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L’hyperlocal, l’avenir – en panne – de l’information sur le web

Tout le monde y croit, forcément. Il y a un avenir pour l’information sur le web : l’hyperlocal. Ça semble tellement évident. Le web semble tellement adapté à ça, que ça ne peut pas ne pas être une voie d’avenir… Et pourtant ça ne marche pas. Enfin pas encore. En tout cas pas comme ça. Mais alors comment ?

L’échec, aujourd’hui reconnu, de l’expérience très novatrice menée par le Washington Post, qui a créé sous l’égide du mythique Rob Curley un site pilote d’information hyperlocale dédié au comté de Loudoun, dans la banlieue de la capitale américaine, suscite de multiples commentaires.

Quels enseignements tirer de cet échec ? Remet-il en cause fondamentalement cette voie de recherche, ou bien faut-il ajuster une démarche qui reste porteuse d’avenir ?L’expérience lancée par le Washington Post, avec un site d’information hyperlocale spécialisé sur une banlieue relativement petite (270.000 habitants) de la capitale américaine, était observée avec beaucoup d’attention. LoudounExtra est (était ?) “un modèle pour la presse locale”, “un concentré de tout ce qu’il faut faire”, pour Benoît Rapahël, (Demains tous journalistes ?), qui ne manque pas d’expérience en journalisme d’information locale (on se souvient du succès national du site “Quel candidat ?”, lancé par le Dauphiné durant la campagne présidentielle, site aujourd’hui hors ligne).

Un récent article du Wall Street Journal, aux allures de douche froide, évoquait pourtant la semaine dernière, à propos de ce projet novateur : un “Big Daily’s ‘Hyperlocal’ Flop”… En français, on dit pareil : un flop.

Et les blogs américains, comme français, se penchent depuis sur l’affaire (sur ce coup, l’objet semblait tellement scruté que l’information a traversé l’Atlantique à la vitesse du web !)…

Je signalais, hier dans mes liens du jour, le débat lancé par Philippe Couve sur Médiachroniques, qui suscite des interventions intéressantes : “Quand l’hyperlocal fait flop (provisoirement ?)”, qui fait suite à bivingsreport (“The Struggles of LoudounExtra.com“).

Mais on en parle aussi
– chez Steve Boriss (The Future of News) : “Washington Post’s failed hyperlocal news site was not a hyperlocal news site”
– sur Online Journalism Review (Tom Grubisich) : “It’s a lo-o-o-ong way from Lawrence, Kan., to Loudoun County, Va.”

– Rob Curley lui-même, le concepteur du projet, s’exprimait dimanche sur son propre blog : “After the ‘flop’ flap: Lessons learned from Loudoun”.

(noir)Ça n’a jamais décollé(/noir)

Le problème ? “La fréquentation n’a jamais décollé et les internautes potentiels ne se sont pas emparés du site pour y publier leurs contenus (compte-rendus de rencontres sportives, réunions de parents d’élèves, etc)”, résume Philippe Couve, qui ajoute :

(noir)“L’article du Wall Street Journal pointe le fait que dans cette banlieue en pleine croissance, la notion d’appartenance à une même communauté n’est pas très développée ce qui ne facilite pas l’implantation d’un site communautaire.

(noir)Par ailleurs, Rob Curley reconnaît qu’il n’a pas passé assez de temps sur terrain et trop dans des discussions avec ses pairs sur la définition et les fonctions d’un site hyperlocal. Il pointe aussi le fait que très peu de passerelles ont été établies entre le site du Washington Post et celui de son petit cousin local.

(noir)Pour les analystes cités par l’article, le site manquait aussi “d’engagement” envers la communauté. (…) Enfin, Rob Curley explique que la fonction agrégateur du site qui devait proposer tout ce qui concerne le territoire en question et qui est publié sur YouTube ou autres plateformes de partage de vidéo/photo/etc. a été bloqué par les avocats.”

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(noir)L’hyperlocal, un journalisme “engagé”(/noir)

Tom Grubisich pointe la mauvaise appréhension de la communauté pertinente à prendre en compte, selon la perception de leur identité locale qu’ont les habitants. Pour lui, la clé est là : trouver le bon niveau où les gens ont envie de s’exprimer sur leur communauté (et donc de participer à la vie du site) :

(noir)“La réponse, je crois, est de construire un site qui encourage les gens à s’exprimer, avec une grande variété de moyens, sur ce qu’ils pensent de leur communauté et comment ils la ressentent. Je parle de beaucoup plus que des commentaires sur les restaurants ou sur le shopping. Qu’est-ce qui les rend fiers d’être résidents? Quelles sont leurs opinions sur leurs écoles, les équipements de loisirs, la protection de la police? Qui tient un vrai rôle dans la communauté de citoyens? Quels groupes de bénévoles font le meilleur travail? Quel est le problème n°1?”

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L’enjeu ? Constituer la plus importante base de données locale sur un lieu précis : ce qui va, ce qui ne va pas dans une communauté. Et s’en servir comme d’un moyen de pression. Tom Grubisich prône une option clairement “engagée” du média local, bien loin du modèle “Rotary”… 😉

(noir)Ne pas rater “l’effet village”(/noir)

Pour Steve Boriss, LoudounExtra a échoué à être un site d’actualité hyperlocale, car “il n’a pas fait d’information hyperlocale.” Le site n’est pas parvenu, ce qui était pourtant l’essence même de son projet, à créer l’adhésion par le bouche à oreille. L’avenir de l’information locale pour Steve Boriss, c’est l’information de réseau social, “remarquablement similaires à certains développements de l’Internet”.

