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Internet, une arme des classes moyennes contre les élites médiatiques

La lecture de ce billet d’Emmanel Parody, sur ecosphère, il y trois semaines (“Crise de la presse: moins une question de qualité des contenus que de clivages sociaux”), m’a troublé. Je n’ai cessé d’y réfléchir depuis, et je m’étais promis d’y revenir sur ce blog.

Emmanuel ouvre un débat, qui n’avait pas vraiment été ouvert auparavant, me semble-t-il : la place des clivages sociaux, voire des conflits sociaux, sur internet, notamment dans les rapports des internautes avec les médias en général, et les médias “dominants” (ou vus comme tels) en particulier, en ce qu’ils seraient “la voix des élites”.

A y réfléchir, Emmanuel me semble proposer une clé d’interprétation extrêmement intéressante, en mettant en avant le conflit des classes moyennes, en voie de déclassement social et de prolétarisation dans la société française contemporaine, avec des médias qu’elles estiment ne pas les représenter, ne pas rendre compte de leurs difficultés, et qu’elles accusent même de se faire les alliés d’une élite dominante qui ne prend pas en compte leurs problèmes. Internet pourrait apparaître ainsi, à leurs yeux, en effet, comme un recours, un espace privilégié d’expression de leur malaise social.

Les classes moyennes, et en réalité surtout les plus jeunes générations, seraient ainsi assez enclines à lancer un procès en légitimité à tout média soupçonné de représenter ces “élites” et tentant de s’implanter sur un internet considéré comme un espace réservé de la démocratisation…
Ce clivage social traverse, qui plus est, le journalisme lui-même, comme le souligne Emmanuel à juste titre : une grande partie de la profession, notamment les jeunes, est en voie de prolétarisation aujourd’hui (j’en parlais ici mercredi : Avenir du journalisme ? Tu seras un prolétaire, mon fils, puis vendredi, alors que ces “prolos de l’info” s’étaient justement mis en grève jeudi, dans le groupe d’Alain Weil).

Pour revenir à la réflexion d’Emmanuel, j’ai préféré faire un détour par la sociologie, en vous proposant d’abord une note de lecture du livre important du sociologue Louis Chauvel :

“Les classes moyennes à la dérive” (2006) :

Très sombre et inquiétant constat du sociologue Louis Chauvel sur l’état de notre société, où les classes moyennes sont « à la dérive » et la jeunesse en perdition.

L’équilibre dynamique qui s’est mis en place durant les trente ans de croissance économique soutenue, Les Trente Glorieuses, entre 1945 et 1975, portant la formidable ascension des classes moyennes, a été rompu par les trente années de croissance molle qui ont suivi, les Trente Piteuses. Cette rupture est porteuse de réelles menaces de « déstabilisation politique » du pays.

 

Internet ou “la revanche des classes moyennes”

Louis Chauvel met en évidence la réalité – et la profondeur des conséquences qu’il en découlent – de ce déclassement des classes moyennes souligné par Emmanuel dans son billet :

Emmanuel Parody, sur ecosphère :

La vraie question de fond: une lutte pour le pouvoir et la friction entre classes sociales. L’internet permet l’expression d’une communauté qui ne se sent pas représentée par ses élites, ses journaux. La fracture s’étend jusqu’au coeur des rédactions, elle cisaille les partis politiques etc…

Internet est l’instrument de la revanche des classes moyennes qui voient s’éloigner les perspectives de progression sociale. C’est le media des cols blancs qui se découvrent en voie de prolétarisation et vont s’allier très naturellement avec les professions intellectuelles de plus en plus marginalisées vis à vis du pouvoir économique. Parmi elles, une grande partie des…journalistes.

Ce qui explique que la fracture passe au beau milieu des rédactions et que certains aient besoin de mettre en avant plus que de nécessaire la question d’un contenu devenu “illégitime” (je ne dis pas que cette critique est totalement infondée).

