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Journalisme : un nouveau pacte de confiance avec le lecteur ?

Je relaye “L’Appel d’Aliocha” aux journalistes professionnels à conclure “un nouveau pacte de confiance avec le lecteur” par l’adoption d’une vraie déontologie du journalisme, qui fait défaut aujourd’hui, même si je ne suis pas réellement convaincu qu’il ne soit pas déjà trop tard, et que ce soit le bon chemin…

Laissons une chance à cette entreprise, qu’Aliocha défend avec passion et sincérité :

Redresser la tête

(noir)Quand allons-nous comprendre que face à l’offensive de la communication, il ne nous reste plus que la déontologie pour nous distinguer ? Quand allons-nous comprendre qu’une proclamation solennelle de ce que nous sommes ajoutée à la création d’un système de sanction nous permettra de redresser la tête et de dire fièrement : je suis journaliste, voilà quel est mon métier, voilà les obligations auxquelles je suis astreint et voilà la qualité du travail que je m’impose pour vous servir amis lecteurs ? Sincèrement, j’espère que cette conclusion fera partie des principales recommandations des Etats généraux de la presse, sinon ils n’auront servi à rien.

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Journalistes contre communicants

(noir)Je crois à un nouveau pacte de confiance avec le lecteur fondé sur un journalisme critique qui dévoile désormais les mécanismes de la communication, moque les travers de la langue de bois, révèle les mensonges et les approximations. Tout cela nous le cachons à l’heure actuelle, nous livrons aux lecteurs le produit fini après avoir dégagé avec peine l’information sous le tombereau d’âneries qui la recouvrait. Il est sans doute temps de montrer ce travail. Non seulement nous restaurerons la confiance mais nous tiendrons en respect les communiquants. Car je trouve qu’ils se sentent si à l’aise en ce moment qu’ils en perdent toute pudeur et ne font même plus semblant de nous craindre ou de nous respecter. La seule façon de faire cesser cela, c’est de révéler au public la manière dont fonctionne réellement le système. Il me semble qu’il est là le grand tournant que nous devons amorcer et je crois bien que c’est une question de survie.

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Je signale que des journalistes qui réfléchissent à ces questions, et font des propositions concrètes, se sont regroupés dans l’Association de préfiguration d’un Conseil de presse (APCP) (président : Yves Agnès, ancien journaliste au Monde).

Pourquoi je ne suis pas convaincu ?

Les journalistes ont-ils encore assez de force et de détermination pour lancer une telle révolution professionnelle, face aux oppositions évidentes qui vont dresser de puissants obstacles à cette entreprise ?

• La première de ces oppositions, c’est celle des patrons de presse eux-mêmes, dont la plupart ne sont pas des journalistes mais des gestionnaires, mandataires des propriétaires des médias, dont ils défendent avant tout les intérêts. L’organisation du journalisme autour de la “colonne vertébrale” d’une déontologie impérative et contrôlée ne fait pas leur affaire, car elle redonnerait aux journalistes une autonomie d’abord et avant tout vis à vis de leur employeur.

Il s’agirait de revenir plus ou moins à l’état du rapport de force entre les journalistes et les propriétaires de médias qui prévalait au temps de “l’âge d’or” des sociétés de rédacteurs, qui sont aujourd’hui très affaiblies, voire moribondes. Elisabeth Lévy (Causeur.fr) et Philippe Cohen (Vendredi.info) raconte cette grandeur et cette décadence du journalisme dans “Notre métier a mal tourné” :

A la Libération, un projet “révolutionnaire” a vu le jour : le contrôle des journaux par les journalistes eux-mêmes: “Le journalisme ne devait plus être une marchandise, comme diraient les “alter” aujourd’hui, mais un “service public” “. Le terme semble aujourd’hui compassé, mais au Monde, comme à Libération, il s’agissait bien d’un projet d’“autogestion”. Et dans les titres dont les journalistes n’étaient pas propriétaires, ce sont les sociétés de rédacteurs qui revendiquaient un contrôle sur la nomination du directeur de la rédaction et sur la politique éditoriale.

