc repasse par un éditing spécifique pour adapter sa mise en forme au média spécifique)

    – après publication : le reporter doit continuer à assurer le “service après vente” de son reportage en animant le fil de commentaires ouvert à tous qui lui est dédié. Un forum ouvert, animé par des éditeurs, doit aussi permettre d’aborder la politique éditoriale générale et recueillir critiques et suggestions.

    Voilà ce que ça peut donner, si on parvient à “reformater” l’ensemble d’une rédaction, pour en faire une rédaction 2.0… 😉

    Au boulot Eric ! Tu veux que je vienne vous aider ? :-))

  3. Non, merci, ton blog suffit :o)
    Belle utopie, dont je ne vois pas qu’elle se réalise à court terme, et qui pose par ailleurs des problèmes de fond, sur le rapport à la démagogie (les sujets proposés par les lecteurs, c’est bien… parfois), à la transparence (faut-il tout dire?), au métier même (le journalisme “sous surveillance populaire”, pas certain d’en vouloir), à la concurrence (et au secret de fabrication)… Perso, aujourd’hui, je n’ai pas de réponse définitive à ces questions-là.
    En revanche, 100% d’accord avec toi sur la diversification des supports et, surtout, le service après-vente: ça, c’est plus qu’urgent.
    PS: tu n’as pas répondu à ma question d’origine, crois-tu que ça intéresse quelqu’un, la genèse (pas très glamour, faut bien le dire) d’un article?

  4. La genèse de l’article, non, c’est chiant le plus souvent, à moins d’avoir un talent littéraire particulier pour le raconter… 😉

    Cela dit le micro-blogging ouvre des pistes intéressantes : le récit minute à minute de la couverture d’un événement par exemple. La formule existe déjà d’ailleurs comme “genre” sur le papier et sur le net, mais ce n’est restitué qu’après coup. Alors pourquoi ne pas le faire en direct ? Ça a déjà été expérimenté par des blogueurs tels qu’Embruns et ses célèbres “rapports de gendarmerie”. 🙂

    Alors finalement, pourquoi pas, dans le cadre d’une enquête interactive sur la durée, tenir un fil parallèle permanent sur Twitter pour ceux que ça intéresse… Certains sujets s’y prêtent bien mieux que d’autres, c’est tout.

    Sinon, les rédactions qui iront le plus vite et le plus profondément dans cette direction de”rédaction 2.0″ (un terrain déjà largement défrichée par les blogs, et les sites communautaires) rafleront la mise de la reconstitution d’un lectorat qualifié et fidèle.

    L’urgence, c’est vraiment de reconstruire totalement la crédibilité, dans le rapport direct et constant au lecteur. Sinon, les lecteurs se détourneront durablement des journalistes professionnels.

  5. Je pense aussi que faire intervenir de la sorte les lecteurs à tous les stades de l’élaboration d’un sujet, c’est un peu une utopie.

    Ce qui peut être envisageable c’est effectivement la participation des lecteurs en amont, avant la conférence de rédac, pour qu’ils proposent leurs idées de sujets, de témoignages, ou de contacts si on annonce par exemple les thèmes des futurs dossiers traités.
    Bon, rien que ça, ce serait déjà assez lourd à gérer. On le voit bien avec tous les interlocuteurs professionnels qui nous envoient leurs communiqués de presse ou nous appellent pour nous demander de faire un article sur leur entreprise, leur événement, etc. En comité de rédac’, on a déjà un énorme tri à faire vis-à-vis de ces infos “officielles” alors s’il faut rajouter aussi celles des lecteurs ! D’un autre côté, leur laisser la possibilité d’intervenir dans les propositions voire dans le choix des sujets traités permet de mieux répondre à leurs attentes. Donc c’est une proposition qui demande réflexion.

    Enfin, je suis entièrement d’accord pour que le journaliste assure une sorte de “service après-vente” en répondant aux commentaires, en enrichissant son article par des infos complémentaires, en le mettant à jour en fonction de l’actualité.

    Entre ces deux étapes, je ne vois pas, par contre, l’intérêt pour le lecteur d’intervenir ou d’avoir accès à un état d’avancement du travail du journaliste. Laissons le journaliste mener son enquête comme il l’entend. Il a déjà comme cela suffisamment de contraintes à prendre en considération (demande de la direction, des annonceurs, etc.).

  6. Narvic, sans vouloir tirer la couverture à nous, du micro-blogging, on en fait à L’Express depuis quelques mois (au Printemps de Bourges, à Cannes, à l’Euro et, récemment, aux Franco de la Rochelle). Tu as raison: c’est un outil intéressant, un peu gadget, avec ses dangers (l’immédiateté), qu’on va étendre à d’autres secteurs très vite. J’ai fait un post à ce sujet. Le 2.0 c’est plus que ça, de mon point de vue, les experts, l’autogestion de communauté, le SAV… Des tas de pistes passionnantes. Dont un certain nombre, comme d’habitude, vont finir en impasse. Va falloir en explorer pas mal pour trouver les bonnes. Comme tu dis, y’a du boulot…

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