En vérité c’est une bataille pour la prise de pouvoir autour des fonctions d’intermédiation. Et comme toute lutte qui se veut révolutionnaire, ceux qui la mènent le font au nom du peuple et de la démocratie pour n’instaurer, au final, qu’un système équivalent mais rénové.

La presse traditionnelle menée par des générations ayant précédé l’âge du numérique s’accroche à l’ancien système de pouvoir politique et reçoit une juste rétribution de sa peine. Un salaire bien mérité rendu possible parce que la balance économique leur est encore favorable. Pas sa tendance…

Moralité : pour parvenir à accomplir a révolution numérique au sein de l’industrie de la presse il faut le faire avec l’appui de forces politiques représentatives des aspirations des classes moyennes (pour le moment aucun parti politique ne répond à ce cahier des charges) mais également construire de nouveaux circuits de financement dégagés des influences de l’Etat et de l’industrie traditionnelle.

 

Une dimension à la fois sociale ET générationnelle

On le voit, à la lecture du livre de Chauvel, le déclassement des classes moyennes est bien réel, à ceci près que c’est un “phénomène générationnel” et qu’il ne touche en réalité que la génération des enfants de ceux qui avaient 20 ans en mai 68, et pas directement leurs parents.

Les enfants vivent un déclassement d’une ampleur telle qu’ils appartiennent à la premier génération depuis la Seconde Guerre mondiale qui entre dans la vie active à un niveau social nettement inférieur à celui de ses parents au même âge, et avec des perspectives de progression sociale durant sa carrière professionnelle très profondément compromises. Même le niveau de sa retraite n’est pas assuré, alors que celui de la génération des parents continue à progresser aujourd’hui.

Les parents sont tout de même touchés indirectement, dans la mesure où ils procèdent à des transferts financiers massifs envers leurs enfants, quand ils le peuvent, de manière à “amortir le choc” d’une entrée dans la vie qui se présente pour ces enfants sous un jour si peu favorable.

Il s’agit pour le sociologue d’un “choix sociétal” qui a été opéré par notre société, qui revient bien à sacrifier la jeunesse, sans que ce choix n’ait pourtant jamais réellement donné lieu à un débat public, sans même qu’il soit réellement posé dans les médias “dominants”.

La grande montée des frustrations

Cette situation conduit bien à une grande montée des frustrations dans notre société et il n’est pas interdit de penser que le discrédit croissant, constaté envers les médias en général dans la société, soit en rapport direct avec ce malaise social qui n’y est pas réellement exprimé pour ce qu’il est.

L’hypothèse d’Emmanuel, qu’internet soit devenu le lieu privilégié, alternatif des médias “dominants”, d’expression de ce malaise social, pourrait être d’autant plus fondée que c’est bien un média d’expression privilégié des plus jeunes générations. Celles qui sont précisément les plus concernées par le phénomène.

On peut apporter plusieurs compléments à la réflexion d’Emmanuel…

La participation en ligne : c’est surtout l’affaire des jeunes diplômés

• La participation des internautes en ligne (dans les blogs, comme dans les commentaires des sites de médias ou sur Facebook) n’est pas un phénomène général de démocratisation de la parole publique, contrairement à ce que certains assurent. Je l’ai déjà dit ici (“La participation en ligne ? 0,075% des lecteurs !”). Et le chercheur Franck Rébillard souligne aussi que le niveau de cette participation est “un phénomène socialement discriminé” et non majoritaire :

Et c’est bien au sein des franges intellectuelles de la société que se recrutent principalement les individus formant la minorité des internautes générateurs de contenus sur l’internet.

 

Ce sont donc bien, comme le soupçonne Emmanuel, les jeunes générations les plus éduquées qui prennent la parole en ligne, donc en très large part les enfants des classes moyennes (le “cas” des Skyblogs est probablement à part, en ce qu’il constitue peut-être l’un des rares lieux d’expression de la jeunesse des classes populaires. La discrimination sociale entre les publics respectifs de Facebook et des Skyblogs me semble, en tout cas, manifeste :o) ). Il semble donc bien se produire sur internet une conjonction du double phénomène social ET générationnel.