(noir)En 1969 (…), la Fédération française des sociétés de journalistes regroupe plus de trente médias et deux mille adhérents – un cinquième de la profession – autour d’un triple objectif énoncé par son président Jean Schwoebel : “Faire en sorte que l’idée de service l’emporte dans les entreprises de presse sur la préoccupation de profit, assurer le recrutement des journalistes de qualité et garantir l’indépendance de plume de ces derniers.” Le pouvoir des journalistes est alors à son faîte. Mais personne ne le sait.

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C’est que la suite de l’histoire est “une tragédie”, “entre révolte et servitude”… Les auteurs retracent en détail la décadence du projet fondateur du Monde et celle de Libération, mais ils se demandent aussi à travers l’analyse des crises récentes au Monde et aux Echos, si “les sociétés de rédacteurs relèvent le nez ?”.

• Forte opposition à attendre également face à un tel projet de la part du monde des communicants, justement, et des annonceurs en tous genres qui font appel à eux pour vendre leurs produits et leurs messages de tous ordres. Et les politiques font bien évidemment parti du lot.

• Une telle entreprise demanderait aussi que les journalistes retrouvent une unité qui n’existe plus aujourd’hui, si elle a jamais existé. Elle pourrait se révéler bien difficile à trouver quand certaines questions déontologiques seraient mises clairement sur le tapis : y a-t-il une place dans ce journalisme intègre pour les papparazzi, pour les journalistes de ragots et de potins de la presse people, pour les journalistes alimentaires et promotionnels qui peuplent en masse la presse magazine, notamment, et qui ne sont que des relais masqués des annonceurs dont ils vantent les cosmétiques, les voitures, les voyages, les livres, les disques, etc.

Quand on a enlevé tous ceux-là (et quelques autres encore), combien reste-t-il de divisions pour former cette armée des journalistes intègres ?

• Plus fondamentalement, je ne suis pas convaincu qu’un tel projet, de nature clairement corporatiste, soit une réponse satisfaisante à la crise de crédibilité de l’information auprès du public, qui ne touche pas seulement l’information émanant des journalistes, mais tout autant celle émanant d’à peu près toutes les institutions perçues par l’opinion comme défendant des intérêts particuliers contre l’intérêt général.

Il me semble bien illusoire d’attendre un soutien de l’opinion publique pour une telle entreprise de “redressement” des journalistes, car il sera bien difficile de la convaincre que ce projet de corporation est conçu dans son intérêt, et pas avant tout dans celui… des journalistes eux-mêmes.

• Enfin, comme je le dis assez souvent sur ce blog, c’est l’utilité même du journalisme qui est aujourd’hui profondément remise en cause par les évolutions sociales liées aux nouvelles technologies. C’est la libéralisation de l’autopublication, qui fait tomber l’ancien quasi-monopole des journalistes sur l’accès à l’espace public, c’est une information qui circule aujourd’hui en ligne à profusion, de manière “liquide” ou “granulaire”, ce qui transforme en profondeur la manière d’y accéder et pose de nouveaux problèmes de tri et de hiérarchisation, c’est le développement, à travers les réseaux sociaux en ligne, de communautés de partage d’information et de recommandations, qui s’affranchissent du passage obligé par un médiateur professionnel de l’information…

Bien entendu, il y a toujours besoin d’éthique dans ce nouveau monde de l’information, et peut-être même davantage. Mais ce n’est pas seulement d’éthique du journalisme que nous avons besoin : il nous faut aussi une éthique des blogueurs, une éthique des moteurs de recherche et des agrégateurs, une éthique des réseaux sociaux… C’est partout que se posent des problèmes éthiques face à la diffusion d’information fausse, voire falsifiée, pour la protection de la vie privée et des données personnelles, pour la protection de l’enfance, le tout dans le respect de la liberté d’expression…

Les journalistes ont peut-être un rôle à jouer dans ce nouveau monde, mais ils ne le trouveront, à mon avis, que dans l’ouverture totale de cette profession et la remise en cause fondamentale par elle-même de sa propre utilité, des fonctions sociales qu’elle peut remplir, du service à la communauté qu’elle peut apporter… et pas dans une fermeture corporatiste autour d’une définition du métier qui est dépassée.

