sur le web

L’agrégation en ligne et le bon bout de la chaîne de valeur de l’information

Scott Karp, sur Publishing 2.0, revient aujourd’hui sur ce billet, dont je parlais hier, qui souligne qu’un site de pur “journalisme de liens” comme Drudge report fait mieux – en audience – que les sites de contenu vers lesquels il pointe.

C’est que, commente-t-il aujourd’hui, la plupart des sites de contenus “se trouve au mauvais bout de la chaîne de valeur” (“the wrong end of the value chain”)…

La clé du succès pour les sites de contenu, selon lui, ce sont des pages dont au moins une partie du contenu est une agrégation de liens externes se renouvelant en permanence… Pourquoi les sites d’information ne s’y mettent pas et laissent ainsi le champ libre aux agrégateurs ?Un commentateur du précédent billet de Karp signale que l’excellent taux de visites par visiteurs de Drudge report tient sûrement en partie au rafraîchissement automatique fréquent de la page du site. Fort bien, répond Karp, c’est pour ça qu’on y revient, ou qu’on y reste. Quel intérêt de laisser à l’écran une page déjà lue qui ne change pas ?

(noir)la plupart des sites d’information sont des tas de pages de contenus sur lesquelles les gens atterrissent en arrivant DE QUELQUE PART AILLEURS et qu’ils quittent rapidement pour aller QUELQUE PART AILLEURS.

(noir)Voilà pourquoi Google tire plus de valeur économique sur le web que n’importe quelle autre société de médias – car Google a compris comment être le point de départ. Et ils l’ont fait en offrant L’ENSEMBLE du Web, et non pas seulement une petite tranche de celui-ci.

(noir)La plupart des sites d’information offre une petite tranche de la toile, qui se compose de leur propre contenu.

(noir)Les agrégateurs offre L’ENSEMBLE du Web.

(noir)La plupart des sites d’information – en fait, la plupart des sites de contenu – ne sont qu’un bref point d’arrêt pour les utilisateurs surfant sur le web, ni un début ni une fin.

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Karp prend exemple sur sa propre navigation : il lit le New York Times tous les jours et visite le site un ou deux fois par jour (à moins qu’il y ait une “dernière heure”). Et il n’a pas de raison d’y revenir.

(noir)En revanche, je visite Techmeme (un site d’agrégation de liens liés aux technologies) plusieurs fois par jour, parce qu’il ya toujours de nouvelles infos. En fait, je visite le site du New York Times plus souvent par l’intermédiaire d’un lien sur Techmeme que je ne vais directement à NYTimes.com.

(noir)Et puis, il ya des centaines de nouveaux sites que je ne visite que si un site comme Google ou Techmeme m’y envoie. Je ne reviendrai pas sur ces sites jusqu’à ce qu’on m’y renvoie à nouveau. Mais je retourne toujours sur Techmeme ou Google.

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Certes, reconnaît Karp, un site d’information n’a pas le choix entre être un “passeur de contenu” (“a pass-through content publisher”) et un “agrégateur point de départ” (“a starting point aggregator“). “Mais un site d’information peur faire LES DEUX”.

(noir)En bout de ligne … Je retournerai toujours sur le site qui se met à jour constamment avec des liens. C’est la façon dont je peux tirer le plus de valeur du Web comme source d’information.

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Mais, redoute Karp, il sera peut-être difficile de convaincre les éditeurs de sites d’information de consacrer une partie de leur page d’accueil à de l’agrégation de liens externes. C’est contraire totalement au fonctionnement de la plupart des sites de presse américains actuellement.

Les outils existent pour permettre au rédactions de produire un flux continu d’information. Il faut juste désigner quelqu’un pour le faire.

Et pour les sites français ?

On notera que les sites des grands journaux américains (New York Times, Washington Post, Los Angeles Times, Chicago Tribune, par exemple) ne proposent même pas un fil d’actualité “live” des dépêches d’agences de presse sur leur page d’accueil, comme le font, par exemple Libération, Le Figaro, ou Le Monde, avec un module en bonne place, sur la partie supérieure droite de leur page d’accueil.

