le meilleur de novövision le salon

L’avenir du journalisme : tu seras un agrégateur humain, mon fils !

Dans ce nouveau monde de l’information, où c’est le buzz qui domine, le journaliste peut se faire encore une place, en se concentrant sur les fonctions d’éditions de l’information, qui sont au coeur de son métier depuis l’origine, mais qui restaient à l’arrière plan face au “journalisme plumitif”, qui tirait la couverture à lui. Ce dernier a vécu, nous allons l’oublier bientôt.

Le média d’information se présente aujourd’hui comme une plate-forme logistique, qui gère des flux d’informations entrant et sortant, provenant de sources diverses et redistribués sur des supports multiples.

Si les algorithmes le contestent aujourd’hui dans ce rôle “logistique”, l’humain n’a pas encore dit son dernier mot. Sous le règne du buzz, tout l’enjeu est de faire le tri entre “le bruit et les messages”, et ça, les veilleurs humains de l’information le font toujours bien mieux que les machines.

Plus loin que la plate-forme logistique de l’information, c’est dans l’agrégation éditorialisée des informations que se trouve aujourd’hui l’avenir du journalisme.A la demande générale, j’allume aujourd’hui le troisième étage de la fusée de mes “réflexions à haute voix” sur l’avenir du journalisme :

Vous avez déjà aimé :

“Où se joue la bataille de l’information ? Le buzz, idiot !” : le “centre de gravité” de l’information s’est déplacé, à leur grand désarroi, du petit monde des journalistes et de leurs médias vers l’internet tout entier, plaçant tous les intervenants au même niveau. L’information elle-même se transforme en profondeur. Aujourd’hui, le nouveau régime de l’info, c’est le buzz. Seul compte ce qui émerge de la cacophonie générale d’internet et parvient à se frayer un chemin jusqu’à une large audience.

“Un journalisme de re-médiation” : dans ce monde du buzz, le journaliste n’est plus à la source de l’information. Il a perdu le contrôle sur la hiérarchisation, confiée aujourd’hui à des algorithmes qui prennent en compte les usages et les avis des internautes (mais présentent bien des défauts et des insuffisances). Le journaliste conserve donc un rôle utile d’éditeur, et surtout de vérificateur (car le buzz brasse sans discernement le vrai comme le faux). Le journaliste acquiert de nouveaux rôles dans la modération des contenus produits par les utilisateurs et l’animation du débat communautaire.

Voilà maintenant qu’entrent en jeux : les agrégateurs éditorialisés…

Une plate-forme logistique de l’information

Le média d’information de demain se présente de moins en moins comme une rédaction, mais de plus en plus comme une plate-forme logistique qui récolte et redistribue l’information…

Au détour d’un billet sur le travail de Véronique Maurus, la médiatrice du journal Le Monde, Alain Giraudo, sur chienecrase(point)com, aborde à son tour aujourd’hui la transformation en profondeur du métier de journalistes sous l’effet d’internet :

“Bref il semble que Véronique n’ait pas compris une chose essentielle dans l’univers de l’industrie de l’information qui lui pend au nez: on n’attend pas, il n’y a plus d’heure de bouclage, plus d’édition. C’est ça la révolution à laquelle sont confrontées les rédactions papier classiques. Il faut qu’elles admettent que l’information est découplée de son média, elle existe parce qu’elle est diffusée, c’est une matière brute qui va devoir être éditée en fonction de son support. Cela veut dire que la révolution ne concerne pas seulement la base de la pyramide journalistique (celle qui craint d’être pressurée) mais aussi le sommet et les étages intermédiaires. (C’est narvic qui souligne)

1. Au sommet il doit y avoir des “aiguilleurs du ciel” ou des “chefs d’orchestre” capables de décider instantanément comment décole l’information.

2. A l’échellon intermédaire il doit y avoir des éditeurs qui seront des super pro du média dont ils ont la responsabilité.