7 Comments

  1. Cher Narvic,
    Je viens de voir par le plus grand des hasards que vous aviez cité l’enquête que j’ai réalisée il y a peu pour Bakchich sur les journalistes du web. Je crois en effet qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur ces mutations qui touche le métier. Je ne connais pas bien votre blog, mais je vais me rattraper. Si j’ai cru comprendre que vous vous méfiez des journalistes, je serai toutefois ravi de pouvoir échanger un de ces quatre avec vous sur ces sujets, par mail, par téléphone ou autour d’un café.
    Bien à vous

  2. @narvic: Tout ce que vous dites est évidemment exact.

    Deux observations cependant.

    D’abord le projet de doter la presse d’une déontologie est tout sauf corporatiste. Je réfute totalement ce mot et avec la plus grande force. Il me semble que le vrai corporatisme, c’est précisément de refuser de se doter d’une déontologie à l’heure où la plupart des professions et des activités économiques en ont une. L’assimilation de la déontologie et du corporatisme provient d’une vision pas forcément exacte des professions libérales constituées en ordres. Je n’appelle pas à la constitution d’un ordre des journalistes, tout au plus à la mise en place d’une déontologie, annexée au contrat de travail et dont le non-respect pourrait être sanctionné au titre de la faute professionnelle et disciplinairement, peut-être par la commission d’attribution de la carte. Rien de plus. Je ne vois pas où est le corporatisme dès lors qu’il existe déjà une communauté journalistique dotée d’une carte de presse à laquelle est lié un statut.

    Ensuite, si je veux bien croire à l’opposition des patrons de presse, j’essaie de démontrer qu’elle est aberrante. L’éthique aujourd’hui possède une vraie valeur marchande. Il ne s’agit donc pas de plaider pour un monde de bisounours en ayant la naïveté de croire que des dirigeants de presse pourraient saluer et encourager la vertu, mais de répondre à leurs préoccupations économiques en leur disant, assez cyniquement au fond, vous voulez gagner de l’argent ? Alors faites comme les grands groupes internationaux qui se préoccupent d’éthique et tentez de comprendre que les attentes du public sont là et nulle part ailleurs. J’en veux pour preuve le fait qu’Internet apparaît comme un lieu d’information vérité contre la communication officielle des médias. Il n’y a pas plus de vérité sur Internet que dans les journaux et même sans doute moins. Mais la presse est soupçonnée de collusion avec les intérêts économiques et politiques. Et elle est désavouée. Comment corriger cette image si ce n’est avec la déontologie ?

    Je conclurai sur une interrogation : où avez-vous lu dans mon article que je plaidais pour “une fermeture corporatiste sur une définition du métier dépassée”? Au sujet du corporatisme, j’ai déjà répondu, au sujet de la fermeture, je n’ai nullement l’intention de fermer quoi que ce soit, j’ajoute une déontologie à une carte de presse, elle est où la fermeture ? Si vous songez à une fermeture aux voyous, oui en effet, mais faut-il s’en choquer ? Auriez-vous une tendresse quelconque pour ceux qui dévalorisent le métier en roulant pour la communication ? Quant à une quelconque définition, je n’en donne pas non plus, sauf à considérer qu’un journaliste serait alors un titulaire de carte de presse soumis à des règles éthiques. Est-ce à ce point choquant ?

  3. rien de tel qu’un appel anonyme à la déontologie pour mesurer l’ampleur de la crise.

