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Google SearchWiki : le vertige d’un web personnalisé pour chacun

SearchWiki, le nouveau service de personnalisation des recherches lancé par Google me plonge dans une profonde perplexité. Je ne partage pas l’avis de Zorglob, qui y voit “un joujou inutile”. Inutile, peut-être. Mais un joujou, certainement pas. C’est plutôt même une innovation radicale. Je ne sais pas si ce service “va prendre”. Mais si c’est le cas, je sens venir là-derrière un changement vertigineux de notre manière de voir le web. Avec des conséquences quasi “philosophiques” pour le moins abyssales…

Continuer dans cette voie de la personnalisation, comme Google s’y est déjà engagé en personnalisant les publicités AdSense qui apparaissent différentes selon l’utilisateur qui consulte la même page, conduit, à terme, à proposer à chacun une vision unique et personnalisée de l’ensemble du web. Un web qui apparaît différemment selon les yeux qui le regardent… Bienvenue dans le monde de la matrice.

Qu’est-ce que SearchWiki ? C’est une manière de personnaliser les résultats de recherche fournis par Google. Il faut posséder un compte personnel Google (Gmail) pour y avoir accès et il faut être connecté. Le service n’est accessible (pour le moment ?) que depuis la version américaine de Google (google.com, et pas depuis google.fr). A partir de là, les pages de résultats de recherche fournis par Google changent d’aspect. De toutes nouvelles fonctions apparaissent (voir la seconde illustration).

La première se matérialise par l’apparition de nouveaux boutons à côté du nom de chaque site dans la liste des résultats : une flèche vers le haut et une croix. La flèche permet de faire monter ce résultat en tête de la page de recherche. La croix permet de le supprimer. Un nouveau lien, en bas de page, permet également d’ajouter un résultat qui n’aurait pas été retenu par Google. Il s’agit donc bien de personnaliser les pages de résultats : l’algorithme de Google vous fournit un résultat de recherche, à vous ensuite de le modifier à votre guise. Google conserve en mémoire vos modifications, et si vous effectuez la même recherche à l’avenir, il vous présentera la version que vous avez modifiée vous-mêmes.

Zorbglob le précise : “Cédric Dupont, chef de produit chez Google, indique noir sur blanc que les changements que vous effectuez n’affectent que vos propres recherches.” C’est là que ça commence à devenir intéressant !

Vous vous déconnectez de votre compte Gmail et vous revenez à Google : il vous présente une page de recherche qui est commune à tout le monde. Une sorte de vision commune de l’état du web tel que le référence Google à cet instant. Les résultats vont se modifier dans le temps, mais à un moment donné, si nous regardons tous dans la même direction, nous voyons tous la même chose.

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Illustration : la page Google.fr telle qu’elle apparaît, identique pour tout le monde, sur la requête “novovision”.
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Vous vous reconnectez à votre compte, et – sur la même requête – Google vous présente cette fois VOTRE vision du web, celle que vous avez modifiée peu à peu, ajoutant ou retirant des pages, déclassant ou surclassant d’autres. Si nous regardons tous dans la même direction (en effectuant la même requête), Google ne nous présente plus la même image du web. C’est chacun la sienne.

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Illustration : la page Google.com, telle qu’elle n’apparaît qu’à moi-même, quand je suis connecté sur mon compte Gmail. C’est moi qui ai fait remonter le résultat “novovision.fr” en tête de liste, en cliquant sur le bouton avec la flèche. Si vous effectuez la même recherche, vous obtiendrez un résultat différent de celui qui m’apparaît. Désormais dans “mon” web, la requête “novovision” ne donne pas le même résultat que dans “le vôtre”…

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Ce qui me semble fascinant, c’est que cette page de résultats sur une requête est la mienne, personnalisée, différente de celle des autres. Si j’adopte ce système sur la durée, mes résultats seront de plus en plus personnels et différents, à mesure que j’aurais accumulé mes propres modifications, enregistrées par Google. Ma vision du web, vu à travers le prisme de Google, sera de plus en plus éloignée de celle des autres.

Si le système est largement adopté et utilisé, c’est notre vision commune du web à travers Google qui s’évanouit peu à peu : comme les étoiles s’éloignent inexorablement les unes des autres dans un univers en expansion constante, “nos” résultats fournis par Google en réponse à la même question vont se différentier de plus en plus.