3. A la base, les journalistes devront être capable de produire du texte du son et des images”.

 

Cette présentation rejoint celle que je faisais dans “un journalisme de re-médiation” sur la montée en puissance dans le journalisme des fonctions d’édition, qui prennent le pas sur celles de rédaction.

La mort des plumitifs

Le propos d’Alain Giraudo met bien en évidence aussi comment un média doit être aujourd’hui considéré comme une plate-forme logistique de l’information : les données, de différente nature (texte, son, image, vidéo, mais aussi désormais des liens et des métadonnées) provenant de sources multiples, entrant “comme une matière brute” d’un côté, et ressortant de l’autre vers des destinations différentes (sites, flux RSS, widget, mobiles, bornes urbaines, etc., et pourquoi pas aussi : radio, télé, papier…).

Le centre névralgique d’une telle architecture des médias, ce n’est plus la rédaction, et sa collection de “signatures”, mais la tour de contrôle qui supervise la gestion complexe de ces flux multiples qui irriguent le média.

Cette évolution risque bien de porter un coup fatal à la mythologie romantique du journalisme littéraire, “la culture journalistique “plumitive” “ selon la formule assassine d’Alain Joannes

Là où je diffère de Giraudo, c’est que dans son modèle à trois étages, on peut en réalité très bien se passer du rez-de-chaussée. C’est à dire des journalistes de base !

L’algorithme peut-il remplacer l’homme ?

A vrai dire, on pourrait même se passer tout bonnement des humains ! Et ça nous donne… un moteur de recherche ou un agrégateur automatisé, qui sont précisément conçus comme de telles plate-formes logistiques de l’information.

Mais de tels outils, même s’ils se perfectionnent tous les jours, sont très loin d’être satisfaisants. Le principe même de leur approche du tri de l’information est basé sur la popularité (un “concours de beauté” raillent certains) et pas sur la pertinence du contenu.

On nous promet un saut qualitatif avec l’arrivée des moteurs de recherche sémantiques, qui seront capables d’analyser le contenu qu’ils indexent, et ne se borneront plus à compter des liens. Mais cette technologie n’en est qu’à ses balbutiements.

En attendant, la recherche basée sur l’analyse des liens qui pointent vers un document touche déjà ses limites, comme l’explique avec clarté Jean Veronis, sur Technologies du langage :

Le blogueur-universitaire souligne ” la difficulté croissante qu’ont les moteurs à calculer des fonctions de pertinence (ranking) satisfaisantes. Le bon vieux temps de l’algorithme PageRank est révolu. Il était relativement adapté à un réseau assez stable dans le temps et assez fortement interconnecté. L’explosion des blogs et des sites de news a fortement changé la donne. La plus grande partie du Web est désormais de nature volatile et éphémère, et sauf exception, les billets et dépêches d’actualité sont très peu liés.”

 

Compter les liens a donc de moins en moins de sens, surtout en ce qui concerne l’information, qui est “chaude” par nature et présente d’autant plus d’intérêt qu’elle n’a pas encore été liée, parce qu’elle n’a pas encore été diffusée suffisamment, parce que c’est littéralement… “une nouvelle”.

Les chevaucheurs de buzz

Cette approche reste intéressante pour appréhender le buzz, car c’est par la multiplication des liens qu’il se manifeste, précisément. Il y a donc intérêt à le surveiller comme le lait sur le feu. Mais si l’on veut prendre soi-même sa place dans le buzz, et, si ce n’est le créer, du moins le domestiquer, l’outil automatisé n’est pas suffisant : il ne permet pas d’anticiper, de tenter de prendre un coup d’avance, de repérer le buzz à sa naissance pour monter dedans et se trouver porter par lui.

