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Information et journalisme: les pure- players du net posent les questions qui dérangent

L’un des grands mérites de la dernière émission La Ligne [email protected], d’@rrêt sur images, animée par Guy Birenbaum (1 heure 40), est de permettre à quelques uns des journalistes qui ont fondé ces pure-players de l’information en ligne, dont l’arrivée est une vraie nouveauté depuis 2 à 3 ans dans le paysage médiatique français, de poser à l’ensemble de la profession des journalistes quelques questions qui fâchent…

Sommaire de la série

Ce billet est le troisième d’une série de cinq :

Le journalisme et l’information : le débat qui a enfin lieu ?
Info en ligne : les pure-players jouent la transparence

Information et journalisme : les pure- players du net posent les questions qui dérangent
Pour une critique de la critique des médias :o)
– Entre corporatisme et blogosphère, la stratégie de rupture élastique des pure-players de l’info en ligne (à venir)

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Ces questions étaient jusqu’à maintenant taboues. Ce sont des choses qui ne se disent pas entre gens de bonne compagnie, en tout cas pas publiquement ! A part dans quelques cercles militants et syndicaux. Et certainement pas dans ces “émissions médias” de la télévision ou de la radio, ou dans les “rubriques médias” des quotidiens et grand hebdos généralistes, qui ne sont rien d’autre que, comme le souligne le co-fondateur d’Acrimed Henri Maler, dans une autre émission – recommandée ! – d’@rrêt sur image (2 heures 16), comme dans l’entretien publié dans le dernier numéro de la revue Mouvements, consacré la critique des médias, des opérations de “désamorçage” de cette critique pourtant nécessaire des médias (Mouvements, n°61, p. 35 – en librairie, éditions La découverte, 185 p., 15€), “des émissions de décryptage (qui ne décryptent presque rien) ou sur la vie des médias (qui en réalité sont des émissions sur les people médiatiques)” (id. p.41).

Dans l’émission d’@rrêt sur images, c’est peu de dire que le ton n’est pas le même. Concluant un petit échange en toute franchise entre les participants (François Bonnet, de Mediapart, Pierre Haski, de Rue89, Nicolas Beau, de Bakchich, et Daniel Schneidermann, d’Arrêt sur images) sur la nature exacte de l’actionnariat de leurs propres entreprises, Daniel Schneidermann relève avec le sourire :

“Le petit sketch qui vient de se tenir entre nous serait juste inimaginable si on avait autour de cette table des patrons de médias traditionnels.”

Et Guy Birenbaum de rigoler en imaginant, par exemple B-), un Laurent Joffrin, patron de Libération, dans une telle situation… Au passage, on apprend à l’occasion du procès en appel de la journaliste Florence Aubenas contre son ancien employeur Libération, que le journal, fondé sous l’égide de Jean-Paul Sartre, a bel et bien été vendu au banquier Édouard de Rothschild, avec le “soutien de la société des personnels de Libération (SCPL)”, (ce qui permet à la journaliste de bénéficier des conditions avantageuses de “la clause de cession des journalistes).

Un “système organisé de dépendance et de mise sous contrôle de la presse”

Il ne me semble pas avoir jamais entendu, ou lu, Laurent Joffrin présenter les choses avec une telle clarté, en employant les mots qui conviennent et qui n’écorchent pourtant pas la bouche du juge : vente, cession, prise de contrôle. Ce qui conduit, bien entendu, à se poser la question de l’indépendance (encore un mot qui fâche) d’un journal censément d’opposition, passé sous le contrôle d’un banquier proche de la majorité.

François Bonnet, le directeur éditorial de Mediapart, ne prend d’ailleurs pas de détour pour généraliser, dans La ligne [email protected], le propos à l’ensemble des journaux français d’aujourd’hui, à part, justement cette petite catégorie nouvelle des pure-players du net à laquelle son site appartient.

François Bonnet :

“Dans la crise mondiale de l’information, je maintiens qu’il y a une crise française particulière, et c’est une crise de l’indépendance des journaux. On s’est tous créés contre ce système organisé de dépendance et de mise sous contrôle de la presse par une certaine oligarchie financière très française.”

Est-il besoin de signaler qui sont les membres de cette oligarchie qui fait main basse sur la presse (et les médias) ? Serge Dassault (Le Figaro), Jean-Luc Lagardère (Le Monde, notamment Le Monde interactif, et presse régionale), Martin Bouygues (TF1), Vincent Bolloré (Direct matin, Direct 8), Édouard de Rothschild (Libération), Bernard Arnault (Les Échos), Philippe Hersant (presse régionale), etc.

Revenant aux pure-players de l’info en ligne, Pierre Haski (Rue89) ajoute :

“Au niveau de l’actionnariat, nous sommes dans une vraie précarité d’entreprises qui essayent de se monter sur un terrain fragile. Si on ne trouve pas ce modèle économique, l’équilibre économique, on se fragilise et on risque de tomber entre des mains qui ne sont pas souhaitables.

L’importance d’être à l’équilibre, ce n’est pas parce qu’on veut s’en mettre plein les fouilles, mais c’est pour préserver cette indépendance et cette capacité à travailler en toute liberté.”

Et il faut croire que ces fondateurs des pure-players, qui viennent tous des médias traditionnels (Le Monde, Libération, France télévision, Le Canard enchaîné…), ne voient plus aujourd’hui qu’en ligne le moyen de préserver “cette capacité à travailler en toute liberté”.