Chacun dans sa bulle et tout le monde avec ses propres oeillères ? C’est plus compliqué que ça. Car Google nous connecte en même temps aux autres utilisateurs qui utilisent comme nous les fonctions de personnalisation. Ces autres nouvelles fonctions apparaissent quand on clique sur un autre nouveau symbole qui fait son apparition : la petite bulle de BD qui fait son apparition à la dernière ligne de chaque résultat de recherche.

Cliquer sur cette bulle ouvre une nouvelle boîte, dans laquelle on peut écrire un “commentaire public”, c’est à dire qu’il sera visible par les autres utilisateurs dans leur propre interface personnalisée. De plus, deux petits compteurs apparaissent pour vous indiquer le nombre de personne qui ont fait monter et ceux qui ont supprimé ce résultat dans leur propre interface.

Didier Durand, sur Media & Tech voit surtout dans cette innovation une porte grande ouverte au spam. C’est tout à fait possible, et, ne serait-ce que pour des nécessités juridiques, une solution de modération me semble indispensable. Mais je n’ai pas d’information sur ce que Google a prévu pour gérer ces commentaires.

Cet aspect n’est pas accessoire, mais ce n’est pas celui que je retiens ici. Ma page personnalisé est “ma” propre vision du web, mais elle me permet de rester connecté avec les autres, et même de communiquer avec eux, par les commentaires et ces compteurs qui sont comme une sorte de vote. Laurent Supply, sur Suivez le Geek, parle à juste titre de «diggisement» du Google, en pointant l’analogie avec Digg.com.

Ainsi, nous ne voyons pas la même chose, mais nous sommes connectés quand même, par une sorte de point de jonction (la zone commentaires/notations) qui relie toutes nos pages personnalisées.

Pour tout vous dire, ça me fait penser à “la matrice” du film Matrix, sauf que chacun d’entre nous aurait une matrice différente, une image du monde différente, mais des liens existeraient néanmoins entre chacune de nos matrices propres, nous permettant de communiquer tout de même. Chacun dans sa bulle, mais des bulles… interconnectées !

Google est en réalité déjà engagé dans cette voie depuis un moment. Avec ses publicités contextuelles AdSense. Je ne fais pas référence au contexte de la page dans laquelle elles apparaissent : ces mots-clés repérés par Google dans la page et qui vont déterminer les publicités qui apparaissent. Je fais référence au contexte du lecteur de cette page, qui ne verra pas les mêmes publicités apparaître sur une même page, selon l’endroit du monde depuis lequel il la consulte et la langue qu’il utilise. Tout l’objectif de Google est même d’accumuler le maximum d’information sur moi, lors de ma navigation sur le web, pour cibler cet affichage des publicités de manière totalement personnalisée.

Avec Search Wiki, Google s’engage un peu plus dans cette direction, côté recherche, après l’avoir développée côté contenus du web avec ses publicités : un web qui apparaît différemment à chacun d’entre nous. Comme si nous étions tous présents au même endroit, en pouvant communiquer les uns avec les autres, mais en voyant pourtant chacun un paysage différent autour de nous. Je trouve cette perspective vertigineuse.

7 Comments

  1. Bonjour,

    Je vois plutôt l’inverse dans le phénomène que vous indiquez.
    C’est le google actuel qui me fait penser à la matrice : tout le monde voit la même chose, ce que lui propose un “gros ordinateur”. Là, on retomberait dans un système plus personnalisé, plus proche d’une version “libre arbitre” de la recherche (tout étant relatif bien sûr ).

  2. “Comme si nous étions tous présents au même endroit, en pouvant communiquer les uns avec les autres, mais en voyant pourtant chacun un paysage différent autour de nous. Je trouve cette perspective vertigineuse.”

    Vous êtes facilement vertiginé, Narvic : il y a très longtemps que nous savons que l’objectif de GG est de livrer une page de résultats personnalisés à chaque internaute qui l’interroge.

    Quant à la réalité du multivers, aux visions différentes : “Ton rouge n’est pas mon rouge” est un classique en philosophie … comme en physique.