Qu’on me comprenne bien. Je ne fais pas l’apologie du buzz. Je dis qu’on ne peut pas ne pas en tenir compte. Que c’est à lui qu’on doit s’intéresser en priorité. Mais pas forcément pour le suivre ! Le second billet le plus lu de novövision, par exemple, chevauchait le buzz sur Olivier Martinez, mais il s’inscrivait contre lui et le message est passé. Le buzz emporte tout, même sa propre négation. La seule solution est d’être dedans. Même si l’on veut dire le contraire de ce qu’il propage, il vous porte quand même !

Remarque au passage : à ce moment là, quand le buzz Olivier Martinez battait son plein, c’était ça l’actualité ! Et la plupart des journalistes, les journalistes “mainstream”, ne sont pas montés dans ce train. Ils ne l’ont même pas vu passer. Seuls les blogueurs l’ont fait, et parmi eux, tout de même, des journalistes-blogueurs

Il faut donc anticiper le buzz, au moment où il prend forme, quand il n’est encore que du “bruit” et qu’il n’est pas encore devenu de “l’actualité”. C’est exactement cette approche que signale Francis Pisani, sur Transnet, en citant Robert Scoble :

 ““L’actu est dans le bruit. C’est pour ça que Twitter est irremplaçable pour les journalistes. Il n’y a pas de meilleur endroit pour trouver le bruit… pardon, l’actu.”

Il faut aller encore plus loin. Les journalistes ne sont pas les seuls à s’intéresser au bruit. Un nombre croissant de lecteurs potentiels y traînent en permanence y décèlent très tôt l’imperceptible mouvement qui fait sens et le transmettent.

Non seulement l’audience a déjà eu vent des informations que donnent les journalistes, elle a souvent décelé le bruit des feuilles avant eux.”

 

Différencier “le bruit et les messages”

Ouf ! Il faut remettre des hommes dans le système. La machine ne suffit pas : elle compte bien, mais elle n’a pas de flair… Elle ne sait pas faire cette différence entre “le bruit et les message”, que je pointais dans un post sur novövision qui rebondissait sur ce commentaire de Laurent Gloaguen sur Embruns :

“Mais comment, au quotidien, agréger tant de sources, et dégager le bon grain de l’ivraie ?

Il manque une agrégation humaine et “journalistique” de toutes ces sources pour faire ressortir du bruit les messages.”

 

Le “veilleur” de l’information, cet humain qui saisit l’information au vol, l’analyse, l’évalue et la rediffuse, lui, il a donc encore de l’avenir… Et c’est un bon job pour les journalistes, même s’ils ne sont pas seul à tenter de chevaucher le buzz et en tirer profit.

L’agrégateur éditorialisé entre en scène

On en arrive donc à l’attendre, cet “agrégateur humain” que demande Laurent Gloaguen. Quel serait son job ? Surveiller “le bruit”, discerner au milieu de ce bruit ce qui va faire “l’actu”, la vérifier… et la rediffuser !

D’où vient le bruit ? Du net, idiot ! (Voilà que je ressers ce jeu de mot, sans l’avoir expliqué. Quelques infos par là pour ceux qui n’avaient pas saisi la référence). Et comme on l’a déjà dit, les deux principales sources d’information sur le net, ce sont les agences de presse et la production des internautes eux-mêmes. Donc le “buzz potentiel” est là. C’est là qu’il faut porter son attention.

En se bornant surveiller, puis éditer un contenu fourni pour partie par les agences de presse et pour partie par les internautes eux-mêmes, on aboutit exactement au modèle envisagé il y a quelques temps par Michel Lévy-Provençal, sur l’Observatoire des médias : “Les “agrégateurs éditorialisés”, media de demain?” :

“Il y a une voie mediane encore peu explorée : une nouvelle catégorie de media qui mixerait l’ensemble des pratiques citées précédemment. On pourrait l’appeler la catégorie des “agrégateurs éditorialisés”. Ces derniers proposeraient un ensemble hiérarchisé de contenus d’origine mixte (professionnels et amateurs). La hiérarchisation pourrait être réalisée soit par les lecteurs, soit par des équipes restreintes, des communautés d’éditeurs (journalistes ou non). Certains sites pratiquent déja plus ou moins cette approche. C’est le cas de Drudge Report, de Desourcesure, de Paperblog, de Betapolitique, de Wikinews, de France 24 Observers

