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L’avenir de la presse en débat sur Contre-feux

Presse écrite : Faut-il sauver le papier ou le journaliste ?

Contre-Feux] Débat ouvert sur l’avenir de la presse, avec la participation de Christian Delporte (universitaire, spécialiste de l’histoire des médias et du journalisme), Jean-Marie Charon (Sociologue des médias, CNRS, EHESS), Michael Oreskes (ancien directeur de la rédaction de l’International Herald Tribune), Cedric Motte (Chouingmedia), Emmanuel Schwartzenberg (journaliste économique et politique)… et narvic (novövision). 😉

(noir)Nicolas Sarkozy, lors de son discours inaugurant les Etats Généraux de la presse écrite, a laissé entendre qu’une crise de la profession se cachait derrière la crise du support. Les journaux papiers voient leurs tirages diminuer d’années en années, et les bouc-émissaires de cette crise sont vite trouvés, les gratuits et internet en tête. Pourtant, cette situation précaire date depuis les années 60, et l’apparition de la sacro-sainte messe du 20heures. S’agit-il d’une crise de l’offre ou de la demande ? Si le public ne veut plus d’une presse quotidienne nationale payante, ne doit-on pas respecter son choix ? Alors que l’information n’a jamais été aussi accessible et foisonnante, ne faut-il pas repenser le métier de journaliste à l’ère du numérique ?

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• [Et si on pensait aux lecteurs ?

(Christian Delporte) Le verdict des lecteurs est terrible pour les quotidiens : lire un quotidien n’est plus un besoin. / A vrai dire, les journaux ne sont pas les seules victimes de la fragmentation sociale et culturelle. Désormais, la “tribalisation” du public pose aussi un problème énorme aux radios et aux télévisions les plus généralistes. / Alors, au moment où se décide l’avenir des journaux, on serait bien inspiré de s’interroger davantage sur leurs contenus.

Concentration : une fausse priorité pour la presse écrite

Jean-Marie Charon] Confrontée à la mutation du système médiatique, la presse écrite doit réinventer son offre éditoriale. Celle-ci doit lui permettre de regagner en crédibilité. En revanche la concentration qui se profile derrière les Etats généraux est hors sujet.

• [“L’avenir du journalisme est radieux”

(Michael Oreskes) “Il ne s’agit pas ici d’une crise DU journalisme, bien que nous soyons clairement confrontés à une crise POUR le journalisme. En revanche, c’est le modèle économique qui est en crise. / Ce qui doit être sauvé, c’est le journalisme de qualité. / Ce qui est moins clair en revanche, c’est de savoir si le Web a capacité à générer le soutien financier suffisant pour porter le journalisme. / Nous devons trouver des moyens différents et novateurs de rapporter l’actualité sur Internet.

Etats Généraux : les médias franchement responsables, parfois coupables

Cédric Motte – [Chouingmedia ] Le verdict est sans appel : les médias, en particulier la presse imprimée, a besoin d’un modèle économique fort. Mais derrière ce constat, une double crise se dessine, directement imputable aux producteurs de l’information : une crise de valeur et de crédibilité.

L’exception journalistique française

(Emmanuel Schwartzenberg) Si l’émergence de groupes pluri-médias est une nécessité, il faut mettre à leurs têtes des professionnels de l’information. Et non pas abandonner les médias à des groupes comme Dassault ou Bouygues dont la raison d’être n’est pas d’informer le lecteur.

Et si l’information se passait de journalistes ?

(narvic) Les Etats Généraux s’appliquent à sauver les médias comme entreprises et les journalistes comme corporation. Une opération vaine, à l’ère d’Internet ?

La presse écrite n’est pas confrontée à un problème franco-français de distribution et de coûts d’impression. Elle est en crise dans tous les pays développés car son modèle économique s’effondre : son produit, le journal en tant que tel, un paquet formé de constituants divers (du reportage de guerre aux mots croisés) rassemblés sous un même emballage et distribué une fois par jour, est en voie de dislocation, et ses ressources (publicité, petites annonces…) sont en pleine dispersion.