La fin de la dolce vita pour les journalistes ?

Du côté des pure-players, cette précarité est celle des entreprises, mais pas celle de leurs salariés, il faut le signaler, car dans les médias traditionnels ça tendrait plutôt à devenir le contraire ! Les quatre participants au débat de la ligne [email protected] ont en effet tous fait le choix du refus de la précarisation de la profession des journalistes, en n’employant que des journalistes professionnels en contrat à durée indéterminée à des salaires correspondant aux grilles annexées à la convention collective de la profession (Info en ligne : les pure-players jouent la transparence).

A mettre en parallèle avec cette remarque de Jean-Luc Mélenchon aux étudiants en journalisme du CFJ auxquels il est venu livrer une intéressante leçon de “journalisme républicain” (vidéo de 20 minutes, également recommandée): “l’an dernier, la moitié des cartes de presse ont été délivrées à des journalistes qui n’avaient pas de CDI” !

Et le député européen de relever que “la rétribution symbolique”, découlant du fait d’appartenir à une “cléricature”, ne faisait pas le poids quand on a une famille, des enfants, une maison : “A un moment, il faut manger !”… et cesser de se payer de symboles et de mythologie à la Tintin reporter, quand on en est réduit à faire du journalisme low-cost (Avenir du journalisme ? Tu seras un prolétaire, mon fils).

Travailler plus pour gagner moins… sauf Zemmour

Mais c’est Nicolas Beau, de Bakchich, qui met vraiment les pieds dans le plat, sur La ligne [email protected], en se demandant si les journalistes, enfin surtout ceux des quotidiens parisiens et des grands hebdos généralistes, ne sont pas trop payés pour ne pas faire grand chose !

Nicolas Beau :

“Il faut tout de même parler des coûts. Il y a un examen lucide à faire dans la profession. On ne sera plus payés aux salaires qu’on a eus il y a 20 ans, et on va être obligés de travailler un peu.”

“Je parle des quotidiens, des grands hebdos… Est-ce qu’il est normal qu’un journaliste du Monde ait 13 semaines de vacances par an (et au Parisien 14 semaines) ? Non, quand Le Monde a accumulé 200 millions d’euros de pertes en 10 ans ! Et tout ça avec des salaires de 5 à 6000 € par mois pour des journalistes de 40 à 50 ans, hors hiérarchie.” (…)

La profession a vécu un peu la Dolce Vita. Dans les journaux, on continue à vivre bien, alors que les journaux sont en train d’aggraver leurs déficits.”

Et encore, on ne parle pas du “cas” Eric Zemmour, caricature de ces “éditocrates” (Les éditocrates : Ou Comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi de Mona Chollet, Olivier Cyran, Sébastien Fontenelle et Mathias Reymond, Editions La Découverte, 204 p., 12,50 €.), qu’on lit, qu’on entend et qu’on voit partout dans les journaux, à la radio et la télévision, et qui sont payés à eux seuls parfois plus que la rédaction d’un Rue89 ou d’un Bakchich tout entière !

C’est Emmanuel Schwartzenberg sur Electron Libre qui révélait ainsi récemment qu’Eric Zemmour était toujours payés 9.700 € par mois par Le Figaro, dans lequel il n’a pas signé le moindre article depuis 10 mois ! C’est vrai qu’il est bien occupé à cachetonner – pour vraisemblablement beaucoup plus cher que ça ! – toute la semaine à la radio, à la télévision, et qu’il a encore le temps d’écrire des livres, ce qui lui permet d’aller se montrer pour en faire la publicité dans toutes les autres émissions où il n’est pas appointé.

L’omerta ne fonctionne plus

Qu’on ne me dise pas qu’il n’y a pas quelque chose de pourri dans le petit monde des médias parisiens. Et ce sont bien aujourd’hui de l’extérieur des médias mainstream (Acrimed) ou à leur périphérie, dans ces nouveaux pure-players indépendants (Mediapart, @si, Rue89, Bakchich, Electron Libre, etc.), ou dans les blogs ! :o), que l’on pose aujourd’hui les questions qui dérangent les journalistes et les patrons de presse.

L’ensemble de la profession ferait bien aujourd’hui de se saisir du débat, car avec internet l’omerta ou la stratégie de l’édredon pour tenter d’étouffer ces petits secrets de famille ne fonctionnent plus. Il y a décidément des fuites partout dans le système des médias mainstream, les fuites de leurs déficits financiers, dont une partie est bel et bien de l’argent jeté par les fenêtres, et les fuites d’informations qui trouvent désormais de nouveaux moyens de parvenir jusqu’aux lecteurs.

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Pour mémoire, ma propre contribution à ce débat – en forme de témoignage-confession personnelle :o) – sur l’état de la presse quotidienne régionale, qui ne brasse pas autant d’argent, mais ne va pas moralement beaucoup mieux (et accessoirement l’un des “billets fondateurs” de ce blog, en janvier 2008) :

De la corruption de la presse :

Confessions d’un journaliste qui en a croqué… un tout petit peu, et qui en a vu d’autres se gaver autour de lui. Ou comment, en quelques anecdotes vécues, vous dégoûter à jamais… d’un métier dont vous aviez la vocation.

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Sommaire de la série

Ce billet est le troisième d’une série de cinq :

Le journalisme et l’information : le débat qui a enfin lieu ?
Info en ligne : les pure-players jouent la transparence

Information et journalisme : les pure- players du net posent les questions qui dérangent
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