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Investiture d’Obama : où est l’info ?

Je m’attendais au déferlement médiatique hystérique et je n’ai pas été déçu. Ainsi l’investiture de Barack Obama comme 44e président des Etats-Unis d’Amérique fut un “événement historique” unanimement reconnu comme tel. Unanimement ? Pas tout à fait. S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là. 😛

S’il y a eu un événement historique, ce fut l’élection de Barack Obama et certainement pas son investiture. Qu’est-ce d’autre que cette cérémonie d’investiture sinon… une cérémonie. C’est à dire, au sens propre et sans aucun sarcasme de ma part : un spectacle. Planétaire certes, mais un spectacle tout de même, et au final… rien qu’un spectacle. Tout y était, et tout y était bien réglé : le décors, les acteurs, la mise en scène et le public…

Le contenu en information ? Proche de zéro. Le contenu symbolique et émotionnel ? Très fort en revanche, certes. Et d’ailleurs, rien d’étonnant à ce qu’un tel spectacle soit un moment fort, par excellence, du média télévisé, jamais aussi à l’aise que dans l’émotionnel en direct, et fonctionnant d’autant mieux que la mise en scène est spécialement adaptée pour lui permettre de fournir de “bonnes images”.

Pourquoi un tel engouement du public pour un tel spectacle ? Une forme de communion collective émotionnelle et symbolique, le sentiment de partager la même chose en même temps, une catharsis de groupe à l’échelle planétaire. Quel symbole était ainsi partagé ? Le symbole d’un certain changement d’époque, l’émotion de se sentir vivre ensemble ce moment émotionnel qui symbolise la transition historique entre deux épisodes : la fin de l'”ère Bush”, des attentats du 11 septembre jusqu’à la crise économique, en passant par deux guerres en Irak et en Afghanistan, et l’espoir du début d’un “ère Obama”, que l’on espère celle du retour à la paix, à la prospérité et à la sécurité.

La couverture d’une telle cérémonie relève-t-elle du journalisme ? Vu l’absence de tout contenu informationnel consistant dans l’événement, on peut en douter. C’est une affaire de présentateur de cérémonie, à la Léon Zitrone et ses petites fiches, incollable sur la liste des invités et la longueur de la traîne de la mariée… Mais quid de la fameuse “mise en perspective”, de la “contextualisation”, de tout complément d’information permettant de comprendre plutôt que de seulement regarder et subir ? Dans une telle situation, il faut mieux éviter de faire du journalisme, justement. Ça casse l’ambiance, c’est ennuyeux. C’est tenter de remettre de l’intelligence et de la réflexion là où l’on ne cherche que le symbole et l’émotion collective. C’est vraiment pas le moment !

D’ailleurs, et de nombreux commentateurs l’ont relevé immédiatement après coup : le dispositif le plus adapté pour la couverture de l’événement n’avait aucun besoin de journalistes et il a remporté un énorme succès. Les cadreurs de CNN ont fourni les images, les internautes eux-mêmes ont fourni les commentaires, par l’intermédiaire de Facebook, au sein de leur propre réseau social. Pas besoin de journaliste pour ça, et même plus besoin d’un présentateur non plus.

A vrai dire, plus besoin de télé non plus, d’ailleurs, puisque le web, avec les images en direct en streaming et Facebook, était là pour permettre cette mise en relation directe du public avec lui-même, ce que la télévision ne sait pas faire.

La désintermédiation a franchi une étape supplémentaire : le commentaire de l’image assuré par les spectateurs eux-mêmes, dans une véritable conversation interpersonnelle.

En réalité, de l’information, il y en avait tout de même dans cette cérémonie. Mais le direct et le spectacle n’étaient guère propices à la mettre en évidence, et d’ailleurs, on ne regardait pas pour ça. C’est dans le discours d’Obama qu’on la trouve, et c’est après coup, c’est “à la réflexion” qu’elle apparaît plus nettement, au détour d’une phrase.

Pas besoin d’internet, ni de télévision, ni même d’image, pour la souligner aujourd’hui. Je ne renvoie même pas vers les vidéos du discours du président, mais vers sa transcription écrite. C’est qu’il ne s’agit pas de se laisser aller à nouveau au spectacle et à l’émotion collective, d’en reprendre une petite lampée pour la route. Il s’agit maintenant de tenter de s’informer pour comprendre.

“La prochaine génération doit viser moins haut”

On sait quelle est la demande envers ce président : rien moins que la paix, la prospérité et la sécurité. Qu’elle est sa réponse ? Non pas celle qui était dans les esprits qui ont communié dans la cérémonie planétaire, mais dans le discours, celui qui est écrit et qui restera… pour l’histoire…

Obama est le président de la crise :

(noir)Notre pays est en guerre, contre un vaste réseau de violence et de haine. Notre économie est sérieusement affaiblie, conséquence de l’avidité et de l’irresponsabilité de certains, mais aussi de notre échec collectif à opérer des choix difficiles et à préparer le pays pour une nouvelle ère. On a perdu des logements; détruit des emplois; fermé des entreprises. Notre couverture de santé est trop coûteuse; nos écoles laissent de côté trop de gens; et chaque jours apporte une nouvelle preuve de ce que la façon dont nous utilisons l’énergie renforce nos adversaires et menace notre planète.

(/noir)

Et c’est crise est en réalité encore plus profonde qu’une crise économique :

(noir)Moins mesurable mais non moins profond est le minage de la confiance dans tout notre pays – la peur tenace de ce que le déclin de l’Amérique est inévitable, de ce que la prochaine génération doit viser moins haut.

