le salon

Journalisme amateur : quel bilan ?

L’un des fondateurs du site d’information en ligne Rue89, Michel Lévy-Provençal, se retire du projet, qui n’a pas su surmonter “la logique de castes” et renonce, dans les faits, à son objectif initial d’une information à trois voix : “journalistes, experts, internautes”.

Mais au fond, quel est le bilan réel de la libre expression sur internet et du fameux “contenu généré par les utilisateurs” (UGC) ? Qu’avons nous appris de nouveau du journalisme collaboratif ou amateur ?Michel Lévy-Provençal (photo ci-contre), l’un des co-fondateurs (et actionnaire) du journal en ligne Rue89, se retire du projet et s’en explique sur son blog. Laurent Gloaguen reprend cette info sur Embruns. Je remets ici en forme les commentaires que tout cela m’a inspiré (ici et ) (la stratégie du coucou, vous vous souvenez ?).

Michel Lévy-Provençal est déçu par la tournure du projet Rue89, auquel il est associé depuis l’origine. Un projet auquel il avait cru :

(noir)“Nous voulions mettre les blogueurs et les internautes au coeur du projet. Le rôle de la rédaction était de privilégier les témoignages, de s’assurer que les faits et seuls les faits seraient rendus, de bannir le dogmatisme et d’animer le débat entre internautes. Le travail des journalistes devait se limiter à sélectionner les meilleurs contenus émanants d’experts, d’amateurs (souvent de blogueurs) et d’internautes pour fabriquer un journal d’un nouveau genre. En somme un projet d’interêt public.

(/noir)

Mais la réalité du site, qui enregistre pourtant de bons résultats d’audience, semble-t-il, ne correspond pas à ce qu’il attendait :

(noir)“Dès la semaine qui a suivi le lancement du site je leur faisais part de mon étonnement de voir Rue89 se transformer en un journal d’opposition constitué presque exclusivement d’articles ou d’éditos émanants de la rédaction ou d’amis de la rédaction, souvent journalistes. La logique de castes perdurait, seul un détail changeait sur la forme : l’édito devenait billet de blog… Tous les jours depuis des mois je me désole de voir disparaitre les contributions de non journalistes sur le site. Je m’amuse souvent à compter le nombre de papiers qui n’émanent pas de la rédaction ou du sérail journalistique. Hier (le 19 février) par exemple, sur la quinzaine d’articles en “une”, un seul était issu d’un non professionnel de l’information. Le site en est arrivé jusqu’à faire la promotion des “blogs” de la rédaction.”

(/noir)

Tout cela m’inspire ces commentaires sur Embruns :

(noir)“Je peux comprendre la désillusion de Michel Lévy-Provençal, car rue89 propose effectivement un journalisme militant très classique (trés Libé d’il y a quelques années…), plutôt bien fait et efficace d’ailleurs, mais ni révolutionnaire, ni collaboratif, comme annoncé.

(noir)Seulement, ils sont où les collaborateurs de ce nouveau journalisme ? Ni rue89, ni Agoravox, ni Obiwi, et encore moins lepost.fr ne les ont trouvés…
Du buzz, beaucoup de buzz, des anecdotes, des gags et des blagues… Et des opinions, essentiellement des opinions… Le règne de l’éditorial à la portée de tous…

(noir)Elle est où cette information à côté de laquelle passeraient les journalistes professionnels et que des non-professionnels devaient nous apporter dès qu’on leur donnerait l’occasion ?
Existent-ils ces amateurs éclairés de l’information, ou bien n’est-ce qu’un fantasme ?”

