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Je l’ai lu dans… Crise dans les médias (et aussi ailleurs)

Tonio, le Don Quichotte du boulevard Port-Royal

(texte sous licence libre Creative Commons écrit par Eric Mainville sur Crise dans les médias.)

© photo tonio, artiste aux étoiles.

(noir)Putain, il fait un froid d’enfer ce soir, sur le boulevard Port-Royal.
J’arrive devant la tente. Le gars est là, debout, derrière une table.

Je m’avance:
_ Bonjour, je viens parce que je vous ai vu dans le Parisien…
Ce matin, en avalant un café, j’ai lu cet article du Parisien (non accessible).

Un homme, qui vit dans la rue, invite les habitants du quartier à partager un repas. « Venir avec son repas », précisait l’article.
Moi, je suis venu sans repas. J’ai préféré manger avant.
Et là, il y a cinq personnes. Et puis il y a le chien du SDF.

L’homme a disposé une pizza, du coca et une salade au thon sur la table.
Il a 27 ans, il s’appelle Tonio. Je l’ai lu dans le Parisien. (Il a un site Internet)
« Je pensais qu’on serait plus nombreux », remarque l’homme. « Je vis dans la rue depuis 9 ans, avec des interruptions ».

Devant lui, une jeune fille s’est arrêtée. Il raconte. Il a eu une enfance difficile. Beau père policier violent. Il
Il y a aussi deux photographes. En discutant avec eux j’apprends que l’un est de l’agence Sipa. L’autre ne me dit pas pour qui il travaille.
Le jeune SDF me demande:
« La rue, vous en pensez quoi? »
Je réponds des banalités. Je ne sais pas quoi dire.

Et là, revient cette interrogation: pourquoi il n’y a personne. Enfin, presque.
Ils ne lisent pas le Parisien?
« Les gens sont durs », lâche Tonio.
Un des photographes tente une explication:
« Les gens ont peur. Le climat s’est durci. Ils craignent de perdre leur emploi. »
L’autre confirme. On donne moins aux SDF; on ne peut plus donner.

Les photographes prennent Tonio et son chien. Puis des détails. L’affiche où le SDF raconte son histoire. L’article du Parisien. La table, sur laquel des mots sont écrits.
Tonio met en ordre les bouteilles de coca. « Non, laisse-les comme ça », demande l’un des photographes.
Ces deux photographes ont suivi le DAL (Droit au logement) et les Don Quichotte, rue de la Banque.
Leurs photos n’ont pas beaucoup intéressé les journaux. Ils en ont peu vendu.

Je relève:
« Les journaux parlent peu de la précarité. Finalement, c’est le Parisien qui en parle le plus. Aujourd’hui, il y avait plusieurs articles sur le sujet. » J’ajoute: « Libé, par exemple, parle très peu de ça. »
L’un des photographes me contredit. Il y a des sujets sur la pauvreté et la précarité dans Libé. Ils ont passé une de ses photos.

Tonio connaît Augustin Legrand et les enfants de Don Quichotte. Mais il n’a pas pu trouver un logement. Un des photographes explique qu’un homme célibataire passe après une famille et après une femme seule, dans les critères d’attribution de logement.

Tonio s’éloigne de nous. Il va sonner à l’interphone de l’immeuble voisin. Des « voisins » ont promis de descendre.
Ils arrivent. Ce sont des ados. Ils apportent des pop corns et du coca.
Les photographes continuent de tourner autour de nous.

Tonio sert du coca à ses voisins. C’est le moment que je choisis pour me retirer. Je lui serre la main.
Je rentre. Je remonte le boulevard Port-Royal. Je rentre chez moi. J’allume l’ordinateur. Il fait chaud.

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Les commentaires au sujet de ce texte sont fermés sur novövision. Ils sont ouverts et encouragés sur le blog d’Eric Mainville. Vous pouvez aussi aller faire un petit tour sur le site de Tonio.

Précision : je reprends ce texte ici avec l’objectif de contribuer à lui donner une plus large diffusion, parce qu’il m’a ému : il est franc, simple et direct, il sonne juste, il est généreux. Je pense qu’il y a là beaucoup plus d’humanité que dans bien des slogans.

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Lire aussi :

Béatrice Gurrey (Le Monde – accès payant) : Moi, Julie, mère SDF et blogueuse

le blog de Julie : Un temps de retard, journal de bord d’une mère sans logement

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Lire encore :

Le blog de Laure Leforestier : A découvrir et à lire

(noir)Deux journalistes, Aline Leclerc et Claire Ané ont ouvert un blog pour témoigner de la crise. Comme terrain d’investigation, elle ont choisi la Seine-Maritime. Cette semaine, c’était Grand-Quevilly à la rencontre des salariés de Johnson Controls et Rexel. Des témoignages, des photos, des tranches de vies, c’est passionnant et ça continue encore pendant trois semaines. La semaine prochaine à Cléon, la suivante à Saint Etienne du Rouvray et la dernière semaine place des Emmurées à Rouen. A consommer sans modération.

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Le blog de Laure Leforestier : Ne loupez pas la dernière semaine

(noir)Dernière semaine de reportage pour le blog Engrenages, ces Français pris dans la crise. Elles se sont relayées à deux pour nous raconter notre région et ses habitants. Pour cette quatrième et ultime série, c’est Claire Ané qui nous invite à découvrir des bribes de crise à Rouen, rive gauche, du côté des Emmurées.

Extrait : Dans la rue piétonne, deux jeunes filles font des enquêtes d’opinions, comme vacataires. L’une d’elle, diplômée avant l’été, a commencé voilà peu, faute de trouver un emploi comme secrétaire trilingue. Plus loin, au Quick du centre commercial Saint-Sever, une femme d’une quarantaine d’années termine son hamburger et tend en souriant 50 centimes à un homme qui vient de la solliciter. Elle dit qu’en ce moment, “c’est dur pour tout le monde”, mais qu’“heureusement, nous, on a deux salaires”.

Et puis si ce billet là vous avait échappé, prenez le temps de lire l’ouvrière et le banquier, dernier billet d’Aline Leclerc à Saint Etienne du Rouvray. Oh… Et puis pendant que vous y êtes, lisez toute la série !

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Commentaire :

On ne lit pas ça dans les blogs consacrés à l’économie. N’est-ce pourtant pas de l’économie, ça ?