La démocratisation, ou l’idéologie des classes moyennes

• On peut noter qu’il n’est nullement contradictoire d’envisager comme une sorte de marque spécifique, voire “identitaire”, des classes moyennes, cette revendication puissante de la liberté d’expression que l’on entend en ligne, de cette égalité de tous devant le “droit” d’accès à la parole publique, cette aspiration à faire d’internet un outil de démocratisation de la société.

Ce discours est en effet celui que porte essentiellement les classes moyennes dans la société depuis 1945, comme le souligne Chauvel, et qui a constitué un outil de fédération autours d’elles de l’ensemble de la société. Cette revendication à la démocratisation peut, à bien des égards, être lue en réalité comme une exigence des classes moyennes à ce qu’on leur accorde, à elles, une plus grande place dans le débat public qu’on ne l’avait fait auparavant. Sous couvert d’universalisme, la revendication est peut-être plus sûrement de nature catégorielle. Et l’on n’aura guère constaté de vraie progression de l’expression des classes populaires, qui restent marginalisées dans le débat, sans que l’on entende que ce seul fait remettait en cause le caractère réellement “démocratique” de l’opération.

Déplacement du lieu du débat social

• Chauvel souligne d’ailleurs l’importance de l’activisme social spécifique de ces classes moyennes, notamment dans le monde associatif et les militantismes en tous genres, une “présence” sociale de très loin supérieure à la mobilisation dont font preuve les classes populaires.

Un aspect lui échappe peut-être en revanche, quand il voit une “désertion” de la jeunesse du jeu politique, « un retrait des jeunes à l’égard des débats institutionnalisés de société »… Du débat “institutionnalisé”, peut-être, Mais tout simplement parce que la jeunesse des classes moyennes a déplacé le lieu de son expression vers internet, et qu’elle s’y tient en marge de tout ce qui peut ressembler… à une institution !

Un domaine réservé, où les journalistes doivent montrer patte blanche

• Il est tentant d’interpréter, en effet, la défiance, voire l’agressivité, qui se manifestent en ligne envers les élites et ceux qui sont accusés d’être à son service, tels que… les médias “dominants”, comme une forme de cette même réalité sociale.

L’agressivité envers “ces vieux médias qui débarquent sur internet”, ces “stars des médias” qui ouvrent des blogs, mais “n’en jouent pas le jeu” (je n’ai pas été le dernier à tenir ce genre de discours , mais je suis moi aussi un enfant des classes moyennes :-P), peut également être interprétée comme une sorte de querelle en légitimité : cet espace est le nôtre, c’est celui de la démocratisation contre l’élitisme, vous n’y avez pas votre place.

On relèvera que les sites d’info “de journalistes” qui échappent à cette critique et parviennent à fédérer autour d’eux de réelles communautés d’internautes, sont ceux qui ont précisément joué la carte du l’anti-élitisme, de la démocratisation de la parole, du discours en marge des médias “dominants, comme Rue89, Mediapart, @si ou Lepost.

Slate.fr est, en la matière, dans une position autrement plus délicate ! Le pedigree de la plupart de ses fondateurs (anciens du Monde ou conseiller à l’Elysée) a été beaucoup invoqué dans les commentaires comme un signe d’élitisme et donc… une sorte d’incongruité sur internet.

Le positionnement politique, non-dit réellement pour le moment, reste donc ambiguë. Il est quasiment en décalage avec les attentes des internautes “participants” (ceux qui s’expriment), par son manque de décalage, justement, avec les médias traditionnels…

• Il semble bel et bien, en tout cas, que la dimension sociale et politique des médias en ligne ne puisse être écartée. Il y aurait bien, là-derrière, comme le soupçonne Emmanuel “une bataille pour la prise de pouvoir autour des fonctions d’intermédiation”

Et comme toute lutte qui se veut révolutionnaire, ceux qui la mènent le font au nom du peuple et de la démocratie pour n’instaurer, au final, qu’un système équivalent mais rénové.