Le site a échoué, selon lui, à ce que les gens se l’approprient et se sentent obligés de transmettre ces informations qu’ils connaissent, issues de leur propre vie, “concernant des personnes et des lieux que tout le monde connaît personnellement”. Ce qui a été raté, c’est l’effet “village médiéval” : “il faut un village pour faire un travail sur de l’information hyperlocale”.

Bref, “ce serait une erreur de considérer l’échec de LoudounExtra comme un échec de l’information hyperlocale, car il n’a pas été réellement un site d’information locale avant tout.”

(noir)Autocritique et nouvelle expérience(/noir)

Rob Curley répond avec sincérité sur cet échec, dont il assume personnellement la responsabilité, même si le ton de la critique par un média de l’ampleur du Wall Street Journal le déstabilise un peu (“j’ai été bouleversé”)…

Il assure, et son équipe témoigne avec lui par blogs interposés (Rob Curley rapporte dans son long post-confession de nombreux témoignages intéressants de l’ensemble de son équipe), qu’ils se sont réellement immergés dans ce comté de Loudoun qu’ils ont parcouru en tous sens.

Il reste, pour Rob Curley, que les deux principales défaillances de l’expérience ont été “le manque d’intégration du site avec celui du Washington Post et le manque de sensibilisation auprès de la communauté”. Il assure avoir tiré les enseignements de cet échec, et les mettra en pratique dans la nouvelle expérimentation dans laquelle il s’est lancé aujourd’hui au Las Vegas Sun :

(noir)“We’re going to Vegas, baby!”

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Le débat se poursuit sur médiachroniques

4 Comments

  1. Comme Dan Gilmor a son époque, Rob Curley a fait la même erreur d’appréciation : mettre l’information en premier. Cf. commentaires sur Mediachroniques. Le but premier ne doit pas être de “construire un site” d’information, mais d’animer et révéler ce qu’il se passe en ligne, localement. Ce n’est pas l’information le plus important, c’est la relation.

    Mais ce n’est pas de ça qui me semble le plus important dans ce que tu soulève Narvic. Est-ce que l’hyperlocal est un mythe ? Ca fait longtemps qu’on dit que le web servira au local, et pourtant, ça marche pas ou très mal. Y’a plein de raisons à cela : systèmes imatures, complexité, manque de moyens d’apprentissages, indifférence… Et surtout le fait que le web soit déconnecté de toute réalité dans le local.

    Plus philosophiquement, on pourrait se demander si la question locale est vraiment pertinente, pour les gens eux-mêmes ? Pire, on ne sait rien du tout et personne n’agit pour l’hyperlocal, pas même les collectivités locales. L’hyperlocal est pertinent peut-être, pour les mêmes que ceux qui sont engagés dans la vie locale par ailleurs, mais la mise à disposition d’outils ne changeront pas les centres d’intérêts des gens. Attention aux fausses sirènes de l’hyperlocal, surtout en le prenant sous l’angle de l’information à la papa. Dit autrement, comment on intéresse des ados à ce qu’il se passe localement ? En faisant les mêmes papiers que ceux des canards locaux sur le web ? En faisant des articles d’jeun’s ? En regardant ce qu’ils font et en essayant de s’y insérer, de le comprendre ?

  2. Oups… Je constate que je ne prends pas assez de temps pour rédiger des commentaires clairs, désolé.

    Si on en discutait à l’occasion ?

  3. @ Hubert

    Ton lien vers ton article d’InternetActu est intéressant.

    Je me demande en effet, moi aussi, pourquoi ça ne prend pas bien, le web local, alors qu'”intellectuellement”… ça devrait… :o)

    Pendant longtemps, j’ai mis ça sur le compte du manque d’initiatives et de la sclérose de la presse régionale. Mais ceux qui se sont lancés en marge de la presse régionale n’ont pas mieux réussi. Je pense aux cityguides, par exemple…

    Je me suis dit alors que les cityguides devaient être mal faits, pas bien visés, pas assez localisés.

    Maintenant, je vois surtout que c’est le public qui ne répond pas ! Aussi mal faite soit l’interface qu’on lui propose, si ça correspond à une attente du public, il l’utilise quand même ! Or, on ne voit rien “frémir”…

    Les quotidiens régionaux qui ouvrent à leur tour (enfin !) les articles aux commentaires des lecteurs ne montrent pas spécialement une ruée, me semble-t-il. Ça vivote…

    Des blogs locaux tirent leur épingle du jeu, mais avec de petites audiences tout de même, et la “communauté” des commentateurs reste souvent un petit club d’une poignée de fidèles.

    L’avenir de l’hyperlocal sera peut-être finalement dans le couple web mobile/géolocalisation et pas là où on l’attendait ?

  4. Pas sûr non plus. C’est peut-être également une fausse piste ;-). Rien ne nous dit que la géolocalisation et le web mobile vont demain remporter la mise.

    Je suis assez d’accord sur le fond, l’hyperlocal n’est certainement pas la killer application que l’on pouvait attendre. Je pense peut-être parce qu’il lui manque, plus que d’autre de l’hybridation avec le réel (j’y reviendrais bientôt sur IA) : pour que l’internet local existe, il faut qu’il soit visible dans la ville, autour des gens. Et ça, on en est encore loin. La killer app, c’est peut-être pas la géolocalisation, mais les interfaces tangibles, l’internet des objets, etc.

    En fait, le local n’est pas la porte d’entrée des gens. Ce n’est qu’un moyen – supplémentaire – d’interroger autre chose. Comme on interroge la vidéosurveillance ou la location de maison… On y applique un filtre local (ou pas).

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