après le journalisme

Google, bouc-émissaire de la presse : si même le Diplo s’y met !

On va dire qu’en ce moment je commente plus que je ne fais de vrais billets… :o)

C’est le Monde diplomatique qui suscite aujourd’hui mon agacement, en développant à son tour une harangue anti-Google, se rangeant – le petit doigt sur la couture du pantalon – au discours purement catégoriel (et de mauvaise foi) des éditeurs de presse, qui cherchent à faire du moteur de recherche un bouc-émissaire de leur propre misère.

Je suis tout de même troublé – et même carrément déçu – de voir ainsi Le Monde diplomatique voler au secours de Rupert Murdoch (On pourra me répondre que ce texte est publié sur un blog hébergé par Le Monde diplomatique, ce qui n’engage pas la rédaction du journal. Certes. Marie Bénilde, son auteure, est toutefois collaboratrice du journal. Si d’aventure, Le Monde diplomatique ne partageait pas ce point de vue, je suis persuadé que sa rédaction aura à cœur de le faire savoir. Et, bien entendu, j’en rendrais compte.)], et se ranger à ses côtés dans ce qui commence vraiment à ressembler à une offensive anti-Google émanant de ce qui n’est rien d’autre qu’un lobby économique. Au moins, quand on se trouve Rupert Murdoch comme allié, on est certain d’une chose : c’est pas la démocratie qu’il s’agit de défendre dans ce combat. 🙁

Copie donc “pour archivage”, selon la formule désormais consacrée, de mon long commentaire posté là-bas :

Cet article me semble plein de confusions et embrouille le débat plutôt qu’il ne l’éclaire.

Pourquoi entamer le propos par la question de la numérisation des livres, pour embrayer ensuite sur la question de la presse ? Où est le rapport ? S’il y en a un (ce dont je doute très fortement), il faudrait commencer par l’établir, sinon on reste dans le superficiel, voire dans le sensationnel.

Pourquoi ce très long développement sur ce pseudo-projet d’un référencement exclusif sur Bing, qui serait payé par Microsoft, pour reconnaitre ensuite que Mircrosoft dément un tel projet (qui n’a d’ailleurs en effet pas la moindre crédibilité si l’on veut y regarder d’un peu plus près) ? C’est tout le premier quart du papier qui tombe à l’eau.

Pourquoi ensuite cette confusion (volontaire ?) dans la partie suivante (le partage des revenus) entre la question des revenus publicitaires de Google et celle du site GoogleNews… qui – justement ! – ne comporte aucune publicité ?! (Des expériences, très marginales, de placement de publicité ont été tentées sur GoogleNews, mais uniquement aux États-Unis, et elles ne semblent pas très concluantes (l’information se révèle un très mauvais support pour la publicité, mais ce n’est qu’avec internet qu’on est désormais en mesure de s’en apercevoir. Avant, les publicitaires n’avaient pas vraiment le choix de faire autrement…). Google indique par ailleurs que le site GoogleNews génère pour lui des revenus de l’ordre de 100 millions de dollars par an, de manière indirecte, en renvoyant par rebond les internautes vers d’autres sites où Google propose de la publicité. Ce n’est, quoiqu’il en soit, certainement pas les 100 millions de recettes purement comptables de GoogleNews qu’il s’agit de “partager” pour les éditeurs de presse. La cible, c’est bel et bien GoogleSearch.)

La suite de votre propos patauge allègrement dans cette confusion initiale et déplace totalement le problème de son enjeu réel, qui n’est certainement pas le site GoogleNews, mais bel et bien le moteur de recherche GoogleSearch, et rien d’autre.

Or que pèsent les sites des éditeurs de presse dans GoogleSearch ? Elle est là vraie question, qui eut éclairé vos lecteurs. Et la réponse conduit à mettre en évidence l’inanité totale du parallèle posé comme une évidence : les éditeurs ont besoin de Google et Google a besoin des éditeurs. C’est totalement absurde, ou orienté !, de poser le problème en ces termes.