 

Je ne le dirais pas autrement… :o)

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Complément (lundi) :

Lire aussi l’interview de Bernard Poulet sur Bibliobs, que j’évoquais ici récemment :

La profession des journalistes va être broyée, accélérant sa prolétarisation massive. Ne surnageront que quelques journalistes qui parviendront à “devenir leur propre marques”, mais qui devront “conquérir leur légitimité”.

L’arrivé de la digitalisation a produit sur le journalisme le même effet que la mondialisation sur les classes moyennes. La révolution digitale dans la presse, c’est l’euthanasie à terme de la classe moyenne des journalistes.

BibliObs. Comment ça?

La profession est en mutation. On voit grandir une masse d’OS de l’info qui alimentent les tuyaux de l’information rapide. Et à côté de cela, on aura des journalistes qui apporteront une plus-value, avec une véritable expertise et une grande qualité d’écriture – chez vous, au «Nouvel Observateur», je pense à quelqu’un comme Michel de Pracontal, par exemple, qui ajoute à l’expertise scientifique un talent d’écriture. Ceux qui représentent la classe moyenne, qui ont fait le gros des rédactions, à laquelle j’appartiens, vont être broyés. Je crois que les journalistes qui surnageront sont appelés à devenir leur propre marque.

 

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Complément (mardi 24/02/09) :

Lire aussi, dans la bibliothèque d’éditö, le petit frère de novövision :

“Les déclassés”, Camille Peugny, 2009 (note de lecture) : Un inquiétant portrait de la génération des déclassés.

Camille Peugny propose un regard complémentaire, au plus près des individus concernés, les « déclassés », à travers l’étude statistique d’un groupe témoin et l’analyse approfondie des entretiens conduits avec eux par le sociologue.

Il ressort de cette étude que les parcours individuels de déclassement social sont vécus par les personnes concernées de manière très douloureuse et sont la source d’une profonde « frustration » sociale et personnelle, d’un sentiment d’« injustice sociale » ou d’« échec personnel ». Laissant ces déclassés relativement plus sensibles que les autres au discours de l’extrême droite…

 

16 Comments

  1. Je serais beaucoup moins global et beaucoup plus spécifique s’il s’agit d’arriver à une réflexion opérante sur le sujet.

    Je suis assez dubitatif sur cette façon de penser l’Internet ou d’employer le terme en relatant des activités aussi spécifiques et limitées que la participation sur le Web (qui n’est déjà pas assimilable à l’Internet) aux débats politiques courants.

    Il faudrait vraiment toujours avoir à l’esprit ce qu’est un utilisateur d’Internet, tout du moins tenter d’imaginer la complexité et la diversité à laquelle on fait face lorsqu’on s’abandonne aux généralisations.

    Je me méfie de ces discours globaux car après tout c’est la pente naturelle qu’emprunte dans le sens de démonstrations inverses les détracteurs du café du commerce.

    Je tique un peu aussi sur les discours à base d’opposition sociales qui m’apparaissent comme complètement inadaptés du fait de l’emprunt d’une grille de lecture de la réalité qui est peut etre décalée ou vieillie par rapport au changement d’ere que suppose le monde en réseau dans lequel nous entrons.

  2. Comme django ci-dessus : la réflexion ne peut plus se baser sur des clivages élimés.

    Et en plus, les “classes moyennes”, c’est un concept vide de sens.

  3. @ Szarah

    Le “concept” est certes complexe à saisir, mais Louis Chauvel, dans le livre cité (“Les classes moyennes à la dérive”) montre sa consistance et sa pertinence.

    Bien loin d’être élimé, le clivage est au contraire probablement central aujourd’hui, surtout quand il est approché à travers la lecture de la dynamique générationnelle, ce qui est l’apport le plus original de Chauvel sur le sujet.

    @ django

    Toutes les généralisation ne sont pas abusives, fort heureusement. Sinon, on ne dirait plus rien sur rien… 😉 Mais certaines le sont : par exemple celle qui voudrait qu’internet soit un lieu hors des clivages et des conflits sociaux.