Il n’y a tout simplement plus assez de gens intéressés par un tel produit, et on ne peut plus le produire à un coût raisonnable pour ceux qui sont encore tentés de le lire. Je ne vois plus guère d’espace de rentabilité entre des quotidiens gratuits, formés surtout de dépêches, et des news magazines distribués une fois ou deux par semaine, proposant des reportages, des enquêtes et des analyses. Entre les deux ? Rien.

Illusion du “transfert” sur le net

Parmi ceux qui sont déjà convaincus de cette impasse, certains ont placé tous leurs espoirs dans un “transfert” de leur activité sur internet et tentent d’y reconstituer un “web médiatique” en important tout en bloc : les marques, les articles et les signatures. Ça aussi, ça risque de ne pas très bien marcher…
Les gros sites web d’information des entreprises de médias courent tous aujourd’hui après une introuvable rentabilité, ce qui les pousse à une telle mutation que le résultat pourrait bien être finalement… monstrueux.
La publicité s’échappe des médias traditionnels vers le net, mais sur le net elle s’émancipe des médias et trouve d’autres supports que l’information. Surtout, la publicité en ligne rapporte beaucoup moins qu’ailleurs. Pour les médias en ligne, il faut donc faire avec moins, beaucoup moins de moyens qu’avant.
Ensuite, l’audience en ligne se révèle de nature bien différente de celle des médias traditionnels : elle est volatile et infidèle, et généralement peu attentive. La concurrence pour la capter est féroce et le combat est à recommencer tous les jours.

Forte concurrence, moyens limités et faible rentabilité : la seule issue est dans l’effet de masse… avec un produit pas cher, attractif et passe-partout. Il n’y en a qu’un : l'”infotainement”, l'”easy news” ou la “fast news”. Ce “web médiatique” a-t-il un autre avenir que le règne du “canons à dépêches” sous l’emprise totale du marketing rédactionnel ?

La fin d’un monopole

Il y a, surtout, que sur le net, les médias ne sont plus du tout les seuls à produire de l’information. Et ne sont plus les seuls à la distribuer. Leur monopole est tombé. Les institutions, les associations, les entreprises, les experts et les particuliers ont un accès direct à la publication en ligne. De nouveaux moyens apparaissent pour accéder à l’information, la hiérarchiser et la partager. Non seulement la concurrence est plus forte entre les médias, mais il y a de nouveaux concurrents : les algorithmes et les utilisateurs eux-mêmes organisés en réseaux.

Les médias en ligne ont tenté de reconstituer des “paquets” comme avant, en construisant des “sites” comme ils faisaient des “journaux”. Mais les internautes ne sont pas preneurs, en tout cas pas comme ça… Sur le net, l’information est devenue “liquide”, on la consomme à l’unité, article par article. C’est l’ensemble du web qui est devenu un seul média global, et c’est l’ensemble du web qui fonctionne comme une machine à hiérarchiser l’information, en mettant à profit les effets de réseaux et la puissance de calcul mise au service des algorithmes.

Qui fait aujourd’hui “l’agenda de l’information” en ligne ? Sûrement pas la page d’accueil des sites lemonde.fr ou lefigaro.fr ! Bien plutôt les règles de référencement de l’algorithme de GoogleNews, le vote des internautes anonymes dans les sites d’agrégation d’information et la puissance de recommandation de la blogosphère et des autres réseaux sociaux et plates-formes de partage.

Des journalistes en quête d’utilité

Les cartes sont rebattues. Les réputations ne tiennent plus à des statuts, mais se reconstruisent au quotidien, sous le regard des internautes qui votent avec leurs clics et font circuler l’information avec des liens. De nouveaux enjeux de l’information apparaissent : comment trouver ce que je cherche dans cette abondance, comment hiérarchiser, comment valider ? A qui se fier ? Qui est pertinent ? Des journalistes ont peut-être un rôle à jouer dans ce domaine, à côté des algorithmes et des réseaux sociaux. Mais c’est à eux de convaincre qu’ils sont encore utiles, en se plongeant dans ce monde des blogs, de l’information liquide et du web social pour tenter de s’y faire une petite place. C’est un nouveau journalisme, qui reste à inventer.