Si les éditeurs ont si besoin de Google, c’est de leur faute : ils ont joué autant qu’ils ont pu cette stratégie absurde de la course à l’audience de masse déqualifiée et d’aspirateur à publicité bas de gamme, en transformant leurs sites en canons à dépêches, en se livrant au dopage généralisé des audiences par faux concours et achat de mots-clés. Résultat, ils se battent pour une audience qui n’a pas de valeur publicitaire et ne rapporte rien.

Enfin qui rapporte si peu que ça ne couvre que le prix du simple service d’orientation des lecteurs vers les contenus que propose Google, et guère plus.

Surtout, pour Google, la part des éditeurs de presse dans le trafic global distribué par son moteur de recherche est totalement… négligeable sur son chiffre d’affaires ! (Carlo d’Asaro Biondo, représentant de Google en Europe de l’Est et du Sud, donne à ce sujet d’intéressantes informations chiffrées sur le caractère négligeable des contenus de presse dans le chiffre d’affaire de Google, dans [cette très intéressante série de vidéos postée par La Voix du Dodo, et déjà citée ici sur ce blog.) Si ce n’est en terme d’image… ou de capacité de nuisance d’un lobby proche des milieux politiques. ([On retrouve ici une configuration assez proche de celle que l’on voit sur la question d’Hadopi avec les industries culturelles de la musique et du cinéma : un lobby économique fait pression sur le monde politique, pour se voir accorder un avantage qu’il est incapable d’obtenir sur le terrain purement économique face à ses concurrents. Dans les deux cas, le dindon de la farce, c’est, bien entendu, le consommateur.)]

Il y a d’ailleurs une véritable contradiction dans votre propos quand vous dites d’un côté que Google s’empare des contenus, mais que vous reconnaissez d’un autre que les lecteurs se contentent en réalité le plus souvent d’en lire les titres sans en demander plus.

Vous devriez creuser un peu plus cette question, précisément, ce qui vous permettrait de sortir de votre contradiction : nulle part les lecteurs n’interviennent réellement dans l’ensemble de votre analyse, à croire qu’ils ne comptent pas !

Ils sont pourtant la clé du problème que ni vous, ni les éditeurs, ne consentaient à voir : ce qu’internet permet, et les lecteurs en sont ravis !, c’est de mettre les éditeurs en concurrence les uns avec les autres, et cela article par article. Ah certes, c’est nouveau et ça change la donne !

Plus question de forcer les lecteurs à acheter les papiers “à l’aveugle” (de préférence en paquet cadeau bien emballé sous une couverture accrocheuse) comme au bon vieux temps de jadis.

Le lecteur demande désormais du “conseil de lecture” en amont, il ne paye plus pour voir. C’est le service que lui apporte Google, comme tous les autres agrégateurs, et tous les autres services de recommandation, comme ceux des réseaux sociaux.

Dans ce service-là il y a création de valeur économique pour le lecteur, ce pourquoi Google et d’autres parviennent à en tirer de l’argent.

C’est absurde de poser ce problème-là en terme de destruction de valeur comme vous le faites. Cette analyse colle pour la question du marché des encyclopédies ou pour celui des petites annonces (Wikipédia contre Universalis, ou Craiglist contre les quotidiens américains), où internet entraine bien une destruction de valeur. Mais pas pour le marché de la recommandation de lecture dans le domaine de l’actualité. Car ce marché est tout simplement… nouveau !

Il est là l’enjeu de la diffusion en ligne de l’information et pas où vous le placez, dans une analyse biaisée, qui fait la part fort belle à la défense des intérêts commerciaux des éditeurs.

7 Comments

  1. J’ai lu l’article du Diplo et, franchement, je te trouve de mauvaise foi. Le papier n’a rien de révolutionnaire mais tu ne peux pas dire que Le Diplo soutient Murdoch, c’est n’importe quoi. Au contraire, il pose bien la question de la responsabilité des éditeurs de presse dans les ennuis dont ils se disent accabler face à Google (le fait d’avoir tout fait pour faire de la gonflette en audience par exemple).
    Ensuite, il faut quand même bien reconnaître que Google pose de petits soucis aux journalistes. Tes arguments ne sont pas très affutés et on a un peu l’impression que tu es comme un gosse qui ne supporte pas qu’on critique son jouet..