    J’aime assez l’idée que l’éthique est aussi un argument de monétisation. D’ailleurs c’est celui qu’avancent à juste titre la plupart des patrons de presse. Pour le reste pas mal de bons arguments qui tiennent de l’affirmation symbolique, simplement je ne crois pas que la solution doivent être de nature symbolique. C’est bien trop tard.

    On attend éventuellement une réforme des pratiques journalistiques pas une charge de cavalerie haute en couleurs…

  4. @emmanuel : voyez-vous je suis lasse des jérémiades, autant que d’attendre l’émergence de je ne sais quel nouveau modèle que personne ne parvient à inventer. Peut-être au fond parce que tout ce qu’on nous demande c’est de faire notre boulot correctement. Seulement c’est si simple que c’en est presque incroyable n’est-ce pas. Voilà qui me fait penser aux hypocondriaques qui harcèlent leur médecin pour qu’ils leur trouve une pneumonie quand ils n’ont qu’un gros rhume. Alors je propose non pas de s’observer le nombril journalistique en se demandant pourquoi il n’est pas tout à fait rond, mais de regarder les autres professions, le monde économique et de tenter de comprendre où il va pour le suivre. Et je le fais sur un ton d’espoir parce que les pleurnicheries ne mènent nulle part. La preuve, nous ne sommes nulle part.

  5. Bonjour Narvic,
    Tout à fait d’accord avec toi et comme avec beaucoup de tes billets. C’est un plaisir d’ailleurs de voir une telle compréhension des enjeux en cours.

    Il s’agit moins de contrôler la conduite du journaliste que de justifier sa raison d’être et sa fonction aujourd’hui. Je ferais un parallèle avec le photo-journalisme. Il connait des difficultés aussi. Mais personne ne viendrait remettre en cause sa “fonction” : parce que les photos d’un reportage sur les sdf, l’usine x ou telle zone de conflit sont la preuve même d’un travail sur le terrain, d’une prise de risque, d’une enquête. Une soif d’aller voir, de recherche de vérité et de savoir pourquoi. A des km de patrons de presse issus des milieux financiers et de “déjeuners diplomatiques” pour ne pas froisser. Et si ce journalisme là n’existe plus, les autres pans (journalisme d’opinion notamment) n’existent plus non plus.

    Il y a une généralisation qui entache l’ensemble (un animateur télé n’est pas un journaliste, pas plus qu’un éditorialiste s’il n’est que ça) et qui nécessite plus des points sur les i au sein de la profession qu’un règlement (contrôlé par qui ?).

    Et plus généralement un manque de positionnement dans le flou idéologique actuel qui conduit effectivement à une communication “in” et rentable aux messages vides de sens. Et pour lequel un règlement ne changerait rien.

  6. Merci Cher Narvic pour ce contrepoint fort utile.
    Je vous fait part d’une des trois propositions que j’ai récemment postées sur le blog d’Aliocha ( que je salue au passage et que je remercie pour ce débat sur l’éthique journalistique) :

    Dans la suite de mes propositions, une peut-être complètement folle mais pas tant que ça : aider à la création d’une mega-association de citoyens-lecteurs avec des comités locaux. Cette association serait partie prenante dans les directions éditoriales, de même que certaines associations de patients ont leur mot à dire dans la prise en charge de certaines maladies et dans les directions de la recherche scientifique.
    Après tout qui est d’abord concerné, qui achète et qui se plaint ? Le lecteur !

  7. peut-être suffit-il de veiller à l’application des textes existants avant de parler d’organismes pour encadrer la déontologie 🙂 La déclaration des droits et devoirs des journalistes européens de Munich par exemple, qui date du début des années 70. C’est un texte clair qui mérite d’être relooké pour être adapté aux temps présents. Des propositions sont faites actuellement par les syndicats de journalistes et les associations de faire inscrire ce texte plus profondément.

    c’est ici : http://www.acrimed.org/article29.html

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