Il me semble que les “agrégateurs éditorialisés” devraient être particulièrement appréciés par les lecteurs et les auteurs. D’abord parce que les contenus débordent et vont déborder de partout, les sources d’information ne cessent de se multiplier (les évolutions technologiques transfomant sans cesse nos terminaux en diffuseurs) et le besoin de hiérarchisation, de filtrage et d’éditorialisation deviennent plus importants que la création d’information elle-même. Enfin parceque les créateurs de contenus, souvent motivés par l’audience et la notoriété, ont un désir d’indépendance croissant ; de peur de d’être “récupérés” par des sites d’information participatifs ou des medias citoyens ils préfèreront être cités dans un agrégateur plutôt “qu’hébergés” sur une plate-forme commune.”(C’est l’auteur qui souligne)

 

Dans la même logique exactement, TechCrunch annonçait en mars le lancement prochain aux Etats-Unis d’un “digg-like” alimenté par des journalistes, c’est à dire un agrégateur des “informations les plus importantes” publiées ailleurs, que des journalistes se proposent de “découvrir, organiser et hiérarchiser”.

Publish2 est actuellement en phase de test et annonce son ouverture pour “cet été”. Mais Michael Arrington, sur TechCrunch, en montre déjà une capture d’écran. De tels projets sont également en cours de mise au point en France (on en reparlera en son temps).

Combien de place dans le train de l’info ?

Une telle évolution ne signifie pas nécessairement, bien entendu, la mort à court terme de toutes les publications papier, ni que les sites d’information produite par des journalistes ne soient pas viables. Mais je suis persuadé que ces médias-là ne seront plus que des médias de niche, de communauté, s’adressant à des publics restreints, réunis par un centre d’intérêt, une affinité politique, ou tout autre principe communautaire.

Le centre de gravité de l’information, lui, se déplace au coeur d’internet, et embrasse l’ensemble des contenus disponibles en ligne et tous les mécanismes de diffusion découlant du caractère essentiellement social du réseau (“la dynamique relationnelle”, pour reprendre l’expression de Francis Pisanni et Dominique Piotet, dans “Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes”, qui vient de parraitre. (note de lecture à venir…)).

Une bonne part du malaise aujourd’hui des journalistes tourne autour de la question de savoir combien de journalistes trouveront-ils une petite place à se faire dans ce nouvel écosystème de l’information, et quelle est l’ampleur de l’adaptation que ça leur demandera (en formation, mais en “révolution culturelle” aussi : il y a des choses à apprendre, mais d’autres à désapprendre…).

Ça, je n’en sais rien. Mais je suis persuadé qu’il y a de la place pour des journalistes qui voudront bien monter dans ce train…

9 Comments

  1. La NoNo-Vision (prononcer NowNow-Vigieun) a encore frappé. Tu exagères là ! Trop de bons articles tuent les bons articles.

    😉

  2. Bravo et merci pour l’ensemble des ces réflexions fouillées et étayées, définitivement stimulantes.

    Quelques pensées me sont (donc) venues :

    a/ n’y a-t-il pas la manifestation d’une sorte de “target fascination”* dans le fait d’écrire que le centre de gravité de l’information s’est déplacé vers l’internet tout entier ?

    J’ai le sentiment que l’on pourrait ainsi perdre (définitivement) de vue le caractère “local” des faits à l’origine de toute information, internet portant ce fantasme de monde plat.

