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Hadopi ne sauvera pas les industries culturelles

On trouve de ces choses dans les publications… du ministère de la Culture. Alors que la loi Création et Internet (Hadopi) revient en débat au Parlement, on peut douter que la ministre à l’initiative de ce mauvais projet lise bien les études diffusées par ses propres services. Pourtant, elle le devrait peut-être…

Dans l’édition d’avril 2007 de la revue Culture prospective, éditée par le ministère, les chercheurs Marc Bourreau, Michel Gensollen et François Moreau publient une tout à fait passionnante étude sur l’économie de la musique numérique : Musique enregistrée et numérique : quels scénarios d’évolution de la filière ?.

C’est un peu ardu pour les non-spécialistes en économie de la musique numérique (comme moi), mais avec un peu de concentration, ça se comprend finalement très bien. Ce que j’en comprends en tout cas, c’est que le modèle économique de la filière musicale porté par le projet de loi Hadopi conduit, selon ces économistes, les “Majors” du disque… tout droit à la ruine, alors que c’est elles-mêmes qui font un intense lobbying pour favoriser son adoption !

(noir)Le scénario Hit and run

(noir)Les acteurs tentent de maintenir, aussi longtemps qu’il est possible, les modèles d’affaires prénumériques. Ils privilégient le maintien du mode d’extraction de la valeur à partir de biens physiques (comme le CD) ou de fichiers rendus artificiellement rivaux. Pour ce faire, un appareil répressif est mis en place pour endiguer le piratage. Il s’appuie sur des protections techniques (DRM) et sur un renforcement des mesures juridiques avec notamment des sanctions beaucoup plus dissuasives pour les pirates.

(noir)Dans ce scénario, le changement de support dominant, du CD vers le fichier numérique, se fait lentement. Le modèle d’affaire emblématique du Hit and run est la vente de titres sur la plate-forme iTunes constituée majoritairement de fichiers protégés et non interopérables. Il en résulte une diversité de consommation peu différente du modèle physique et donc relativement limitée. Les maisons de disques cherchent à produire des hits et pratiquent des tarifications de monopoles.

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Ce scénario est, selon les chercheurs, “à la fois défavorable aux consommateurs et aux artistes”, et il est caractérisé par “la frilosité et le manque d’originalité de la production” :

(noir)Les producteurs, les éditeurs, les distributeurs menacent les consommateurs de lourdes peines, voire de prison, s’ils copient des fichiers
ou s’ils les téléchargent sur des réseaux de pair à pair. Les consommateurs, de leur côté, éprouvent pour la filière de la musique enregistrée ressentiment
et colère. Les avantages de la numérisation sont à portée de la main et il est clair pour tous qu’un système qui peine à s’adapter freine le progrès
technique. Les artistes, dans leur grande majorité, mais pas ceux qui, déjà très connus, bénéficient du système, souhaiteraient court-circuiter
cette organisation malthusienne ; ils craignent, toutefois, s’ils diffusent leur musique sous une forme libre (par exemple selon une procédure
Creative Commons) de ne plus pouvoir tirer profit de leurs oeuvres une fois le succès venu.

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Et tout ça pour en arriver là :

(noir)Le scénario Hit and run conduit à une baisse du marché en valeur et en volume :

(noir)• la baisse du prix de la musique enregistrée pratiquée ces dernières années ne peut être enrayée ; il est en effet illusoire d’espérer aligner à long
terme le prix des fichiers protégés sur le prix des supports physiques ;

(noir)• le passage d’un mode d’achat dominant par album à un mode par titre réduit vraisemblablement les recettes par artiste sans réduire les coûts dans la même proportion, dans l’hypothèse vraisemblable où l’élasticité-prix de la demande est telle que l’effet de la vente par paquet (bundling) n’est pas
dominant ;

(noir)• un renforcement des DRM (de copie et d’usure) joint à une répression sévère du piratage produira des effets contre-productifs importants.

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Et bien entendu, “la baisse d’activité du marché de la musique enregistrée se répercute sur l’ensemble de la filière”.

Il existe pourtant selon les chercheurs quatre autres scénarios, dont aucun n’est aussi défavorable aux consommateurs, aux artistes, à la richesse et à la diversité de la création musicale. Il en existe même un ou deux parmi ceux-là qui sont en définitive moins néfastes aux grandes maisons de disques. Même si ça les conduit à partager leur “rente de situation” actuelle avec d’autres acteurs du marché de la musique, ça revient tout de même à partager un revenu en croissance, grâce aux possibilités nouvelles offertes par internet, plutôt qu’à se replier jalousement sur un revenu en baisse.