(/noir)

C’est une crise totale, une crise de confiance, une crise de génération, une crise de civilisation… Certes, Obama a promis de conjurer le sort et de “relever ces défis”, et chacun a communié pour s’efforcer d’y croire. Alors que nous savons tous pertinemment que les choses ne vont cesser d’aller de mal en pis et pour un bon moment. Il y a de quoi redouter même, en effet, qu’Obama soit le président qui ait à gérer “le déclin de l’Amérique” , en accompagnant cette “prochaine génération (qui) doit viser moins haut”

Nous le savons, et il l’a dit. Mais le temps d’une cérémonie planétaire, nous avons fait semblant, tous ensemble, de croire un peu le contraire, parce que ça fait du bien, parce que ça soulage.

Nous avons joué le temps d’une cérémonie planétaire à faire semblant de croire tous ensemble à une promesse qu’en réalité Obama n’a pas faite, et qu’il ne tiendra pas car elle est de toute façon intenable : le retour à la paix, la prospérité et la sécurité. Mais ça, il ne fallait pas le dire pendant la cérémonie. Ça aurait cassé l’ambiance et rompu la communion. Mais maintenant, on peut le dire…

7 Comments

  1. Totalement d’accord et je me suis fais la même réflexion de voir autant de choses autour d’une cérémonie qui en soit contenait si peu d’informations et de faits. On retiendra uniquement son discours et aussi, de manière plus anthropologique, que nous autres humains avons besoin de grandes messes collectives et exaltées.

  2. Je recommande de garder un oeil sur les humoristes américains. L’équipe du Daily Show, l’équipe du Colbert Report,; et d’autres. Ça va peut-être leur demander un poil plus de boulot, mais ils ne laisseront rien passer.

  3. Dire qu’une cérémonie est un “spectacle” “bien réglé” relève du lieu commun.

    La mise en perspective n’a jamais été le fort de la télévision, elle a en revanche eu lieu sur de nombreux sites d’information de médias et de blogs : bilan de Bush, attentes vis-à-vis d’Obama, etc… les journalistes ils sont là

    La désintermédiation n’a pas lieu puisque le direct est déjà le mythe de l’immédiat.

    Je dirais même au contraire qu’Internet permet là une remédiation en donnant la parole et donc en transformant la foule en public (c’est ça la médiation). Après la rien n’est dit sur la qualité du public et donc de la médiation.

  4. S’il y avait une information que je noterai également, elle tient en une photo : l’administration Bush incarnée par un homme à bout de souffle qui se tient la tête entre les mains et son second en chaise roulante. Le poids des secret ? Ou celui des échecs, mensonges, trahisons et malversations en tout genre ?

    si quelqu’un retrouve la photo en question, je suis preneur 😉

  5. @ anonyme number 5 : Deux lieux communs contraires (ou complémentaires?) peuvent très bien coexister sur un même sujet. En utiliser un pour contrer l’autre n’apporte pas grand’ chose.

    La médiation c’est ce qui transforme la foule en public (par exemple en fournissant des référents communs). Ce n’est pas forcément une personne qui s’en charge. Exemple : le débat est bien évidemment une médiation et il n’a pas forcément besoin d’un médiateur personnifié. Cela peut avoir lieu en lisant un journal ou même en allant au cinéma.

    La retransmission d’un événement politique peut en elle-même être une médiation dont le seul médiateur est l’écran, car la foule qui l’observe devient public.

  6. @ soylentgreenispeople

    Pardon, le #5, c’était moi.

    Sinon, rien à vous répondre, puisque vos commentaires n’ouvrent aucun espace de conversation. Au contraire ils les ferment.

    Développez-donc un peu plus longuement vos théories sur la médiation sur votre propre blog. Je viendrai volontiers tenter d’engager une conversation à ce sujet avec vous, si vous le souhaitez effectivement.

  7. C’est absolument vrai qu’il n’y a pas d’info, mise à part la couleur de la robe de Michelle.
    Dans le même registre, qu’avons nous retenu de la visite du couple présidentiel français à la Reine d’Angleterre sinon les toilettes de Carla Bruni, et qu’en attendions-nous sinon un faux pas protocolaire comme Chirac en avait fait un sans s’en rendre compte en passant la main dans le dos d’Elizabeth II.

    Quant au symbolique, c’est une fonction essentielle du politique.
    Il suffit de constater que dans sa propre petite vie, on n’avance pas seulement par la rationalité, qu’il faut aussi croire en soi et posséder une bonne dose de confiance en soi, pour mieux établir son scénario de vie.
    C’est un levier populaire qu’aucun gouvernement ou parlement au monde ne choisit d’ignorer, profiter des moments critiques, dramatiser, “donner du sens”, etc.
    D’ailleurs, la démocratie est née chez un peuple où le théâtre était élevé au rang d’art suprême. Je peux me tromper, mais cela ne me semble pas le fait du hasard.

    Le spectaculaire non plus n’est pas dégradant quand il est justifié par l’évènement.
    C’est plutôt le spectaculaire publicitaire, qui est insupportable, où on doit s’extasier face au dernier modèle de bagnole, ou sportivement sur la dernière façon de faire la roulette à la Ronaldo ou à la Zizou (très canalien, le truc d’ailleurs lorsqu’il est exploité en mode d’auto-dérision permanent pour échapper à la critique des pairs).

    Le sens de la célébration est immémoriel chez l’être humain, et était installé bien avant l’invention de l’histoire, de l’écriture, de l’imprimerie.
    De plus, sacrifier à des rites particuliers, comme les américains le font de manière assez baroque (religion et démocratie confondues) n’a jamais été une preuve d’idiotie ou de bêtise pour l’anthropologue…

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