(/noir)

(noir)quelques exemples :

(noir)– les associations de soutien au SDF se mobilisent : les journalistes professionnels étaient hier soir à la République pour montrer ce qui s’y passe, mais on ne les voit guère suivre les SDF au quotidien pour montrer comment ils vivent, on ne les voit guère s’intéresser à ces logements que l’on a pas construits depuis 30 ans et qui manquent tant aujourd’hui, mais personne ne le fait à leur place, même sur internet…

(noir)– Les grèves se multiplient aujourd’hui dans le pays pour réclamer des hausses de salaire : les journalistes professionnels (même de gauche) ne vont guère interroger ces grévistes pour leur demander pourquoi ils font grève et pour montrer comment ils vivent. Mais personne d’autre n’y va, même sur internet…

(noir)– Idem pour les policiers qui se suicident, les sans-papiers qu’on expulse, les caissières à mi-temps qui passent quatre heures par jour dans les transports en commun, les jeunes diplômés à bac+5 de banlieue au chômage, les agriculteurs endettés jusqu’au cou, les “petits” maires qui renoncent à se représenter, etc., etc.

(noir)Les journalistes professionnels se désintéressent d’eux, alors qu’elle est bien là l’information qui permet de comprendre ce qui se passe dans ce pays aujourd’hui et pourquoi les gens réagissent comme ils le font, notamment aux dernières élections….
Certes internet est un nouvel espace de libre expression qui s’est ouvert. Mais tous ces gens dont je viens de parler ne s’en saisissent pas, car ils ont bien d’autres choses à faire, beaucoup plus importantes pour eux dans l’urgence qui est la leur

(noir)Et les nouveaux venus, qui ont maintenant l’accès à l’expression publique, dont les journalistes avaient auparavant le monopole, ne semblent pas très pressés de rendre compte de cette réalité-là… Ils témoignent d’eux-mêmes, ils affichent leur opinion, ils dénoncent. Mais ils n’apportent pas d’information : ils recyclent l’information qui tourne déjà en boucle et ne font qu’en proposer une analyse personnelle différente (et encore ! vu qu’elle tourne avec les mêmes infos de base, en réalité, elle n’est pas très différente).
Non, ceux qui s’expriment sur internet rendent compte de leur propre point de vue, de leur opinion personnelle, et c’est plutôt un point de vue de privilégiés, dotés d’un ordinateur et d’une connexion internet… Et en réalité, leur opinion, on la connaissait déjà !

(noir)Ils ne vont pas plus que les autres chercher l’information qu’on avait pas, ce qui était le rôle des journalistes professionnels, et ce qu’ils ne font plus (pour de multiples raisons, mais surtout pour des raisons économique: cette information-là, celle qui ne divertit pas, celle qui est même assez chiante et anxiogène, mais qui aide à comprendre et à se faire une opinion, et bien elle se vend mal, très mal… Car les lecteurs ne s’y intéressent guère eux non plus… Et si elle ne se vend pas: il n’y a pas de salaire pour celui qui va la chercher ! Les lecteurs ont l’information qu’ils méritent, c’est à dire celle qu’ils achètent.

(noir)Alors la libre expression sur internet, finalement, n’apporte aucune information nouvelle dans le débat. Expression de l’égo, d’une insondable pauvreté en information nouvelle…

(noir)PS: je ne sauverais du lot que les universitaires et quelques spécialistes dans des tas de domaines pointus, qui se sont saisis de ce nouvel outil pour tenter de diffuser le travail de réflexion qu’ils menaient déjà par ailleurs, mais qui n’était pas relayé par la presse et restait inaccessible. Ceux-là conservent l’ambition d’observer, de chercher, de comprendre, d’expliquer, ce que la plupart des journalistes ont renoncé à faire.

(noir)Leur contribution, à travers de multiples blogs d’une très grande qualité, est la seule vraie nouveauté encourageante apportée par internet pour le moment D’ailleurs les journalistes se jettent sur ces blogs pour les piller…
Mais pour le reste, le bilan de la libre expression sur internet est bien maigre.

(/noir)

Voilà. Rien à ajouter pour le moment. Et vous ? Vous en pensez quoi ?

