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Journalisme, politique, clanisme et système des dépouilles

Non, le président Sarkozy ne place pas ses hommes dans les médias pour en prendre le contrôle. L’expérience montre que ça ne marche pas : le contrôle des médias n’a jamais empêché de perdre les élections et Sarkozy le sait (il se souvient de 1967, 1981 ou 1986…). Il s’agit plutôt d’une version médiatique “à la française” du système des dépouilles américain : on place ses hommes pour les remercier des services rendus.

C’est l’analyse remarquable et décapante d’Alain Joannes, sur Journalistiques, du clanisme journalistique.

(noir)“Il faut considérer l’élimination de Patrick Poivre d’Arvor comme l’acte de vengeance du chef de clan Nicolas Sarkozy (“Souviens-toi de l’enfant du G8” = “Souviens-toi du vase de Soissons”) mais aussi et surtout comme la nécessité “tribale” de remplacer des gens peu convaincus par des gens dévoués, qu’il faut bien remercier concrètement.”

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Vu sous cet angle – un peu cynique tout de même, ou alors désabusé -, l’affichage des opinions politiques par les journalistes est même pour Alain Joannes, plutôt “saine” :

(noir)“L’affichage d’un engagement politique est surtout plus honnête que la vomitive “neutralité” journalistique affichée par telle “personnalité” télévisuelle qui a successivement “servi” Yvette Roudy et Jean Poperen au PS, donc Mitterrand, puis Balladur et Chirac avant de ployer devant Sarkozy. Les téléspectateurs qui ne connaissent pas de tels parcours croient au professionnalisme alors qu’il y a surtout beaucoup de veulerie.”

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(noir)“L’éviction de Patrick Poivre d’Arvor et la promotion de Jean-Claude Dassier à l’instigation de Nicolas Sarkozy n’ont donc rien de scandaleux pour qui sait que ce pays est régi par une mouvance de gens qui – en politique, en économie, dans la culture et dans les médias – briguent des positions en vue. (…)

(noir)Leurs réseaux de connivences s’enchevêtrent de manière invisible. Ni les sociologues des médias, ni la plupart de leurs confrères et surtout pas l’opinion ne connaissent ces réseaux.”

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(noir)Les parrains de la presse(/noir)

Ce fonctionnement clanique du journalisme français, son organisation par réseaux de connivences, est un secret bien gardé de la profession : il reste totalement invisible de l’extérieur, on ne le discerne que de l’intérieur. Et même à l’intérieur, tout le monde sait plus ou moins, mais personne ne dit rien, ou si rarement…

Le phénomène devient parfois palpable quand quelque parrain de la presse française se met un peut trop en avant, ce qui flatte son égo, mais n’est finalement bon qu’à prendre des coups : Jean-Pierre Elkabbach, grand parrain chef de clan s’il en est, doit certainement méditer là-dessus à l’heure qu’il est… Il n’est que d’écouter ceux qui font aujourd’hui son éloge… pour reconnaître la défense du clan.

Ces réseaux professionnels se forment tout au long d’une carrière, parfois dès les écoles de journalisme, au grès des rencontres des uns et des autres dans les différents médias par lesquels ils sont passés. Certains médias ont toujours eu la réputation d’être de bonnes pépinières…

Ce fonctionnement n’est certainement pas propre au journalisme français : sa spécificité tient probablement plus à l’interpénétration, en France, de ces réseaux dans le journalisme, la politique, mais aussi l’administration, la culture et l’économie.

Le citoyen devine sourdement l’existence de tels réseaux au sein des élites françaises. Ce qui le pousse un peu à la paranoïa et au “complotisme”. C’est pourtant une erreur de croire que ces mécaniques sont en mesure de mettre en place de réelles manipulations de l’opinion. Ce n’est pas simple à faire, et le plus souvent, ça ne marche pas très bien : sinon, on n’en serait pas à trois référendums ratés successifs sur l’Europe, et Edouard Balladur serait président de la République.

Non, ces réseaux sont plutôt “à usage personnel”. Ce sont des garanties de carrière que l’on échange contre de menus services… Oui, il s’agit bien plus de petits services que de grands complots. C’est qu’il faut tout de même veiller à ne pas casser le jouet, ne pas scier la branche sur laquelle on est assis.

C’est que ceux qu’Alain Joannes appelle les “prépondérants” ont un petit problème et sont, finalement, conscients de leurs limites :

(noir)“Les Prépondérants ont un problème qui les rend historiquement inutiles et, pour tout dire, parasitaires. Ils disent vouloir influer mais ils sont trop préoccupés d’eux-mêmes – infatués – pour pouvoir agir efficacement sur le cours des choses.”

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C’est bien de lire ça de temps en temps…