    J’ai parfois l’impressiobn que vous rentrez d’un long voyage au pays d’Alice et que vous n’avez pas lu le mode d’emploi pour utiliser le décodeur 🙂

  3. @ Szarah

    Laissez moi la candeur de mes émerveillements. 😉 Le monde n’est encore totalement désenchanté à mes yeux.

    Sinon, cet objectif de personnalisation de la recherche, qui est tout de même très loin d’être encore à portée de main, me semble-t-il, EST en lui-même un objectif vertigineux. C’est même tout le projet de Google qui l’est.

    Quand au “classique de la philosophie et des sciences” : leur objectif depuis quelques siècles est précisément de tenter de réduire ces différences, par l’objectivation. Pas d’encourager leur accroissement. 🙂

    Toute l’évolution moderne est allée vers la normalisation et la standardisation. C’est tout de même un profond retournement de tendance dans nos sociétés que de se diriger désormais vers la différentiation et la personnalisation.

  4. “Toute l’évolution moderne est allée vers la normalisation et la standardisation. C’est tout de même un profond retournement de tendance dans nos sociétés que de se diriger désormais vers la différentiation et la personnalisation.”

    Vous croyez ?
    Mon voyagiste ne m’a jamais proposé autre chose que du personnalisé, mon banquier aussi, comme la marque d’autos que j’utilise, mon tailleur, mon architecte (et le vôtre) et les restaurants où je vais : c’est “à la carte” depuis très très longtemps … pour ceux qui ne se contentent pas des produits standards (dont certains sont par ailleurs excellents).

    Google va donc populariser la tendance et le consommateur va peut-être enfin commencer à devenir exigeant dans des domaines plus proches de lui, physiquement parlant.

  5. Narvic a bien vu dans un sens.

    L’informatique adaptée aux besoins de l’Industrie tourne hélas autour de processus de standardisation et de normalisation.

    Leur vision du monde est mise dans des boîtes de rangement préconçues (organisées par un outil universel qu’on appelle les bases relationnelles.)

    La structure informatique de Google ainsi que le concept de sa recherche, ne sont pas de cette nature et cherchent à répondre sur un objectif beaucoup plus ambitieux.

    Le challenge originel de Google est qu’il ne connaissent pas la question, ni les termes de la recherche de chaque personne et ils s’y doivent d’y répondre.
    (Donc l’organisation a priori d’une thématique sur l’ensemble des informations est dérisoire et ridicule car elle présupposerait uniquement certains types de question ou de recherche.)

    Alors que d’habitude, le mouvement commercial et publicitaire présent est de faire les questions et les réponses pour l’utilisateur et le client.

    L’avenir n’est donc pas de stocker le goût et les besoins des gens dans des boîtes de rangements aussi fines qu’elles soient, mais à l’inverse de ce que l’on pratique universellement dans le monde de l’Industrie ou des affaires, de laisser le choix à l’utilisateur de proposer et d’organiser ses paramètres, de laisser ses commentaires, et d’interagir avec d’autres, que cela plaise ou non à Google, il sera obligé de prendre en compte et leur laisse le soin de modeler leur service.

    C’est une évolution conceptuelle majeure , car au lieu de faire un effort de rationnalisation d’une clientèle a priori, voire même de l’éduquer de travers par matraquage publicitaire et/ou informationnel, pour la diriger dans ses achats, l’idée est de revenir à la source de ses envies ou de ce qui lui est utile.

    C’est ce que l’on faisait au début de la pensée marketing, l’étude sans a priori des comportements d’achat, pour deviner une demande originale qui n’était pas perçue par les concurrents.
    Helas, sous la contrainte industrielle, puis financière, et avec la puissance et la docilité informationnelle des mass media, tout ceci a vite tourné au vinaigre, jusqu’à finir dans le grotesque avec le concept de préparation du temps de cerveau appliqué dans les tous les relais professionnels de presse, radio ou télévision.

    Le message subliminal lancé ici par Google au monde des affaires et de l’industrie est de souligner la primauté des logiques inductives sur les logiques déductives pour le monde de demain.
    Que l’efficacité n’est plus dans la mise en équation a priori du client ou de l’enfermer dans une description formelle.

