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Google Chrome : la fin du PC, retour au terminal ?

Parmi toutes les analyses du phénomène Google Chrome qui fleurissent un peu partout, l’une me semble particulièrement intéressante : le nouveau navigateur de Google ne s’attaque par tant à ses concurrents Internet Explorer ou Firefox, qu’il ne marque une étape décisive dans le développement de l’informatique “dans les nuages”, qui déporte une à une les applications les plus utilisées du disque dur de notre ordinateur vers des serveurs extérieurs reliés par internet.

C’est le “modèle Google” de développement de l’informatique qui s’impose peu à peu, en se substituant à ce que l’on pourrait appeler le “modèle Apple”, qui prévalait depuis plus de vingt ans : la fin de l’ordinateur personnel et le retour au bon vieux terminal

C’est aussi toute une philosophie de la micro-informatique qui en prend un coup : celle des unités autonomes et des réseaux décentralisés, au profit de ce qui commence bien à ressembler à une recentralisation d’internet. Prélude à un renforcement du contrôle et du filtrage ?Je n’aborderai sûrement pas l’arrivée de Google Chrome, le nouveau navigateur internet pour Windows de Google, sous l’angle du geek que je ne suis pas… 😉 Je me sens bien incapable de broder sur ses fonctionnalités, sa technologie, sa vitesse de chargement et d’affichage comparée à la concurrence. D’autres sont bien plus compétents que moi pour le faire et n’en s’en privent pas.

Un autre aspect des choses m’intéresse bien plus, déjà soulevé par d’autres mais qui mérite d’être développé. Emmanuel Parody, sur ecosphère, souligne ce point, à la fin de son billet :

(noir)Pour moi le message est clair, Google Chrome est l’offensive attendue pour détroner Microsoft du PC. Non pour bousculer Explorer mais l’ensemble de l’écosystème qui vise à contrôler la chaîne de distribution des services sur votre PC. Comprenez du système d’exploitation au web (dont Google régule déjà l’économie) en passant par les outils de bureautique. La chaîne nourricière de Microsoft depuis sa fondation. (…) C’est exactement ce que démontre la présentation de Google Chrome. Saut ultime. Plus besoin de PC complexe, place au terminal connecté au web. Le PC low cost (…).

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Dans un très intéressant billet de mise au point après la déferlante “Google Chrome” dans la blogosphère, Fred Cavazza ajuste le tir :

(noir)Chrome n’est pas un Web OS (…). La stratégie de Google est plus de rapatrier progressivement dans les navigateurs des fonctionnalités qui sont historiquement prises en charge par le desktop (applications = mail, bureautique, calendrier… OS = stockage…). Mais c’est une stratégie de longue haleine qui a été initiée il y a de nombreuses années. Donc de ce point de vue là il n’y aura pas d’avant et d’après Chrome, il y plutôt un avant et un après Google.

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L’informatique dans les nuages

Ça sent bien la fin du PC, dans le sens de personnal computer, l’ordinateur personnel. C’est la fin du modèle symbolisé par excellence par Apple qui aura largement contribué à l’inventer, mais qui sera surtout mis en oeuvre – au rabais, mais massivement !-, par Microsoft… L’informatique est en train de quitter le bureau pour s’envoler “dans les nuages” : ce mouvement n’a pas commencé hier (je notais récemment l’apparition de ces nouveaux écrans qui ne sont déjà plus des PC : “Nouveaux outils, nouveaux usages : quel sera l’écran de demain ?”, mais le lancement de Google Chrome vient apporter la pièce manquante sur le puzzle pour que l’image encore incomplète apparaisse avec évidence.

Hervé Le Crosnier présente de manière synthétique et claire dans Le Monde diplomatique, cette “nouvelle division du travail numérique” :

“A l’ère de l’« informatique en nuages »”

(noir)L’ère numérique ne s’embarrasse pas de la localisation des données. Nul ne peut dire sur quel disque dur est stockée une photographie du site d’images en ligne Flickr ou une vidéo de YouTube. Ni quel microprocesseur travaille pour votre compte. De plus en plus, ces traitements et ces données désertent le micro-ordinateur familial pour rejoindre des centres distants auxquels les usagers accèdent à travers l’Internet à haut débit.

(noir)Cette architecture porte le nom d’« informatique en nuages » (cloud computing) : les données sont réparties sur un nuage de machines, les centaines de milliers d’ordinateurs-serveurs dont disposent les géants du Web.