C’est un début de renouvellement en continu de la page d’accueil, même si on n’en est pas encore à la réelle agrégation de liens externes… Quoique lemonde.fr a innové avec sa nouvelle formule en présentant sur sa page d’accueil sa “Revue de web”, composée de quelques liens externes sélectionnés.

La réflexion de Scott Karp est donc tout aussi valable pour les sites d’information français : il sont en bout de chaîne du web, et il laissent le champs totalement libre et sans concurrence aux sites “point de départ” (que ce soit des agrégateurs automatisés – Google, ou humains – Drudge report)… Il n’y a pas encore de “Drudge report” français qui les menaces réellement, mais certains s’y essaient déjà… 😉

Après avoir déjà tant lâché à Google, vont-ils laisser cette valeur s’échapper à son tour ?

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Lire aussi, sur novövision :

“Le journalisme de liens : une vraie stratégie d’audience”

“L’enjeu de l’info en ligne : moissonner et partager des liens”

“L’avenir du journalisme : tu seras un agrégateur humain, mon fils !”

“SmallBrother.info : quand c’est un humain qui fait pour vous le tri de l’info… “

11 Comments

  1. Bonjour Narvic,
    Ancien “journaliste papier” 😉 en voie de reconversion vers le web (création en cours d’un site média), je suis 100% d’accord avec votre billet : l’agrégation éditorialisée est l’un des futurs du journalisme.
    Problème : la propriété intellectuelle. Le droit français ne semble pas permettre l’agrégation (sauf si autorisation des auteurs bien sûr).
    En effet, après prise d’infos auprès d’avocats, et suite à affaires de type presse citron &co, il semble bien que l’agrégation de contenus rédigés par des tiers est considérée par le droit français comme étant un panorama de presse. Ce qui fait qu’il faut alors alors payer pour avoir le droit de faire cela (au GESTE en l’occurence).
    Et cela est valable MEME si je n’agrège qu’un titre + les premiers mots de l’article (d’ailleurs même les titres seuls, sont protégés par le droit d’auteur!).
    C’est peut être d’ailleurs pour cela que Wikio est par exemple basé au Luxembourg.
    Est ce que je me trompe ? Y a t il selon vous des aspects légaux qui m’échappent ?
    Cordialement,
    L.

  2. Waw, grave question posée ci-dessus à laquelle j’espère que nous aurons une réponse claire et fiable.

    Pour ma part, je trouve étonnant qu’on fasse ce constat aujourd’hui. Dès les débuts du web, il a été compris que les “portes d’entrées” généreraient les plus forts revenus. On a alors vu des “portails” rivaliser d’ingéniosité et de services pour s’efforcer d’être la porte d’entrée des internautes.
    Ca c’est calmé aujourd’hui sur les portails, mais finalement, le constat reste valable…

    Donc oui, les sites d’entrées auront plus de valeur que les sites de contenus mais… à condition qu’il reste du contenu non ?

    A un moment, il faudra bien quand même qu’il y ait quelque chose de produit quelque part vers lequel pointer…

  3. @ Lazarre

    En droit, on parle de “revue de presse” quand la sélection d’articles est effectuée par un journaliste, et on parle de “panorama de presse” dans les autres cas. Ces distinctions remontent à “avant le web”…

    Le panorama de presse est soumis à autorisation (souvent payante) lorsqu’il dépasse le cadre de la courte citation. L’usage entre journaux veut que la revue de presse ne requiert pas d’autorisation.

    La courte citation (avec mention de la source et de l’auteur) est autorisée par la loi pour tout le monde, gratuite et sans autorisation préalable. C’est une exception au droit d’auteur qui est clairement prévue par la loi. Mais le titre et le texte cité restent de toute façon soumis à la protection du droit d’auteur dans tous les cas.

    La diffusion d’un simple lien, qui se limite à reprendre le titre, la source, l’auteur, et une courte citation du texte, relève de l’exception de citation.

    Le cas des agrégateurs de liens reste un peu flou, car il n’est pas prévu explicitement par un loi. Les agrégateurs assurent que leur activité relève de l’exception de citation, mais je ne sais pas si on a jamais vraiment demandé à un juge s’il était d’accord avec cette interprétation. 😉 Peut-être aussi la situation pourrait-elle être différente s’il s’agit d’agrégation humaine ou automatisée…

    Certains problèmes se posent. Par exemple, si une utilisation commerciale est faite de cette agrégation de citation (par exemple en l’accompagnant de publicité), l’éditeur pourrait tenter de faire valoir devant un juge qu’il s’agit d’un parasitisme de sa propre activité commerciale.

