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Jeff Jarvis : changer d’organisation pour changer le journalisme

Conservant un oeil toujours vigilant sur ce qui se passe actuellement dans le journalisme américain, Eric Sherrer, sur AFP-MediaWatch (décidément une source d’information très riche sur l’avenir du journalisme) présente les propositions de Jeff Jarvis (célèbre professeur de journalisme interactif à l’Université de la ville de New YorK) pour une réorganisation en profondeur des rédactions de journalistes professionnels, de manière à les adapter à internet.

Jeff Jarvis part de l’hypothèse qu’il restera des rédactions professionnelles, même si elles doivent sérieusement réduire la voilure (il envisage une réduction de 30% des effectifs de journalistes (!) comme base de réflexion). L’évolution en cours, aux Etats-Unis comme en France semble lui donner raison…

Juste au passage, on peut envisager d’autres hypothèses, selon lesquelles seules les agences de presse resteraient organisées sur le principe des rédactions (“newsrooms”, aux Etats-Unis, “salles de presse”, au Québec). Les autres médias évoluant vers d’autres formes d’organisation, plus souples, voire “disloquées” ou en réseaux…

La réflexion de Jeff Jarvis tourne autour d’une réallocation des ressources : avec des “métiers” du journalisme qui disparaissent et d’autres qui apparaissent ou se développent :

Il supprime les éditorialistes (une thèse que l’on défend aussi sur novövision :o) ), enterrant le journalisme d’opinion (D’un autre côté, d’autres défendent le contraire, et ça peut se concevoir aussi ! Personnellement, je crois que le journalisme d’opinion se repliera dans les blogs… (mise à jour, samedi 12 juillet 2008)), et allège toutes les autres fonctions qui peuvent aussi être transférées au public lui-même, ou traitées par des liens (photo, “breaking news” (infos de “dernière heure”), la couverture des secteurs “loisirs”, “mode de vie”, “les critiques”…). Il supprime aussi les journalistes chargés de la couverture des informations nationales et internationale (traitées par des liens).

Il allège les rédactions de leur “gras” : l’encadrement pléthorique (les rédactions sont en effet, en France aussi, des armées mexicaines !), les fonctions d’édition (relecture, correction) et de mise en page (au profit de gabarits préformatés), ce qui est aussi en cours en France…) et celles liées au papier (qui disparaît au profit du net)…

Il développe en revanche le journalisme spécialisé, de “rubrique”, le journalisme sportif local, et un peu l’enquête (même si ce journalisme cher à produire sera à terme, selon lui, externalisé et financé par mécénat, à l’instar du projet ProPublica).

Il crée enfin (ce qui évoque un débat en cours en France également 😉 ) un réseau de blogueurs attaché au médias, et de nouvelles fonctions de journaliste, animateur de communauté et formateur du public au journalisme…

Le tableaux est réaliste, et synthétise un certain nombre d’évolutions que l’on sent bien se dessiner aujourd’hui : intégration des blogueurs à la sphère des médias, participation plus grande du public en général à la production de l’information, recentrement des fonctions du journalisme vers l’encadrement des internautes, replis vers le local, utilisations généralisée des liens externes…).

Autant dire, aussi, que cet avenir n’est pas franchement rose pour les journalistes : beaucoup de chômeurs en vue (certains se reconvertiront dans le blog !), et une profonde remise en cause pour les autres, qui les amènera quasiment à changer de métier en repassant par la case “formation”… Bref… une révolution culturelle.

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Complément (mercredi 16 juillet) :

Lire aussi, sur novövision, au sujet de Jeff Jarvis et ses réflexions décoiffantes :

“Google est le seul avenir du journalisme”

(avec une série de liens en fin de texte pour poursuivre la réflexion sur ce thème, sur ce blog et sur d’autres 😉 )

6 Comments

  1. Je découvre votre blog que je trouve excellent. Vous apportez une réelle réflexion sur le métier et l’avenir du journalisme. Etant moi-même journaliste, cela fait du bien de temps en temps de s’interroger.

    L’avenir que nous prédit Jeff Jarvis (et que vous semblez partager) n’est pas rose ;-). A nous de nous remettre en question et, d’une certaine manière, de réinventer notre métier.

  2. @ Fab

    Je suis partagé à propos des perspectives développées par Jeff Jarvis. Si on se place dans son hypothèse, son analyse est pertinente, et nous conduit probablement à ce qu’il décrit.

    Mais d’autres hypothèses sont aussi envisageables, qui mènent à des situations très différentes.

    Une autre hypothèse sur laquelle je reviens souvent sur ce blog, c’est que toute l’économie de l’information soit bouleversée, et que les médias comme ils existent actuellement disparaissent. La maîtrise de l’information passerait du producteur (journaliste) au diffuseur (moteur de recherche et agrégateur).

    L’information produite par les professionnels (il en resterait beaucoup moins !) serait une source parmi d’autres agrégée avec toutes les autres par les agrégateurs automatisés et redistribuée vers le public. A moins que des professionnels ne construise des “agrégateurs humains” qui joue ce rôle en concurrence des machines…

    Une autre possibilité tournerait autour de la constitution de groupes réellement multimédia et multi supports, produisant une information complexe, diffusée de manière différentes sur plusieurs médias simultanément…

    Il y a des éléments qui plaisent pour toutes ces thèses simultanément, car des expériences sont menées dans toutes ces directions en même temps… A mon avis, on ne peut pas dire s’il y a une meilleure que les autres, et peut-être toutes peuvent-elles coéxister… Je ne sais pas 😉

  3. Bonjour Narvic,

    Merci pour cet article! Juste pour réagir au chiffre de 30% sur lequel vous mettez un point d’exclamation: ça à l’air d’être la norme aux US, d’après Alan Mutter.

  4. Oui, Nicolas, j’entends bien. Le “!”, c’était pour dire que je trouve que 30% ça fait beaucoup !

    Comment reclasser tout ce monde ?

    C’est probablement impossible. Des centaines, voire des milliers, de journalistes vont donc rester sur le carreau et devront changer de métier…

    C’est bien une énorme crise du journalisme qui est en cours.

  5. Deux petites réactions :

    – par rapport à ton commentaire 2 : est-ce que Jeff Jarvis présente une hypothèse, ou un modèle ? Plutôt un modèle d’organisation d’un média me semble-t-il, c’est à dire la forme qu’un média pourrait prendre de façon volontariste – plus que le type de média auquel on va finir par arriver avec tout ce qui se passe en ce moment. C’est pour ça que ça ne me semble pas incompatible avec les hypothèses que tu évoques pour l’avenir

    – sur le reclassement des journalistes : il y aura des opportunités dans le conseil. On a déjà vu pas mal de journalistes qui quittaient leur job pour s’installer dans les arcanes du pouvoir. A une échelle moins influente, les conseils en RP par ex auraient besoin de davantage de gens qui viennent du journalisme pour participer à la mise en place de tactiques intelligentes et efficaces vis-à-vis de la presse.

    Si presse il reste.

    😉

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