    Il est légitime d’observer les usages d’internet (et ses usagers) sous cet angle. Il est intéressant d’y constater que, justement, certains clivages sociaux s’y transportent.

    Ce que disent les chercheurs, par exemple Rebillard (“Le web 2.0 en perspectives”), dans l’étude des communautés en ligne, c’est quelles reproduisent justement les mêmes stratifications sociales que les communautés hors ligne. Idem pour la production des contenus en ligne. Il ne s’agit pas là de généralisation, mais d’études sociologiques concrètes…

    …à partir desquelles ont peut tenter des généralisations. 😉

  4. J’avais bien lu Chauvel :

    Les classes moyennes n’existent donc que dans le devenir, et dès que ce mouvement est interrrompu, l’ensemble se désagrège.

    de même que votre article précité où vous faisiez suivre la même citation par :

    Or, le mouvement s’est interrompu (…)

    Conclusion : les “classes moyennes”, désagrégées, n’existent plus.

    Ou plus exactement,

    Quasiment toute la société devient moyenne, vidant de tout intérêt la hiérarchie sociale ainsi constituée.

    ainsi que le signalait récemment (hier, en fait) l’Observatoire des inégalités.

    Quand les “classes moyennes” c’est 90% de tout le monde, ça devient comme je dis : vide de sens (absurde).

    Commençons donc à parler clairement. Il y a les pauvres et les riches, et rien entre : la fracture sociale est consommée, seuls les “en-voie-de-précarisation” refusent de le voir.

    Et politiquement, utiliser “classes moyennes”, c’est faire le jeu du Pouvoir qui a intérêt à ce que cette illusion perdure.

    Perso, je refuse d’être complice d’un pareil mensonge.

    Et pour revenir au sujet-titre de ce billet, Internet pourrait bien devenir l’arme des pauvres, oui.

  5. @ Szarah

    Pas d’accord sur l’analyse : il y a eu un réel et puissant mouvement de constitution des classes moyennes. “L’écart à la moyenne” du niveau des revenus dans la société s’est réduit de manière spectaculaire entre 1945 et 1975, “par le bas” comme “par le haut”.

    Depuis trente ans, le mouvement s’inverse, mais seulement quand on l’approche sous l’angle de la dynamique générationnelle.

    Ça ne veut pas dire que tout le monde devient moyen. Au contraire. Justement.

    Ça veut dire qu’une partie des enfants des classes moyennes sont en tain de redevenir des prolos ! Comme leurs grands-parents.

    Au sujet de “l’arme des pauvres” : l’arme des classes moyennes éduquées en cours de paupérisation, oui. L’arme des pauvres, j’ai peur que ce soit une vraie illusion : les pauvres ne sont guère présents sur internet, et ils ne s’y expriment quasiment pas.

    PS: le débat sur l’Observatoire des inégalités que tu cites au sujet de la définition des classes moyennes. Les auteurs reconnaissent que c’est une approche purement économique et statistique :

    “Il ne s’agit pas d’une définition “sociologique” des groupes sociaux, elle ne tient aucunement compte d’autres éléments, comme le niveau de diplôme, le statut de l’emploi, etc. qui peuvent influencer la position sociale. Il ne s’agit que d’une vision “monétaire” de la hiérarchie sociale.”

    L’approche de Louis Chauvel, elle, est bien… sociologique. 😉

  6. Il me semble que nous sommes bien d’accord sur l’essentiel, Narvic. Que ce soit par l’approche de la sociologie ou par celle de l’économie, tout indique que le paquet médian s’est accru vertigineusement, et malheureusement vers le bas, jusqu’à représenter l’immense majorité de l’ensemble.

    Appelez cette majoritéc “classes moyennes” si vous voulez, moi je dis “les pauvres et ceux qui refusent de se reconnaître comme tels” 🙂

  7. Oui, c’est bien vu, car Internet est un “tiers champ”, pour ceux qui n’ont accès ni au champ médiatique ni au champ universitaire. Les écrits qui n’ont pas accès à ces deux espaces de validation recherchent la légitimité sur Internet.