Mise à jour (samedi 23 février): un point de vue intéressant chez Authueil :

(noir)“L’idée de base de Rue89 était de monter quelque chose qui ne soit pas la reproduction d’un journal en ligne, mais quelque chose de nouveau, dans l’esprit blog. L’analyse, qui se vérifie d’ailleurs, est que les blogs vont dépasser les sites de journaux, car ils abordent le traitement de l’information différemment. Ceux qui ne lisent plus les journaux papier, parce qu’ils ne se retrouvent plus dans la manière dont les journalistes français traitent l’information, ne vont certainement pas se tourner vers des sites animés par des journalistes reproduisant les mêmes comportements et les mêmes schémas de pensée, parfois en pire comme l’a magnifiquement prouvé le Nouvel Obs. Il y a quelque chose à faire, et nous sommes beaucoup à sentir ce vide, qui ne pourra pas être comblé par un blog d’amateur tenu par une seule personne. Il faut une équipe de professionels, compétents et faisant cela à plein temps.”

(/noir)
Je n’ai personnellement aucune prévention contre un tel projet, qui serait probablement très intéressant. Mais, d’une certaine manière, il existe déjà ce “blog collectif”, et ça s’appelle l’agrégation de contenu, grâce aux flux RSS !

Pour le moment, c’est surtout le lecteur qui se fabrique lui-même ce “blog collectif” selon sa propre sélection. Mais on peut imaginer que cela fonctionne dans les deux sens, avec des blogueurs qui “s’agrègent eux-mêmes” les uns les autres et des lecteurs qui font des propositions, en syndiquant ponctuellement une série de billet proposant une somme de points de vue et d’analyses différentes sur un même sujet à un instant donné… Une idée à creuser ?

2 Comments

  1. Les journalistes professionnels se désintéressent d’eux, alors qu’elle est bien là l’information qui permet de comprendre ce qui se passe dans ce pays aujourd’hui et pourquoi les gens réagissent comme ils le font, notamment aux dernières élections…

    C’est ce que promet Mediapart : dans sa présentation vidéo, Jade Lindgaard disait vouloir continuer sur Mediapart ce qu’elle avait fait avec La France invisible, aller à la rencontre de ceux qu’on ne voit pas. Mais pour le moment, ça reste de la promesse…

  2. D’accord avec votre développement, j’ajouterais, au risque d’être hors sujet, les facteurs suivants au manque de recherches d’infos supplémentaires :
    -Disparition de la conscience d’appartenir à une société ayant un passé, un présent et l’avenir (individualisme, égoïsme, je puis vivre seul dans mon salon… ?), négation des facteurs extérieurs interactifs.

    -Défaut dans la rigueur et l’approfondissement de l’analyse (hormis les cas cités), dû aux imperfections du système scolaire et/ou formation professionnelle ?, qui engendre une sorte de paresse intellectuelle à considérer « l’autre » en dehors de clichés aussi aberrants que « droite-gauche, riche-pauvre, intellectuel-manu, blanc-de couleur, immigré –natif, people-ringard… » empêchant ainsi de reconnaître la particularité de tout-un-chacun et donc de pensées, sentiments et actions pouvant exister et être contradictoires à la norme des infos ou objets des articles rédigés.

    – Le même constat se retrouve dans la lecture (ou rédaction) des comptes-rendus de réunions, débats ou conférences de toute nature : économique, politique, associations….A une certaine époque, une consultation des archives permettait de se faire une bonne idée de la situation nouvelle où l’on arrivait ; allez faire un tour dans les vôtres et pensez à votre successeur ? !
    -Le rédacteur « sait » et par naïveté, à tous niveaux, pense que tout le monde possède l’information. Dans une petite ville touristique le maire s’étonnait du dépôt sauvage et régulier d’ordures ; à la suggestion de mise en place de poteaux indicateurs concernant la déchetterie il a été répondu : « mais tout le monde sait où elle se trouve !?! » ; oui pour les gens du cru (quoique) mais les touristes ?

    -Encore plus grave si l’on considère que le même état d’esprit s’applique concernant la fiabilité des infos provenant de « sources protégées ». Oui à la protection de ces sources mais leur information sera-t-elle réellement « recoupée » et approfondie ?

Comments are closed.