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“Le modèle n’est pas encore abouti mais, déjà, la compétition fait rage entre les prétendants au titre de roi des nuages” souligne Hervé Le Crosnier, et au premier rang des prétendants : Google et Yahoo! bien entendu. Mais la course est semée d’embûche : le risque de balkanisation, par manque d’interopérabilité des services, chacun voulant retenir une clientèle durement captée, la perte d’autonomie pour des utilisateurs devenus totalement dépendant des prestataires, une question politique également, la quasi totalité des grands acteurs du cloud computing étant des compagnies américaines. Sans parler des questions aiguës de sécurité soulevées, vis à vis de la confidentialité des données ou même de leur pérennité en cas de crash majeur du système.

La fin du “modèle Apple”

Qu’il semble déjà loin, pour certains du moins, ce temps ou la micro-informatique personnelle promettait de libérer en nous la force créatrice de chacun… Quand le PC, qui au début s’appelait surtout Apple ;-), nous ouvrait la voie vers la micro-publication personnelle, au temps de la PAO (publication assistée par ordinateur). De simple “bureau” personnel à l’origine, il mettait peu à peu à la portée de tous la photographie numérique, la vidéo, la création musicale, jusqu’à offrir à chacun à la maison une véritable plate-forme personnelle de production multimédias : labo photo, banc de montage et table de mixage…

L’aventure Apple, et sa célèbre série d'”iApps”, ces applications de photo, vidéo, musique, bureautique, création de DVD, etc., fournies en standard à l’achat de tout ordinateur, aura symbolisé ce mouvement qui mettait à la portée de chacun , en les amenant sur le bureau du PC, des outils de création numérique autrefois réservés à des professionnels, le tout avec une remarquable simplicité d’utilisation et une interopérabilité des logiciels très poussée.

Une par une, ces applications sont en train de migrer dans les nuages : on gère ses photos en ligne sur Flickr (des application de retouche en ligne existent déjà), ses vidéos sur Youtube, son courrier sur gmail. Google pousse la machine au maximum dans cette direction, portant la bureautique dans les étoiles, et promettant à travers Google Chrome d’offrir encore plus d’applications web.

Un système de dépendance

Le mouvement est exactement inverse : la plate-forme de calcul et de stockage étant passée en ligne, mon ordinateur se réduit à un écran et un clavier, un simple terminal, comme au temps d’avant le PC ! Il n’est plus selon le célèbre slogan d’Apple pour les Mac “au centre de ma vie numérique”, l’outil qui me libérait des contraintes techniques par la simplicité de son ergonomie ne me laissant qu’une chose à faire : “Go create”.

L’utilisateur y gagne, nous dit-on, de la mobilité, en ayant accès à “sa vie numérique” de n’importe quel poste (alors que l’écrasante majorité des gens aujourd’hui utilisent deux postes au maximum : le bureau et la maison). Ces applications sont aussi présentées comme gratuites, ce qui est abusif, puisque financées par la publicité, et la publicité n’est pas gratuite. C’est bien moi qui la paye, à chaque fois que j’achète un bien ou un service promu par la publicité. Mes applications seront toujours à jour (ce qui est déjà le cas avec la plupart de mes applications classiques, qui se mettent à jour quasi automatiquement désormais).

Que pèsent ces avantages face à la perte totale d’autonomie de l’utilisateurs vis à vis du prestataire et du réseau, cette véritable dépendance envers celui qui devient le passage obligé pour agir et le gardien de toutes mes données ?

Et ce modèle est aussi celui d’une recentralisation complète du réseau, dont l’essence même et la force était autrefois le caractère décentralisé. Et cette recentralisation se fait au profit et entre les mains d’une toute petite poignée de multinationales américaines. Le rapport bénéfice/risque commence, il me semble à devenir clairement désavantageux pour l’utilisateur, qui perd dans l’affaire bien plus à mon sens qu’il ne gagne.

C’est Hervé Le Crosnier qui alerte :

(noir)Une nouvelle notion de l’« appartenance » se fait jour : les débats n’ont plus lieu, ou plus seulement, entre des citoyens formant des « communautés de destins », mais entre des « utilisateurs », individus ou entreprises, membres de « communautés de choix » organisées autour de leur consommation et de leur dépendance informationnelle envers les maîtres des nuages.

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Menaces sur les réseaux

Ultime ombre au tableau dans cette évolution du web de demain matin, dans lequel nous avons déjà un pied, et c’est Piotr, sur Homo Numericus, qui alerte cette fois : “Menaces sur les usages de l’Internet”

(noir)Un accès illimité, libre et sans contrôle au Réseau. Cette expérience de l’Internet que vivent des millions d’usagers est peut-être sur le point de disparaître. Elle est en tout cas fortement menacée.