    D’un autre côté, cet éditeur peut être intéressé par le trafic vers son propre site qu’un agrégateur pourrait lui ramener…

    En fait tous les modèles économique sur le web basés sur l’exploitation commerciale d’une exception au droit d’auteur (droit de citation, mais aussi droit de copie privée pour la musique ou la vidéo par exemple) sont juridiquement complexes et fragiles.

    Des solutions devraient être trouvée à mesure que les agrégateurs deviendront incontournables dans le fonctionnement du net (s’ils ne le sont pas déjà).

    Par ailleurs, quand vous parlez de presse-citron, je suppose que vous faites allusion à l’affaire Fuzz : c’est un autre problème qui s’est posé à ce moment-là. Celui de la responsabilité de celui qui republie le contenu d’un autre lorsque ce contenu pose un problème (dans ce cas, il y avait une plainte pour atteinte à la vie privée).

  4. @ Pierre

    Sur la question juridique à 3 milliards de dollars 😉

    On a un procès entre Google News et les éditeurs de la presse belge francophone qui est toujours en cours actuellement.

    On attend avec impatience de voir ce qu’il va donner. 🙂 En attendant, je me garderai bien de faire une interprétation personnelle trop poussée. 🙂

    Un site comme Drudge report est-il légal au regard du droit français ? Un juriste dans la salle ?

    Sur les portails : la bataille a-t-elle jamais été achevée ? Les moteurs de recherche sont parvenus à se tailler la part du lion, mais que ce soit Google ou Yahoo, ils sont bien dans une logique de portail (plus axés aujourd’hui sur le service et le social, mais toujours présents sur le contenu). Les FAI, opérateurs de téléphonie (Orange par exemple est le 5e site d’info français selon Nielsen, après le Figaro et le Monde, mais devant TF1), et les grands groupes multimédias n’ont peut-être pas dit leur dernier mot…

    La nouveauté, c’est que l’agrégation humaine pointe son nez. Et Drudge report parvient à se tailler une belle place dans le paysage…

    Si tous les sites de contenu se mettent à jouer cette carte, ça pourrait rebattre un peu le jeu…

  5. L’exception de courte citation est à mon avis plus restrictive que la définition que vous donnez, et c’est bien là le problème pour l’agrégation en France.

    En effet, la citation doit être intégrée dans une “oeuvre citante”, cad un nouvel écrit produit par celui qui cite, et cette citation doit avoir un but pédagogique, polémique, etc. Or l’agrégation ne répond pas du tout à ces conditions.

    Pour plus d’infos sur les critères de la courte citation, voir par exemple ici :
    http://www.les-infostrateges.com/article/0603238/l-exception-de-courte-citation

    Et ici, un avocat mentionne bien le fait que le droit de courte citation est beaucoup plus restrictif que ce qu’on imagine ordinairement (scroller, car c’est vers le bas de page) :
    http://www.webmaster-hub.com/publication/Internet-Espace-de-droit-ou-de-non.html

    Voyez pourquoi je me pose tant de questions…

    Cordialement,
    L.

  6. Narvic,
    L’exception de la revue de presse n’est pas un usage entre les journalistes, c’est une exception prévue par le CPI (art 122-5 3e b). Je suis un peu sceptique quant à l’application de cette terminologie aux agrégateurs. En effet la chambre criminelle de la Cour de Cassation a indiqué dans un arrêt du 30 Janvier 1978 que “la revue de presse (…) suppose nécessairement la présentation conjointe et par voie comparative de divers commentaires (…) concernant un meme theme ou un meme évènement”. Je ne suis pas sur qu’on puisse qualifier une succession de lien sans commentaires, de présentation “par voie comparative”.

    Concernant la courte citation, Lazare a raison de dire que son application est plus contraignante que ce qu’il y parait. Il a déjà été jugé qu’une simple collections de citations ne pouvaient bénéficier de l’exception (par exemple TGI Paris, 6 juillet 1972).

