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L’avenir du journalisme entre médiapocalypse et médiamorphoses

Eric Scherer se livre à un remarquable exercice de synthèse en Introduction au Cahier de tendances MediaWatch Printemps Eté 2009 de l’Agence France Presse (dont il est directeur de la stratégie). Un constat implacable de lucidité sur l’effondrement d’un monde, celui des anciens médias, c’est à dire principalement des grandes rédactions des journaux quotidiens des pays développés, qui formaient le cœur du système de l’information dans nos sociétés. Et une interrogation lancinante sur la possibilité des journalistes de se trouver une place dans ce nouveau monde qui arrive, sur internet, puis dans celui que l’on voit venir avec l’internet mobile.

“The perfect Storm”

On sait ce que l’on perd, mais on ne sait pas où l’on va. Eric Scherer avait déjà utilisé la formule de la tempête ultime (“The perfect Storm” – document .pdf), à l’automne dernier. On est un peu aujourd’hui dans l’œil du cyclone, ce moment intermédiaire que suggérait aussi Clay Shirky (L’impensable scénario de la fin des journaux). Un très inconfortable entre-deux où les anciennes solutions ne marchent plus et les nouvelles n’ont pas encore été inventées…

Les lamentations ne changeront rien, et les incantations conservatrices pour la restauration d’un ordre passé seront des obstacles à l’invention de nouvelles solutions plutôt qu’autre chose. Certains se sont raccrochés à l’idée magique du “transfert” : les journalistes allaient tout simplement basculer sur le net avec armes et bagages et continuer à faire comme si de rien n’était. On voit bien aujourd’hui que c’est beaucoup plus grave que ça. On implantera pas en ligne avant longtemps de grandes rédactions de centaines de journalistes. Celles qui existent encore aujourd’hui sont, j’en ai bien peur, condamnées à une douloureuse agonie qui ne nous promet probablement pas une ambiance très sereine dans la décennie qui vient pour le journalisme.

C’est vraisemblablement le métier lui-même qu’il faut réussir à réinventer en profondeur si on veut lui trouver un avenir : d’autres techniques, d’autres méthodes, d’autres formes d’organisation, et peut-être même d’autres objectifs. Le défi est immense. Il n’est même pas sûr qu’il soit possible à relever.

Peut-être le journalisme n’aura-t-il été qu’un moment de l’histoire, comme les conducteurs de locomotives à vapeur ont connu le leur. Il est déjà acquis en tout cas qu’un certain âge d’or est derrière nous, que l’on peut probablement situer dans les années 60 et 70 (comme le font Elisabeth Lévy et Philippe Cohen dans leur livre “Notre métier a mal tourné”).

4e pouvoir versus journalisme de consommation

Certains craignent pour la démocratie. Clay Shirky modère bien le propos en soulignant qu’on n’a pas tant besoin de journaux que de journalistes, mais aura-t-on même tellement besoin de journalistes ? En tout cas de combien ? S’agit-il de l’enquête pour révéler au public ce que certains préfèreraient qu’il ne sache pas, s’agit-il de la vérification de ce que certains avancent comme vérité sur la place publique en dissimulant des intérêts privés sous l’apparence de l’intérêt général, s’agit-il du reportage au bout du monde pour faire venir jusqu’ici une information qu’on ne laisse pas venir toute seule… mais combien de journalistes font réellement ce travail-là aujourd’hui au quotidien ? Un sur dix ? Sûrement beaucoup moins…

Le rôle des autres est bien différent : ils alimentent en continu un robinet à nouvelles, en toile de fond de nos vies quotidiennes, ils nous divertissent ou accompagnent notre consommation de biens et de services. 90% des journalistes, au fond, ne sont nullement indispensables à la démocratie.

On sauvera, je crois, les 10% en question. Posé comme ça, le problème est déjà beaucoup moins coûteux à résoudre. C’est pour les autres que se pose réellement un problème. Ils ne parviendront pas à convaincre que c’est la démocratie que l’on sauvera dans la préservation de leur petite entreprise de promotion et d’accompagnement du lancement des nouveaux produits de l’industrie culturelle et de la société de consommation et de loisirs en général. Ils furent utiles un moment pour cela, ils le sont de moins en moins aujourd’hui.

Le point de rupture du journalisme

Il faut sortir aujourd’hui de cette hypocrisie qui pollue tout débat sur le journalisme. Combien d’entre eux font réellement ce journalisme que l’on cherche à sauver pour préserver la démocratie ? Pour tous les autres, quoiqu’ils en disent, le problème n’est au fond pas bien différent de celui des conducteurs de locomotives à vapeur…

C’est un modèle de journaliste “de mission” qui est aujourd’hui en péril, celui qui s’est imposé dans les esprits dans la dernière moitié du 20e siècle, à titre de mythe professionnel, à défaut de correspondre à la réalité d’un travail bien moins glorieux, beaucoup plus besogneux, et pas toujours très reluisant, pour la majorité de la profession.

C’est ce mythe professionnel qui arrive aujourd’hui à un point de rupture, car le développement d’internet exacerbe les tensions internes à cette profession incertaine et floue, et qui ne possède en réalité pas la moindre homogénéité. Ce ne sont pas tant les journalistes qui sont menacés que la persistance de ce mythe de l’unité professionnelle du journalisme.