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Deux menaces sont pointées cette-fois : la fin de la neutralité du réseau, avec le projet de certains fournisseurs d’accès américains “d’en revenir à une facturation liée à la quantité de données échangées par le titulaire d’un abonnement”, et les projets de filtrage des réseaux “à la chinoise” qui fleurissent aujourd’hui dans de nombreux pays “démocratiques”, notamment en France…

Il commence à devenir difficile de qualifier tout ça de “progrès” pour les utilisateurs…

14 Comments

  1. Article très intéressant (comme celui du Monde Diplo d’ailleurs, justement cité, que j’avais lu cet été).

    Je suis d’accord avec tout ce qui est dit, y compris le nouveau risque pesant sur l’utilisateur et ses données. Mais bon, relativisons : rien n’oblige aujourd’hui l’utilisateur à envoyer ses données “dans les nuages” mondialement connus. Le disque dur reste et restera certainement le premier moyen de stockage. L’échange entre utilisateurs est aussi facilité par le stockage mobile ou les connections en réseau (lan, wifi, bluetooth, irda, etc), et par d’autres outils internet (ftp, p2p, serveurs perso…) efficaces, parfois gratuits, et plutôt grand public.

    La menace existe donc bien, mais on peut encore la contourner en choisissant ses services et ses canaux de diffusion.

    A+,
    Zelittle.

  2. Une par une, ces applications sont en train de migrer dans les nuages : on gère ses photos en ligne sur Flickr (des application de retouche en ligne existent déjà),

    Oui, elles existent, mais elles sont plus que limitées et même un PhotoShop en version d’essai a infiniment plus de possibilités. C’est le service de base que l’on trouve par défaut sur tout ordinateur, pas un vrai logiciel de retouche plus complet. En outre, il faut s’inscrire (encore !) d’abord pour pouvoir utiliser le bousin qui ne vous proposera aucune option supplémentaire par rapport à ce que vous auriez fait par supprimer et remplacer directement dans Flickr après avoir utilisé un logiciel plus riche.

  3. Je trouve que les analystes prennent plaisir à compliquer les choses simples et qu’ils voient de la révolution partout alors que ce qui se passe est seulement la suite logique de l’histoire du Web.

    Google tente de réaliser cette mutation centralisatrice qui vit l’échec de Me! au début du siècle (pour rappel, c’était un OS de Microsoft centré sur le navigateur). C’était trop tôt : le Web n’était pas prêt, le public pas assez nombreux.

    Google n’a plus rien inventé depuis le PageRank et la massification de la publicité contextuelle, il met seulement en oeuvre d’anciens rêves rendus possibles par l’évolution de la technologie et la multiplication des internautes.

    Cette tendance “tout sur Google confondu avec le Web confondu avec les nuages pour faire joli et rassurer” prendra du temps à se populariser et elle ne risque pas de concerner les professionnels.
    Le “modèle Apple” ne risque rien.
    Il s’agit donc d’un détail.

    Accessoirement, Chrome participe à l’affûtage des outils statistiques dont Google a un besoin vital pour faire perdurer son modèle économique : il prend les données à la source, directement au navigateur.

    Accessoirement encore, Chrome est une multi-machine virtuelle optimisée pour les applications-gadgets de Google.

    Mais tout cet “accessoire”, c’est la forêt qui cache l’arbre : Chrome est un IE-killer, point barre.

  4. @ Szarah

    Non, il n’y a pas de “suite logique” de l’histoire du web, un tournant a été pris, d’autres chemins étaient possibles. Il y a une alternative au modèle de centralisation “dans les nuages” pour assurer le partage des données : le peer-to-peer.

    Au lieu de mettre mes photos sur Flickr, on ajoute à tous les logiciels personnels de gestion de photos un logiciel d’échange peer-to-peer : on arrive pour l’utilisateur à la même fonctionnalité que Flickr, sans passer par la centralisation du stockage.

    Je comprends que ce modèle soit moins séduisant pour un vendeur de publicité comme Google. Mais en tant qu’utilisateur, je le trouve pour ma part supérieur. 🙂

  5. Dès qu’un choix binaire et irréversible a été opéré, la suite est prédéterminée et donc largement prévisible : elle est là, la logique. Pour ceux qui observent le Web depuis longtemps, ce qui se produit n’a rien d’étonnant.

    Les coups de théatre sont programmés depuis longtemps et globalement, on sait très bien où ça conduit. (En passant : avez-vous testé la fonction de reconnaissance des visages dans le dernier Picasa ?)