    Sans doute est-là une vision orwellienne de l’information, je veux bien l’admettre : une information est pour moi une reconstruction par le haut d’une réalité dont la vérité n’est fondamentalement que “locale”, le risque étant de perdre ce local via une tentation globalisante (totalisante ?) dictée notamment par les exigences d’audience : par exemple via le buzz sur internet ou la compulsion de répétition dans les canaux “historique” (je pense à la couverture hystérique du thème “insécurité” en 2002).

    Bref, un blogger reformule avec son propre local une réalité, à la façon du quidam accoudé au comptoir. Un journaliste, en théorie, beaucoup moins (sauf gonzo).

    En déroulant ma pensée, j’arrive à la conclusion que peut importe le média, pourvu que le journaliste soit capable de proposer un glocal légitime dans le média considéré. Maintenant, le glocal, sur l’internet, est un peu plus délicat à obtenir que dans un quotidien régional (moins si l’on s’affranchit du fantasme de monde plat, ou de l’illusion d’une blogosphère, etc.)
    (et hop).

    b/ Du coup je rebondis sur la métaphore logisticienne, séduisante au premier ordre mais qui ne me paraît pas pertinente (trop centrée sur l’optimisation de flux). Est-ce que l’idée d’architecte de l’information, ou plutôt d’architecte de conception de l’information, ne serait pas plus intéressante ? Voire plus légitime ?

    Voilà. Mes 2 cents. 🙂

    J’attends le 4ème étage.

    Cédric

    (*) La “target fascination” est une expression d’aéronautique militaire, décrivant le risque pour un pilote, lors d’une passe de tir, d’oublier de piloter quelques fatales secondes, trop concentré sur l’atteinte d’un objectif secondaire (tirer sur le manche pas trop tard restant l’objectif premier).

  3. @ e-cedric

    b/ C’est le propre des “réflexions à hautes voix” que de contraindre à chercher ses mots, de tenter de trouver la bonne formulation d’une idée en train de se former… Donc toute proposition de reformulation est bienvenue 😉

    J’ai utilisé la métaphore “logistique”, car elle me semblait un peu plus modeste et raz de terre que celle de la “tour de contrôle” de Giraudo, qui est peut-être un peu trop dans les nuages… 🙂

    Je veux surtout insister sur ce rôle d'”optimisation des flux”, justement. C’est un enjeu très technique de l’information, certes, mais il est primordial aujourd’hui (en réalité, il l’a toujours été et les rédacteurs en chef passent beaucoup plus de temps à surveiller l’édition des infos qu’à aller eux-mêmes sur le terrain ou sur les plateaux télé).

    “Architecte” a le mérite de remettre un peu plus d’intelligence dans ce travail que ma propre formulation… Mais c’est une activité de conception. Il faudrait trouver une formulation qui désigne bien un processus de production…

    En fait, et si on disait que c’était ça le journalisme (et on égorge Tintin une bonne fois pour toutes !)

    a/ j’avais gardé le premier point pour la fin, car il me donne encore plus à penser 😉

    Tout média déforme inévitablement ce qu’il médiatise, et il n’en donne de toute façon qu’une image.

    Internet est en train d’absorber tous les autres médias, pour devenir une sorte de média unique, où le local et le global se rejoignent…

    L’image du monde qu’il nous renvoie est-elle réellement plate ? (cf. la métaphoe de Borges sur la carte et le territoire ?) Je m’étais amusé à réfléchir la dessus il y a quelques temps : Le web est-il rond ou carré ? Au départ, le web était plat…

    J’ai le sentiment que cette image est bien plus complexe (une métaphore de type fractal conviendrait peut-être mieux, car elle rendrait compte du caractère “en réseaux” du net, sa “dynamique relationnelle” dit Pisani).

    Nous sommes très tentés de voir internet comme “quelque chose” qui se passe “derrière” notre écran, car nous y “accédons” pour le moment surtout avec des ordinateurs personnels. Avec la multiplication des points d’accès (bornes urbaines, Wi-Fi, etc…) et des interfaces de connexion (téléphone mobile, et bientôt les “objets connectés” interagissants les uns avec les autres), internet n’est plus une “surface”, il devient une sorte de “bain” dans lequel nous nageons.