    Et, concernant certains grands médias, citons Le Monde, il suffit de regarder ses pubs pour comprendre qu’elles ne se destinent pas aux classes moyennes.

  8. Le commentaire de Szarah me semble déterminant; “Appelez cette majorité « classes moyennes » si vous voulez, moi je dis « les pauvres et ceux qui refusent de se reconnaître comme tels »”.

    La dimension sociale de lutte contre d’anciennes “élites médiatiques” est une composante déterminante du Web. Eric la résume de manière très concainquante.

    Par contre, l’assimilation aux classes moyennes parait largement artificielle. Les skyblogs étant l’écrasante majorité des blogs en France, si on les écarte des analyses, on ne trouve plus… que ce que l’on a choisi de trouver 😉

    Sur le fond, je vois en tout cas une grande vertu à cette réflexion : elle décrit et révèle à la fois les dynamiques classiques des révolutions.

    La position d’Emmanuel Parody en est l’illustration : “ceux qui la mènent le font au nom du peuple et de la démocratie pour n’instaurer, au final, qu’un système équivalent mais rénové”. Dans toute révolution, réelle ou supposée, c’est le discours traditionnel des conservateurs modérés.

    Une fois les rôles de chacun établis, la question centrale revient, et c’est le coeur du sujet : cette révolution là tend elle vers un système équivalent ou transformé ?

  9. @ Cratyle

    L’intérêt de l’approche d’Emmanuel est d’affirmer qu’internet est un espace de confrontation sociale où se jouent des conflits politique qui ont cours également dans la société hors ligne.

    Qui plus est, il va jusqu’à se situer politiquement de manière claire dans ce mouvement.

    Ta position est, politiquement, plus ambiguë, me semble-t-il… 😉

    Je vois pour ma part des mouvements “révolutionnaires” contradictoires à l’oeuvre sur internet. Il va falloir, à un moment ou à un autre, choisir chacun SA révolution… B-)

  10. Quant à moi j’ai, enfin, réalisé un billet en l’honneur de Jean-Pierre Cloutier, premier succès quasi-bloguant et utilisant le “journalisme de liens” sur la Toile francophone.

    Sur le sujet, je comprends, Narvic, les acteurs qui ont un appétit polémique et qui n’ont un désir, celui transposer dans leur conflit politique favori.

    Cependant, une dimension de plus qu’ont les “Cloutier” ou plus près de nous les “Eolas” est celle du partage, d’un plaisir d’expert ou de passionné, qui me semble aller bien au-delà de la volonté de revanche d’une catégorie (à définir) sur une élite.

    C’est une intuition, la symbolique du conflit est assez vaine sur le Réseau, et me semble plus relever de l’imaginaire transposé d’un ancien monde économique, qui ne sait pas à qui attribuer l’essouflement de son modèle et enrage en vain…

  11. @ django

    Tu noteras que je ne dis pas que tout le monde est là sur internet pour exprimer son besoin de revanche. Mais on ferait peut-être bien, à on avis, de tenir plus compte de cette dimensions qu’on ne l’a fait jusqu’à maintenant.

    De plus, ce désir de “revanche” ne prend pas nécessairement des formes toujours agressives. Il peut juste s’agir de saisir d’une liberté d’expression pour exprimer des avis, des sentiments, des sensibilités, qui ne trouvent pas d’occasion d’exprimer, ou de voir représentées, dans les médias traditionnels, et dans leurs formes web, qui reproduisent bien souvent leur logique.

    Pour ma part, je connaissais les Chroniques de Cybérie. Je ne vois pas où tu veux en venir avec cette évocation…

    Je ne crois pas qu’internet soit du tout un monde nouveau, chacun y arrive ses valises et y apporte ce qu’il est et ce qu’il a vécu. Le monde des pionniers est en passe de disparaître, plus de la moitié des Français fréquentent le net aujourd’hui : il commence à ressembler de plus en plus à la société elle-même. Sauf que, pour des raisons techniques, économiques et culturelles, les classes moyennes y sont probablement très sur-représentées par rapport aux classes populaires, très largement absentes en ligne.