    Sinon, il me semble que vous mettez de coté un élément extrêmement important : la forte identité politique du Drudge Report (en france on parlerait surement de site d’extrême droite).

    Le premier tableau de votre billet précédent, montre que le deuxième sites en termes de nombre de sessions, est le Daily Kos, qui est lui très marqué à gauche.

    C’est important, car le publique cible de ces sites est un surconsommateur d’informations.

    (et aussi, parceque nombre de lecteurs du DR ont un intellect de poisson rouge et la mémoire qui va avec – ainsi qu’une totale absence de gout).

  7. @ UnPseudo

    Drudge report est un site politiquement orienté, clairement à droite, c’est un fait.

    L’aspect qui m’intéresse est sa forme, qui elle est bien plus intéressante que le fond.

    Je préférerais plutôt le fond de DailyKos (même si en fait je ne m’intéresse que de loin à la politique américaine 😉 ). Mais Daily Kos, dans sa forme, est un blog classique.

    Sinon, sur l’aspect juridique des choses, quel statut donne-t-on à de telles sélections “manuelles” de liens ?

    Et quand c’est une agrégation automatisée, dont la sélection est effectuée par un algorithme ?

    Les éditeurs français se gardent bien de poser ce problème en public et ils négocient discrètement avec les agrégateurs…

    Par exemple, dans Libération en 2007 :

    «Nous, nous avons négocié. Notamment pour que l’article d’origine d’un journal soit mieux mis en valeur sur Google News que le dernier blog qui l’a repris», indique Philippe Jannet, président du Groupement des éditeurs de service en ligne. «Google nous amène de l’audience, poursuit-il, mais ça ne doit pas se faire n’importe comment. L’info, ça a un prix.»

    Ou encore Google News et l’AFP

    Bref, tant qu’il n’y a pas de pub sur Google News, c’est la paix armée… Et tout le monde garde un oeil sur le procès en Belgique… :o)

  8. @ Lazare

    Le seul site français qui fait de la pure “argrégation manuelle” de lien, c’est smallbrothers.info (cf. lien en fin de texte)

    Pour le moment, personne ne semble leur poser de problème…

    Mais juridiquement, je crois bien que le problème ne s’est jamais posé devant un tribunal…

    J’en reviens à la citation de juriste de Calamo, sur Post-Scriptum :

    Conseil amical aux entreprenautes™ de tout poil, donc : un business model reposant sur une exception au droit d’auteur va droit dans le mur.

  9. @Narvic :
    Pour SmallBrothers, c’est un projet en effet audacieux, j’espère qu’ils sont bordés juridiquement. Cela dit dans cet itw :
    http://explorateursduweb.com/?SmallBrother.info+%3A+quand+c%26%23039%3Best+un+humain+qui+fait+pour+vous+le+tri+de+l%26%23039%3Binfo
    … ils mentionnaient implicitement le fait qu’ils savent que ça ne sera pas simple.

    Je ne sais pas si l’agrégation humaine est considérée différemment par les juristes, en fait.
    Y aurait il un juriste dans les parages ?

    Il serait intéressant pour vous Narvic, qui êtes influent 😉 , de contacter un juriste afin d’avoir son avis précis sur cette question de l’agrégation en France (et d’en parler sur votre blog, donc!) : cette question est cruciale, tout le monde en parle, mais personne ne sait vraiment ce qui est légal et qui ne l’est pas !

  10. @Lazare,

    Je serais bien surpris qu’un juriste puisse vous donner une réponse définitive. La seule qui pourrait l’être serait: demandez les autorisations.

    Le vrai problème sera plus souvent posé sur l’axe de la contrefacon de base de données, ou du parasitisme.

    @Narvic,

    La raison pour laquelle je parlais du positionnement politique fort du DR, c’est parceque je crois que ca a son importance dans le succès du site sous cette forme particulière.

    En effet, ce qui le fait fonctionner c’est l’identification d’une communauté à Matt Drudge, ce qui les amène à le suivre. Je ne suis pas sur qu’un site d’informations généraliste et équilibré pourrait atteindre ce succès sous cette forme.

  11. j’ai découvert Smallbrother grâce à votre article et je trouve l’idée fabuleuse. Et sa réalisation prometteuse.

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