    Il y a donc deux questions qui se posent :

    1/ faudra-t-il passer par un stade où on verra s’imposer dans la fiabiilité et sur le long terme, des formes d’entreprises qui produiront au niveau artisanal car elles seules pourront fidéliser et suivre une clientèle.
    Les grands groupes n’étant pas taillé pour converser avec leur client.

    Après tout, avec le réseau, les moyens de communications et les possibilités de traduction, quelques milliers de clients présents dans plusieurs pays a travers le monde suffiront à assurer la perennité d’une production.

    2/ Les états laisseront-ils se développer ses expériences sur le réseau d’organisation en modèle wiki. au prix de voir une partie de leurs grandes entreprises s’écrouler ou débaucher en masse et d’être forcés de réorienter une partie de la population active dans des jobs jusqu’ici inconnus.
    Les électeurs sont-ils prêts à ce changement ?

    C’est globalement ce qu’est en train d’annoncer Obama, des emplois nouveaux, mais il va falloir qu’une grosse partie de la population accepte ce changement sans rechigner et cela ne se fera pas sans incompréhension au départ.

  6. Étrange angoisse en effet que celle qui nous saisit, vous journaliste et moi bibliothécaire, lorsqu’il s’agit d’une relation privilégiée à ‘nos’ publics !

    Mais êtes-vous sûr qu’en publiant vos articles sélectifs et orientés ( si ! si !) comme je (bibliothécaire) propose mes titres évidemment sélectifs et orientés (régulations collectives et budgets obligent, pour nous deux), nous n’imposons pas de telles œillères ? Nos intentions et procédures sont pures, affirmerons-nous. Sans doute, mais répondons-nous à ce besoin particulier d’un individu particulier qui voudrait justement savoir ce que nous ne proposons pas ? L’outil que vous décrivez ne manque pas de pertinence… Et rien n’empêche le citoyen curieux d’aller au-delà des réponses automatisées de son moteur pour se tourner vers d’autres sources ! A moins qu’on n’envisage d’interdire cette relation automatisée au prétexte que le savoir se gagne à la sueur des neurones et doit être conquis et non ouvert !!!….

    Nous ne sommes pas illégitimes, nous proposons une information que nous voulons validée et critique (espérons-le). Chacun pourra peut-être utiliser de tels outils électroniques, fussent-ils algorithmiquement préorganisés. Ce n’est pas stupide : une ancienne loi de notre métier bibliothécaire affirme : “économisons le temps du lecteur”. Chouette, voilà un outil souvent pratique s’il est bien manipulé !

    Maintenant, reste le champ qui se réduit : de celui de l’autorité exclusive nous passons à celui de l’offre nécessairement différente de la validation vérifiée, du maillage d’offres de services innovants (et parfois battus en brèche), de modèles économiques évolutifs, de constructions innovantes nécessairement collectives.

    Mon métier de bibliothécaire ne me conduit pas personnellement à m’inquiéter de la sophistication des outils, même s’ils paraissent se substituer à mon travail d’ “avant”. Est-ce une substitution – naissante – efficace sur une fonction ? Faut-il se porter sur d’autres chantiers ?

    Hubert Guillaud soulignait justement que ce qui manquait le plus dans tous les outils était non la faculté de trier – même en tenant compte de façon sophistiquée de centres d’intérêt préétablis – mais celle de discriminer ce qui pouvait être intéressant. La surprise, la disponibilité, l’empathie, voilà des atouts qui demeurent dans leur dimension profondément publique.

    Reste encore à les structurer en organismes susceptibles de nourrir ceux qui s’y consacrent : les bibliothèques publiques, certes, en militant pour la possibilité d’un “fair use” à l’américaine. Mais les journalistes ou plutôt les supports de presse, je ne sais pas….

    P.S. : excusez le style décousu de ce commentaire, mais une réaction à chaud (et la minuscule fenêtre offerte aux commentaires) se marie mal avec la réflexion structurée…

  7. Je suis comme Narvic, je ne veux pas faire le deuil d’une pépite de naïveté et de fluidité entre les êtres à propos du web. Merci pour cette explication très claire. Quelque chose m’intrigue dans le système de bulle entre utilisateurs inscrits sur une même requête : ne s’agit-il pas là d’une forme d’hybride entre du bookmarking empirique “je te conseille ce lien, etc” et un semblant de communauté (puissance du verbatim) ?

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