    C’est ça le fond de mon idée : le net commence à présenter de plus en plus un miroir de l’ensemble de la société, mais, pour le moment, ce miroir est encore déformant, et certaines catégories sont plus représentées que d’autres. J’incite seulement à prendre en compte cette déformation…

  12. @ Narvic

    La référence que fait django à Jean-Pierre Cloutier me paraît très opportune pour rappeler que le Web avait dès le début les bonnes méthodes et les bonnes pratiques, celles qu’il est à présent question de rétablir après le passage du tsunami désordonné de sa popularisation.

    Il n’y a pas de technological breakdown, seulement un retour aux sources.

    Seuls les nouveaux venus peuvent croire en un progrès à ce niveau.

    Ce qui signifie que les pionniers ont pleinement leur place : ce qui attend les nouveaux, ils l’ont déjà vécu. Plusieurs fois, même.

    Autant pour le “clivage générationnel”.

    Ce qui paraît le plus évident, c’est le souhait généralisé de cataloguer les acteurs du Web selon la structure habituelle, bien connue et contrôlable.

    Cataloguer, stratifier, c’est nécessaire pour l’exploitation.

    Quand vous dites “Il va falloir, à un moment ou à un autre, choisir chacun SA révolution …”, ça m’évoque l’éternel “Choisis ton camp, camarade !”

    A mon sens, il y a grâce au Web participatif – qui ne date pas d’hier, il s’est seulement gadgétisé et popularisé – un nouveau type d’intervenants, une espèce nouvelle (dans les médias) dont j’espère qu’elle continuera à ne se laisser ni récupérer ni amalgamer.

    Il y a même plusieurs espèces non répertoriées parce que quantitativement négligeables pour ceux qui visent la masse.

    Je dirai qu’il y a une “cryptozoologie du Web” 🙂

    Pour revenir au sujet, je cite Emmanuel Parody

    Moralité : pour parvenir à accomplir la révolution numérique au sein de l’industrie de la presse il faut le faire avec l’appui de forces politiques représentatives des aspirations des classes moyennes (pour le moment aucun parti politique ne répond à ce cahier des charges) mais également construire de nouveaux circuits de financement dégagés des influences de l’Etat et de l’industrie traditionnelle.

    Quand on a comme moi la conviction que les “classes moyennes” représentent aujourd’hui la majeure partie de la population, les “forces politiques représentatives des aspirations des classes moyennes”, ça ne peut être qu’un parti populiste et/ou démagogique et/ou poujadiste.

    Mais c’est bien vu et le financement pour une telle “force politique” ne manquera pas … ni pour sa presse.

    Et au contraire d’Emmanuel, je ne suis pas certaine que cette “force politique” n’existe pas déjà.

    Je me demande même si elle n’est pas aux commandes, subtilement déguisée en binôme “majorité et opposition”.

    Ces préjugés et ces soupçons ne font de moi ni une paranoïaque ni une révolutionnaire, je reste observatrice ultracritique sans intention.

    Et cynique, évidemment, et strictement indépendante et sans la moindre intention prosélyte.

    Sinon, je laisserais l’adresse de mon blog, pas vrai ?

    Il y a des gens qui ne jouent pas le jeu, hé oui.

    Et c’est contagieux, on observe une résistance de plus en plus grande au fichage sournois.

    Mais l’internaute se laisse volontiers profiler pour un service payant qu’il a librement choisi.

    Et si ça non plus n’est pas nouveau, il va bien falloir en tenir compte pour exploiter la presse.

    Ou pas.

  13. @ Szarah

    Je crois qu’on a juste un petit malentendu et qu’on se rejoint sur le fond : ce vaste groupe central, situé entre les classes populaires (ouvriers et employés) et les classes supérieures (chefs de grandes entreprises, hauts magistrats ou profs de fac, etc.) et que les sociologues ont appelé “les classes moyennes” a semblé, dans un premier temps, destiné à occuper tout l’espace social. Les sociologues ont alors, en effet, parlé de “la fin des classes sociales”.