    Un autre Web était possible … et il existe, mais pas pour la masse qui va forcément là où ça fait le plus de bruit. Et c’est très bien qu’elle reste là 🙂

  6. Narvic,
    J’ai déjà participé chez authueil, je vais donc m’abstenir de trop en dire.
    Mais,
    Vous parlez de technologies, tout en lévitant à mille lieux des états de la technologie.
    D’abord, vous faites l’impasse sur Gears ou AIR qui contredisent votre propos.
    Ensuite vous parlez de p2p, en faisant l’impasse sur git ou mercurial, des systemes distribués de code (par opposition à des systemes centralisés genre cvs ou subversion).
    Enfin, vous parlez de tournant pris, alors, qu’une courbe vague décrirait mieux la situation. Je ne suis pas très surpris de la défiance à l’égard des journalistes si vous pouvez écrire des articles d’opinion aussi peu documentés.

  7. @ UnPseudo

    J’ai le droit de ne pas être convaincu par votre obscure démonstration chez Authueil ?

    Vous habillez votre propos d’un jargon technique qui revient seulement à dire : voyez comment moi je sais, et vous, vous n’y connaissez rien. C’est une habituelle défense bien corporatiste des spécialistes de tout poil. Je ne suis pas surpris de la défiance envers les techniciens s’ils traitent tous ceux qui ne le sont pas avec tant d’arrogance. (un partout balle au centre).

    En plus vous vous cachez derrière l’anonymat le plus total pour dénigrer les autres : montrez moi l’adresse de votre blog, que j’aille voir un peu ce que vous valez. :-))

  8. Narvic, commencons par la fin. Je n’ai pas de blog. Quant à mon anonymat, certes, je ne vous ai pas fait part de mon email, mais demandez à authueil, eolas, jul… Mon email ils l’ont.

    Je n’entretiens pas de blog.

    Quant à mon obscur démonstration. Je n’ai pas cherché à démontrer quoi que ce soit, j’ai simplement cherché à apporter un éclairage technique.
    Bien sur, si vous pensez la critique comme : “voyez comment moi je sais, et vous, vous n’y connaissez rien”. , mes remarques manquent d’intéret.
    D’un autre coté, j’aurai pu souligné des éléments pertinents—
    Enfin, je participe rarement aux échanges sur les blogs, mais quand j’y participe c’est pour échanger. Mais apparemment, je cherche à m’imposer.
    OK- Je m’abstiendrai de poster chez vous.
    Cordialement

  9. @ thierryl

    Votre commentaire de 18:56 a été purement et simplement censuré.

    Vous ne respectez pas les règles imposées dans cette maison.

    Je vous avez déjà averti que vous dépassiez les bornes de ce que je tolère ici. Mais vous continuez à prendre ce blog pour ce qu’il n’est pas et à vous comporter ici de manière discourtoise et vindicative. Ma patience a atteint aujourd’hui sa limite envers vous. A bon entendeur…

  10. Merci pour cette synthèse intéressante.

    Sur un point :
    “Et ce modèle est aussi celui d’une recentralisation complète du réseau, dont l’essence même et la force était autrefois le caractère décentralisé.”

    La centralisation a ses avantages, techniquement et économiquement. Le mouvement a déjà eu lieu depuis quelques temps, pour ce que j’en sais, dans les réseaux d’entreprise. Je ne ferais pas l’erreur de considérer d’emblée que le modèle est valable étendu au Web, mais est-ce une évolution forcément néfaste ?
    Je sais que les éléments pertinents de réponse ne manquent pas (vous en donnez). Mais peut-on déplorer systématiquement la centralisation dans le domaine des TIC ?
    C’est peut-être le sens de ce que disent certains commentateurs plus pointus que moi au dessus.

  11. @ éconoclaste

    Il y a peut-être une question de rapport bénéfice/inconvénient à envisager ?

    Je vois bien ceux qui se placent du côté de la technique ont tendance à mettre en avant les avantages techniques au détriment des inconvénients qu’ils minimisent.

    Disons que de mon côté, les avantages techniques ne m’apparaissent pas si formidables que ça, vu depuis mon petit clavier d’utilisateur non-technicien de l’informatique, alors je les minimise, par rapport à des inconvénients (politiques, de confidentialité, de dépendance…), qui ont à mes yeux plus d’importance.

    Tout est une question d’équilibre. Et le développement de Google, par exemple, me semble introduire un déséquilibre. Microsoft pose aussi un problème ;-).

  12. IE est quasi mort

    Long life to Chrome

    Et en route pour le futur.

    Je ne vais que rarement sur le web, tout est géré par rss.

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