    On a donc sérieusement besoin de gens qui maintiennent une certaine distance dans leur regard sur ce qui se passe, au quotidien, avec internet, un regard glocal en effet. Car internet est en train de s’infiltrer partout dans la “réalité”, au point qu’il devient de plus en plus difficile de discerner les “effets d’optique” et les déformations qu’il entraîne.

    C’est un bon job pour les journalistes 😉

    e-cedric : j’ai bien conscience que mon commentaire n’est pas vraiment une réponse… Je continue à réfléchir à haute voix 🙂

  4. Je suis content de ne pas avoir de réponse.
    Et tu n’en auras pas non plus.
    On discute, on échange, et nous n’irons guère plus loin. Mais c’est la vie.

    Poursuivons donc jusqu’au tarissement de la discussion. En attendant les prochaines.

    b/ Marrant, mais ça me gêne le terme “production”, qui aurait tendance à masquer la déformation, inévitable, que tu mentionnes dans le point a/. Pourquoi ne pas “assumer” en toute bonne foi cette déformation (même quand elle est infime) ?

    C’est un terme très froid, convoquant rapidement le taylorisme.

    a/ Zuckerberg est un abruti sans éthique, et le social graph une propension de l’humain à vouloir tout classer, réduire, compter pour avoir moins peur … et vendre depuis moins longtemps (hop, ça, c’est fait).

    Oui en effet, c’est un bon job pour les journalistes. Ce que tu fais apparaître dans les différents étages me paraît fondé : la nécessité d’abandonner certains attributs “historiques” des journalistes, dont aujourd’hui ils n’ont plus le monopole, pour mieux se concentrer sur la distance du regard posé (la clé du succès ?).

    Je ne sais pas où ça coince : peut-être dans la difficulté à abandonner les attributs en question, ou dans la difficulté sur l’internet à supporter/canaliser la désorientation morale des internautes (cf. André Gunthert) et la contestabilité (le fameux/fumeux débat experts/amateurs). Ou les deux. Voire plus.

    Cette affaire de “bain” est intéressante. Elle me fait penser à la notion de bassin sémantique de Gilbert Durant. Je suis tenté de tenter un “bassin informationnel”. Nous voilà dans l’hydraulique ou la mécanique des fluides maintenant.

    Qques éléments pour alimenter tes discursions.

    http://www.grep-mp.org/conferences/Parcours-11-12/Post-Modernite.htm

    A suivre.

  5. @ Narvic (et toutes/tous par la même occasion)

    Jolie manière de débattre non plus seulement de la production d’information, qui me semble avoir en partie (seulement) échappé aux journalistes, mais plus surement de la production de l’actu.

    C’est un sujet sur lequel je me penche au fur et à mesure que je creuse ce domaine vaste et compliqué qu’est le monde médiatique, journalistique, de l’info (choisissez le terme qui vous convient).

    Car, dans la chaine (très geek !) de transformation de la donnée de base en info puis en actu, on se focalise énormément sur l’info. Or, une info existe-t-elle si elle n’est pas agrégée dans cette vaste méta-info qu’est l’actu à proprement parler ?

    Car, si les infos sont diverses, si le regard sur l’info est varié, l’actu, au moins dans les grands médias, est à peu près toujours la même.

    pourquoi donc une info est-elle injectée dans ce grand flux qu’est l’actu et pourquoi pas une autre ? Qui décide en définitive ?

    Le public ? Mais comment choisit-il alors qu’on ne lui relaie pas tout, en tout cas pas de la même manière ?

    Le journaliste ? Mais ses curiosités ne sont-elles pas quelque part orientées par le flux de l’actu qui lui sussurre “ça, ça va intéresser …

    L’agence de presse ? On est près du sommet de la tour, là. Une info est-elle une info si il n’y a pas de dépêches d’agence ? Une info entre-t-elle dans l’actu sans passer par le stade de la dépêche ?