    Sauf que les observations, récentes en France, mais depuis quelques temps déjà aux USA (toujours en avance sur nous sur ce genre de mauvais coups 🙂 ), indiquent que l’on assiste à “une repolarisation de la société”.

    Le groupe central se vide, pour nourrir les deux groupes adjacents : les plus riches ne convergent plus vers le centre, mais au contraire se “remarginalisent” par le haut, et un nombre grandissant d’enfants des classes moyennes redeviennent ouvriers ou employés, comme leurs grands parents. Ils se re-prolétarisent…

    Aujourd’hui : un fils de cadre sur quatre, et une fille sur trois, à l’âge de 40 ans, sont ouvriers ou employés. (Plein d’infos à ce sujet ici : Un inquiétant portrait de la génération des déclassés. Et d’autres encore à venir, je creuse activement cette question en ce moment 😛

    Cela fait dire à certains sociologues, comme Chauvel ou Todd (j’y reviendrai) que l’on voit peut-être un “retour des classes sociales” (Chauvel) voire un retour de la “lutte des classes” (Todd).

    Alors quand je dis chacun SA révolution, c’est que je ne vois pas, pour le moment, que cette repolarisation soit allée à son terme, et que se forment encore réellement deux groupes clairement antagonistes (mais ça pourrait venir).

    Pour le moment, l’espace social est fragmenté entre des groupes aux intérêts divergents. Bref, ça tire dans tous les sens…

  14. Bonjour, et merci pour cet intéressante page. Il est vrai qu’on peut se demander à qui sont destinés “Le Monde” lorsqu’on voit nombre de ses pubs ou de ses offres d’emploi, ou encore une émission télévisée telle que “Télématin” (France 2), parfois populaire, mais parfois franchement élitiste (voir les rubriques fréquentes consacrées à la mode par exemple).

    Personnellement, je me demande dans quelle mesure on peut véritablement parler d’Internet (ou plus précisément du web ?) comme d’une “arme”, a fortiori comme d’une arme spécifique aux classes moyennes.

    Telles que les choses sont structurées aujourd’hui, il ne me semble pas vraiment possible de contrer les élites médiatiques par ce biais, mais plutôt de les contourner, de parvenir à trouver ici au moins un lieu d’expression alternatif aux grands médias (préemptés eux par les élites et “bons clients” divers), ainsi qu’un tout petit public. On ne fait que sortir très timidement d’une logique binaire et stricte du genre : “moi je peux parler et être entendu largement, pas toi”. Rien de bien méchant, rien de vraiment conséquent en somme, ne serait-ce que dans la sphère des journalistes. Rien à signaler, à part peut-être quelques sensibilités froissées ça et là.

    À propos de la “querelle en légitimité” dont il est question dans le billet, le web n’est évidemment pas le lieu privilégié des classes moyennes, mais simplement un outil où classes moyennes comme élites peuvent s’exprimer (sans forcément beaucoup s’y rencontrer, et sans que rien ne change profondément une fois de plus).

    En l’absence d’organisation et de synergie (pré-requis dont nous sommes loin avec la logique du chacun son blog), nous n’avons donc affaire qu’à une sorte de “drôle de guerre”. Je vois le web plutôt comme une sorte de champ de non-bataille, où classes moyennes et élites coexistent sans beaucoup se rencontrer et s’opposer.

    Autre façon de voir les choses : internet comme un simple lieu de défoulement et — souvent — de perdition pour les classes moyennes. Sans plus, ou si peu… Cette vision est peut-être un peu trop fataliste, mais j’ai tendance à garder un peu plus mon calme que d’autres s’agissant de donner une grosse importance à ce qu’est le web actuellement.

  15. ça me rappelle la réflexion de ma mère après que je lui ai parlé du livre de Louis Chauvel : “mais on la mérite notre retraite, on a travaillé assez dur pour ça”, ce à quoi j’ai répondu “mais nous on ne demande pas mieux que de travailler, mais on ne nous laisse même pas avoir un emploi, ne pensons même pas à notre retraite !”

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