S’il faut s’inquiéter, en effet, de l’avenir des grands reporters et des journalistes enquêteurs sur les sujets de société, sur l’économie et la politique, est-ce qu’on y perd tant que ça à ce que les internautes se renseignent aujourd’hui plutôt les uns les autres sur leurs choix de consommation, que ce soit aussi bien de livres, de films ou de musique, que de cosmétiques, de voyages, de voitures ou d’appareils photo ?

Est-ce qu’on y perd tant que ça à ce que ce soient les internautes eux-mêmes qui fixent l’agenda de l’information et sa hiérarchisation, puisque les journalistes faisaient ça auparavant soi disant en leur nom et que les internautes ont aujourd’hui les moyens de le faire sans intermédiaire ?

Est-ce qu’on y perd tant que ça à avoir accès désormais en direct à des sources qui ne nous parvenaient auparavant que de manière filtrée ? Est-ce qu’on y perd tant que ça à pouvoir désormais accéder à l’espace public et s’y exprimer directement, sans devoir passer justement par ces filtres ?

Je comprends bien que les éditeurs de presse posent le problème en termes de sauvetage des journaux, et que les journalistes le posent en termes de sauvetage du journalisme. Mais si l’on parle de sauver la démocratie, il va peut-être falloir tenir compte de l’avis du Peuple. Il n’est pas tout à fait sûr qu’il voit les choses de la même manière…

4 Comments

  1. Il est clair que la profession de journaliste n’est pas une profession homogène. Je dirais qu’il existe trois grandes catégories :
    1. Ceux qui font de l’info (politique, société, éducation…)
    2. Ceux qui font de l’info-pro (presse spécialisée mais “non-loisirs” et presse B-to-B)
    3. Ceux qui font de l’info-tainment (sport, loisirs, people…)

    La première catégorie représente, comme tu le dis, une minorité. C’est pour elle que le passage sur le net est et va être, sans aucun doute, le plus difficile.

    Maintenant, comme tu le dis, a-t-on besoin de ce que nous appelons des journalistes pour faire de l’info-tainment? Personnellement, je ne crois pas. Quand à l’info spécialisée, les journalistes ont sans aucun doute un rôle à jouer mais il va leur être de plus en plus difficile — mais pas impossible — de se battre sur le terrain des experts. Prenons par exemple le sujet que toi et moi connaissons bien : les médias. Quel journaliste et revue spécialisé nous informent mieux sur les médias que les blogs que nous visitons, lisons et écrivons (sans arrogance du tout) ? Ils ont très souvent — et au mieux — deux ou trois guerres de retard. C’est sans doute la même chose dans la majorité des industries.

    Reste que l’avenir appartient à ceux qui se battent pour trouver les nouveaux modèles éditoriaux et financiers. J’avoue ne plus en pouvoir de toutes ses annonces de la mort des médias (ce que ne fait pas Eric au passage et pour être totalement clair). Comme je n’en peux plus d’ailleurs de l’immobilisme de la grande majorité des acteurs des médias. Je crois qu’il est important maintenant de se focaliser sur les pistes et d’imaginer des solutions. Il est important de convaincre pour avoir le loisir d’expérimenter… Tout ça, c’est le plus difficile. C’est pour ça que je blog moins aujourd’hui et que je m’interdis (ou presque) de critiquer les initiatives des uns et des autres. Vous en dites quoi ?

  2. Qui aime bien châtie bien… Très bon texte, je suis impatient de voir la réponse d’Aliocha 😉

  3. Décidément Narvic voit l’avenir avec une lucidité de médium ! J’avoue être bluffé par sa concision et la structure très claire (et éclairante) de sa pensée. (Pour le règlement, j’accepte les tickets resto ;-))

    Ce qui est amusant, c’est de voir à quel point ces questions sur l’avenir du journalisme résonne dans la société toute entière.

    Le problème avec la loi Hadopi tient de la même problématique. Un modèle économique s’effondre mollement, les tenants du système tentent avec l’appui de l’Etat de verrouiller le système pour conserver leur rente de droit, pendant ce temps, des esprits “libres” (ou open sources !) tente d’inventer d’autres modèles, d’autres approches du métier, rappelant au passage que le temps où les artistes vivaient de leurs prestations physiques n’est pas si éloigné. Est-il si normal de voir des gens qui multiplient leurs gains par X pour un enregistrement de leur prestation ? Ca peut se discuter ? Le journalisme a-t-il tant besoin d’une rédaction pour exister ? A voir…

    La concentration des pouvoirs et de l’argent n’est plus tellment acceptée dans notre société. La base se sent trompée, abusée devant la confiscation (de l’argent, du pouvoir, de la reconnaissance, des biens, de la nature, etc.), elle souhaite s’affranchir de l’autorité de la structure qui l’emploi ou qui lui donne accès à l’info ou encore à la musique pour décider par elle-même : et la technique lui permet aujourd’hui d’espérer y parvenir.

    Téléchargement, blog, productions, le créative commons apparaît comme envisageable à un nombre toujours plus grand d’internautes. Attention, je ne dis pas que cela va donner une culture plus intérêssante, loin de là. La perspective de voir tous les talents (y compris le zéro talent) revendiquer le même traitement au principe de l’égalité fait un peu peur. Il n’empêche, le changement aura lieu.

    http://www.lachosenumerique.com/

    http://www.lamachineaecrire.net/

  4. @ Merlin

    Les tickets restau pour une dinette chez Flunch, je suis moyennement intéressé. Mais va pour une bière en terrasse au soleil. 😉

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