    Direction de la rédaction, agrégateurs humains, la bataille se jouera aussi sur le vaste champ de l’actu. Et vous êtes en train de dire que cette partie là vous concerne au premier chef. Oui, c’est vrai. mais, est-ce exclusif ?

    j’aurais bien envie de voir un monde dans lequel l’actu n’est plus unifiée, mais éclatée. Un monde dans lequel logiciels d’agrégation ou agrégateurs humains vont manipuler l’info comme une matière brute afin de façonner une actu qui trouvera son public.

    Raisonner en terme d’actu me semble pertinent à l’heure où le web a ouvert les vannes de l’info, laissant tout le monde baigner dans un océan où nous ne voyons plus de structure. L’actu, c’est à dire le filtre et le processus de décantation de l’info qui produit une hiérarchie informative sera aussi variée dans le web que l’info l’a été dans le monde de la presse.

    Qui sera aux commandes du bouzin ? Vous j’espère. Mais pas seulement vous. Je l’espère aussi. Car je reste persuadé que le plus grand ennemi de la profession de journaliste est la tentation permanente du monopole, du magistère.

    Voilà, un peu en vrac mes premières réactions à ce papier sur un sujet passionnant.

    Manuel Atréide

  6. @ Manuel

    La “production” de l’info (je mets des guillemets maintenant à cause d’e-cedric – lire au dessus 😉 ) dans les médias traditionnels est déjà une alchimie complexe. Il y a pleins d’intervenants différents (journaliste de terrain, rédacteur en chef, secrétaire de rédaction, parfois aussi, mais faut pas !, la régie pub…), les médias se répondent aussi entre eux, avec certains qui ont plus de poids que les autres (AFP, Le Monde…)

    Avec internet, c’est encore plus compliqué car interviennent des phénomènes collectifs de masse. Francis Pisani parle d'”alchimie des multitudes”, j’aime bien l’expression.

    Comme le dit Michel Lévy-Provençal dans l’extrait que je cite : la question n’est plus dans la récolte de l’information (elle déborde), mais dans le tri, le filtrage.

    Les multitudes participent elles-mêmes au tri et les machines tentent d’agréger ces micro-décisions. Mais on a toujours besoin, à mon avis, de l’intervention d’individus, car les machines ne sont pas assez pertinentes.

    De tout ça, j’aurais tendance à dire que personne ne contrôle vraiment le phénomène. Il n’y a pas de grand manipulateur derrière. Mais ce côté incontrôlable présente des inconvénients : quand le buzz s’empare d’une fausse information, il est très difficile de l’arrêter.

    A mon sens, il faut développer des mécanismes de régulation, mais ceux-ci doivent respecter le caractère ouvert et spontané d’internet, sinon ça ne fonctionnera pas.

    J’estime que les journalistes devraient tous être aux avants-postes de la réflexion et des expérimentations sur ce sujet. Mais ils ont bien du mal à y venir…

  7. M’est venue l’envie de filer la métaphore hydraulique plus avant. Et je suis arrivé à la houille blanche assez vite. Z’allez voir, c’est sympathique. Ou pas. Enfin tout ça c’est juste histoire d’essayer d’inventer des cadres de pensée, qui ne doivent pas se substituer aux vraies questions.

    Faisons l’hypothèse “s’informer est un besoin”, que l’on va faire correspondre au besoin de disposer d’un courant électrique afin de s’éclairer.
    L’information toute entière, c’est l’énergie primaire. La hiérarchisation de l’information, l’énergie secondaire donc.

    L’information existe (notamment) à l’état naturel sous forme de cours d’eau, plus ou moins gros, se rejoignant ou pas pour s’additionner, cours d’eau dont les débits varient de façon saisonnière et/ou conjoncturelle.