Allez lire l’intégralité de cet article, quand vous aurez un petit moment au calme (ça fait tout de même 16 pages, et il vaut mieux ne pas louper les 7 premières, qui sont de la pure théorie d’économie numérique, si on veut comprendre tout l’intérêt des suivantes, qui développent les cinq scénarios et leurs conséquences).

Cette analyse, brillante, m’inspire tout de même deux ou trois commentaires, vous pensez bien… 😛

Outre le fait que bien des aspects développés dans cet article sont transposables à la presse (je tâche d’y revenir dès que j’ai tout digéré), on peut s’interroger sur les motivations qui semblent pousser aujourd’hui à opter pour la plus mauvaise des solutions envisagées.

Du côté des grandes maisons de disque, il est impossible de ne pas invoquer le conservatisme et l’incapacité à appréhender le fonctionnement d’internet : c’est du coup refuser d’en voir les opportunités. Même si s’engager dans cette voie présente des risques et des difficultés, ces opportunités de développement de la diffusion en ligne de la musique numérisée sont réelles.

On peut signaler aussi que l’inefficacité totalement prévisible des mesures proposées, ainsi que leur caractère même “contre-productif”, plaident également pour la thèse de l’ignorance du fonctionnement d’internet.

Si on peut croire que quelques patrons de maisons de disques et leur encadrement puissent être à ce point enfermés dans leur ancien monde, il est plus surprenant que le ministère de la Culture lui-même les suive dans cette démarche. Surtout quand on voit que de telles analyses sont diffusées par ses propres services !

J’ai bien du mal à croire que les services du ministère ne soient pas eux-mêmes tout à fait persuadés de l’inefficacité de ce scénario à réellement sauver la mise aux patrons de l’industrie musicale. Alors pourquoi le faire tout de même ? J’ai bien une idée, mais on va me répondre que je fais un procès d’intention au gouvernement… B-) J’ai tout de même le sentiment qu’il a bel et bien l’objectif d’imposer le principe de mettre en place de nouvelles limites à la libre circulation des contenus sur le net. Alors le faire au nom du droit d’auteur (même si en réalité c’est pour défendre quelques marchands de disques)… la belle aubaine !

3 Comments

  1. «Du côté des grandes maisons de disque, il est impossible de ne pas invoquer (…) l’incapacité à appréhender le fonctionnement d’internet»

    Ça me appelle une interview de Pascal Nègre où il disait :

    «C’est-à-dire que, Dieu merci, c’est pour ça que le Peer-to-Peer fonctionne, c’est que quand vous cherchez un titre, Dieu merci, il est pas très loin de chez vous. Parce que si vous allez le télécharger au Japon, avant que vous atteigniez le Japon et qu’il revienne, vous allez mettre trois jours avant de le télécharger.»

  2. C’est une loi-alibi destinée à installer la censure du Web honni, en douceur.

    Tout cela nous promet un belle pagaille !

  3. Chouette article, de mon côté, j’ai exploré la loi Hadopi d’un angle de vue différent.

    (Car j’avais déjà fait le même constat d’impuissance de l’industrie du disque en commentaire sur le site de Versac, il y a un an pendant la négociation Hadopi)

    Une chose m’étonnet, l’ensemble des industries culturelles en France, presse comprise, semblent jouer la montre dans une grande complicité et vouloir s’en remettre à l’Etat-sauveur.

    Les tirs dirigés sur les moteurs de recherche, les FAI, les telcos, les utilisateurs d’Internet, les blogueurs, même s’ils sont bien souvent ridicules et démontables ne sont bien sûr pas innocents.

    Suivant le tour que prendra la loi finale, il ne s’agira peut-être pas profondément de censure ni de brimer l’utilisateur, mais pourquoi pas, d’aller reprendre aux acteurs d’Internet une part de l’argent et de l’influence qui se déplace des médias classiques vers la sphère Internet.
    Et ceci sans effort et bourse délier de la part de nos anciens maîtres en “communication” ou propagande… au choix…
    😉

    Lien vers mon article, dites ce que vous en pensez :

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