  2. Jérémy

    Je ne vais pas redire en détail à chaque fois ce que j’ai déjà écrit plusieurs (dizaines ?) de fois sur ce blog :

    – Google n’est pas mon jouet, il n’est même pas franchement ma tasse de thé (voir ici, ici ou , par exemple).

    – le problème des éditeurs (et des journalistes), ce n’est certainement pas Google (j’y ai consacré quelques dizaines de milliers de signes récemment encore pour préciser mon point de vue).

    Je suis donc désolé de voir encore développer cette argumentation du bouc-émissaire, et je le suis d’autant plus quand l’offensive est lancée par Murdoch et qu’il se trouve des gens au Monde diplomatique pour embrayer dans la combine. Même si c’est en prenant des pincettes avec le personnage, il s’agit pourtant de développer, sur le fond, exactement la même argumentation. Tiens, une louche de plus : Google n’est pas un voleur !

  3. Google n’est pas un voleur… Dans ce cas, pourquoi a-t-il fait l’objet de nombreuses condamnations ? Stockholm Syndrom ?

    Google assoie son modèle économique sur le contenu fabriqué par les autres en l’indexant. A l’heure où se pose la question du financement de la création, du financement de la presse, l’idée des britanniques d’instituer une taxe sur les moteurs de recherche me semble pertinente.

  4. Bien sûr que l’indexation est basée sur des contenus produits par les autres. Et c’est pour ça que celui qui indexe doit payer pour les autres ? Tiens, essayons de se passer d’index, pour voir ce que ça change…

    Le problème n’est pas là.

    D’ailleurs, à mesure que le web se développera, l’orientation vers les contenus se déplacera de plus en plus de l’index vers d’autres modalités d’orientation: la recommandation sociale, par exemple. A chaque fois que vous recommanderez une lecture à un ami, vous êtes prêt à payer l’auteur pour ça ? Ou bien c’est lui qui devrait vous payer ?

  5. L’indexation en temps réel, le démultiplication des contenus posent le problème effectivement de la qualité de l’information et de sa pertinence. Je suis complètement d’accord avec cette remarque.

    Par rapport aux statistiques mesurant la fréquentation de nos sites et ceux de nos clients, plus de 60% des contenus sont accédés par les moteurs. Et la proportion ne fait que de croître dans le temps. Quelle est la référence ? La recommandation sociale… dont le prescripteur en chef devient Google ?

  6. C’est vrai que ce rapprochement est particulièrement risible, mais je ne suis pas si supris de l’attitude du Diplo. Ses nobles réflexes, qui le font se ranger du côté des opprimés contre leurs oppresseurs lui a souvent fait prendre des vessies pour des lanternes.

    Il suffit souvent qu’une communauté se dise opprimée et désigne un oppresseur pour que le Diplo y trouve motif à combat. Le plus souvent, ça fonctionne, mais parfois, ça dérape. Cuba désigne les USA comme oppresseur ? Allez hop, vive Castro. Chomsky désigne les médias comme oppresseurs ? Les journalistes sont des vendus (à Murdoch et Cie d’ailleurs), et l’Internet nous en délivrera.

    Dans le cas des patrons de presse contre Google, il n’y a même plus d’opprimés, juste des forts de la génération précédente, qui se sentent décrocher et dénoncent un plus fort qu’eux. Il y aurait pourtant beaucoup à analyser sur la montée en puissance de Google, et sur la question de savoir si le monde est plus ou moins démocratique avec Google. Mais cela impliquerait de débattre, car la réponse n’est pas tranchée. Or le débat n’est pas franchement la tasse de thé du Diplo.

    — Un ancien “Ami du Monde Diplomatique”.

  7. Franchement je trouve toute cette offensive contre Google ridicule. Si les groupes ne presse ne souhaitent pas voir leurs contenus indexés, mais très bien, il existe une manière de coder sa page pour empêche les Googlebots de la crawler…
    Google renvoie les internautes vers les sites des publications, que demander de mieux ?
    Si la presse (papier) ou Internet coule, ce n’est certainement pas la faute de Google… Mais c’est tellement facile d’accuser quelqu’un d’autre plutôt que de se remettre en question.
    De nouveaux modèles économiques émergent, il appartient à chacun de s’y adapter pour y trouver son compte.
    Pourquoi pas intenter un procès contre les journaux gratuits tant qu’on y est…

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