    Chacun se situe (habite) vraisemblablement plus ou moins près d’un ou plusieurs de ses cours d’eau, en fonction de certaines caractéristiques (encastrements politique/idéologiques, niveau d’études, CSP, centres d’intérêts, classe, etc.). Il est bien sûr possible de changer de situation (enfin, on trouvera bien quelques résistances et conservateurs ici ou là …).

    Pour s’éclairer, chacun a donc plusieurs possibilités :
    – soit prélever directement de l’énergie primaire, dans le flot, prenant donc le risque de se tromper de cours d’eau et/ou de manquer ce qui l’intéressait vraiment. Il lui faut aussi transformer cette énergie primaire en énergie secondaire, pour s’éclairer, et donc disposer des qualifications nécessaires.
    – soit s’adresser directement à un ou plusieurs fournisseur d’énergie secondaire, qui auront trié/hiérarchisé pour lui, tout en sachant que ces fournisseurs ne peuvent non plus couvrir l’ensemble des cours d’eau, “cognitivement” (techno-assisté ou pas), mais aussi du fait de leurs propres ancrages, et last but not least, des caractéristiques de leur outil de production.
    – soit un mix des deux.

    J’aime bien l’idée (en toute modestie), car elle permet à mon avis de distinguer clairement que celui/celle qui fournit une information au flot, qu’il soit journaliste ou blogger (on y arrive toujours), est dans un rôle différent de celui qui doit satisfaire son besoin … même personne ou pas.
    Blogger et journaliste sont donc à la fois deux unités de production, plutôt unitaires, mais aussi deux personnes avec des besoins à satisfaire, pas forcément branchés sur les mêmes cours d’eau, ne produisant pas la même qualité (au sens strict) d’électricité pour qui souhaite s’éclairer grâce à eux.
    Etre “dans” le flot ou contribuer au débit d’un ou plusieurs cours d’eau ne signifiant pas être correctement informé vu de celui qui s’informe (je dis ça pour les bloggers ne lisant que leur “réseau” par exemple).
    Et puis il y a les grandes centrales hydrauliques, les barrages permettant de stocker de l’énergie primaire et ainsi réguler les débits et satisfaire les pics de la demande, les périodes de sécheresse, etc.
    Est-ce que commentateurs et blogrolls sont seulement un morceau de l’outil de production d’électricité ?
    Et l’on dépasse la target fascination je crois. Cela permet de remettre internet à sa place, qui, pour beaucoup de français, est plutôt faible en tant que cours d’eau (cette notion de proximité plus ou moins choisie avec les différents flots mériterait d’être creusée, car les stratégies des mass médias historiques à l’égard d’internet sont qualifiables de médiocres pour ceux qui sont “proches”, mais vu des “autres”, ça peut tenir la route, ça renvoie assez vite aux discussions autour du journal de JP Pernaud toutes ces affaires … rassurance plutôt que reliance, etc.).

    Il faudrait largement affiner cette analogie énergétique sans doute un peu brouillonne, j’ai peut-être pris quelques libertés avec le champ des renouvelables. Et puis éventuellement creuser avec les d’autres énergies primaires (renouvelables ou non, car que seraient dans cette analogie les énergies fossile, marée-motrices, nucléaire, etc.), les systèmes d’aide public côtés producteur et consommateur, regarder si les coûts de transformation sont valablement “comparables”, examiner les inégalités “géographiques” …
    Parti comme je suis, anyway, ça va se finir en un truc de 5 pages cette affaire. 🙂
    Bref, j’en ai mis partout.

  8. @ e-cedric

    Aucun souci, la longueur de cette page est illimitée… 🙂

    Je travaille à la 4e partie de la série, qui prend une tournure… disons… moins conceptuelle 😉 et reviens à des choses plus factuelles…

    Mais la synthèse finale (en chantier elle-aussi) permettra de refiler la métaphore et ressortir le canon à concepts… 🙂

Comments are closed.