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Flux RSS : laissez les kiosquiers tranquilles

Dès que l’on évoque les affaires Fuzz, lespipoles.com, etc., et la question de la responsabilité dans la rediffusion par liens hypertextes ou flux RSS de contenus produits par d’autres, apparaît aussitôt la sempiternelle métaphore du kiosquier. Tentons de lui tordre le cou une bonne fois pour toute, si c’est possible…

Et laissons donc les kiosquiers tranquilles, car ils n’ont rien à faire dans cette histoire, et leur profession a suffisamment d’autres problèmes par ailleurs…La métaphore du kiosquier semble marquée par le bon sens, alors qu’elle traduit une profonde méconnaissance de ce qu’est réellement ce métier. Quand on creuse un peu, on découvre vite que la comparaison entre kiosquier et diffuseur de flux RSS est totalement non avenue.

Deux commentateurs, Laurent et Lionel, ont défendu ici-même cette métaphore à la suite de mon billet sur les Agrégateurs, nouveaux maîtres du net, je la retrouve aujourd’hui dans les commentaires chez Me Eolas, sous la plume de SegFault :

(noir)Voila publie une information attentatoire a la vie privée qui figure en couverture (détail au dedans, mais a priori, peu importe, le délit est constitué avec la simple couverture).

(noir)Mon point presse choisis de mettre l’agrandissement de cette couverture sur un de ces présentoirs extérieur spécialement conçus.

(noir)Il s’agit d’une société commerciale (le point presse), qui reprend une nouvelle publié une autre entité, et qui fait un choix “éditorial” en mettant en avant cette couverture plutôt que celle d’un autre magasine.

(noir)Se pose a nouveau la question de qui est responsable ?

(noir)A priori, le point presse, si on suit la même logique non ?

(/noir)

Mais elle prospère jusque dans le rapport d’information n° 627 sur la mise en application de la LCEN déposé le 23 janvier 2008 (disponible sur La gazette du net, via Droit & Technologies de l’Information, le blog de l’avocat Nicolas Herzog).

Cette métaphore est également utilisée par Pierre Chappaz, créateur du moteur de recherche d’actualité wikio, sur son blog personnel :

(noir)Certaines “stars”, peu au fait de la technologie, et conseillés par des avocats sans doute plus habitués à s’attaquer à la presse people, s’en prennent aux aggrégateurs et moteurs de recherche Internet à qui ils reprochent de véhiculer des rumeurs publiées dans le flux RSS de tel ou tel site indexé. C’est un peu comme s’ils attaquaient les kiosques à journaux sous prétexte qu’un écrit leur déplaît dans l’un des titres en rayonnage. (C’est moi qui souligne)

(/noir)

(noir)Le kiosquier n’est pas libre de diffuser ce qu’il veut(/noir)

Cette métaphore n’est en rien une comparaison ou une analogie valable, car là où le diffuseur de flux RSS est totalement libre de choisir quels flux il diffuse, et de quelle manière il souhaite le faire, le kiosquier (c’est à dire le “diffuseur de presse”) n’est libre d’à peu près rien.

Le diffuseur de flux RSS dispose d’une large latitude dans la reprise de ses flux, ce qui justifie que le juge le considère comme un éditeur, et non comme un hébergeur (reprise totale ou partielle du contenu : juste le titre, les premières phrases, l’intégralité ; classement, dans un rubriquage, à l’aide de mots-clés ; mise en valeur par un reformatage, etc.).

Le kiosquier/marchand de journaux/diffuseur de presse quant à lui est littéralement ligoté par les contraintes que lui imposent la loi, comme le contrat commercial qui le lie avec le dépositaire de presse (une sorte de “grossiste”) ou la messagerie de presse (qui prend en charge les opérations de routage et de transport) dont il dépend. Par un savant jeu de cascade, qui fait le charme de l’organisation de la diffusion de la presse en France, les dépositaires et les messageries de presse sont liées aux éditeurs, ces derniers s’organisant en coopératives pour assurer leur diffusion. Informations complémentaires [sur le site du SNDP (Syndicat national des dépositaires de presse) ]

Il ressort en tout cas de ce mécano, qu’en bout de chaîne, le kiosquier n’est pas libre de se fournir en journaux où il le souhaite. Il est lié à un dépositaires, qui jouit d’une exclusivité dans la distribution des titres qu’il diffuse.

Le kiosquier ne choisit ni les titres, ni le nombre d’exemplaires des publications qu’il reçoit en dépôt (ces négociations commerciales relèvent des messageries et des éditeurs). Le diffuseur de presse est même tenu par la loi de proposer “impartialement” ces titres, et n’a pas le droit d’en refuser ou d’en privilégier un, pour quelque raison que ce soit (loi Bichet du 2 avril 1947).

Le kiosquier n’est pas libre non plus de disposer les publications selon son goût dans son échoppe. Cette “mise en place” relève de la politique commerciale (négociée entre éditeurs et messageries) que le kiosquier est tenu de suivre par contrat. Les places les plus disputées sont, bien entendu, les piles disposées près de la caisse.

Enfin, le kiosquier peut se voir interdire par le ministre de l’Intérieur, de proposer à la vente aux mineurs certaines publications, et même leur exposition à la vue du public, à l’intérieur comme à l’extérieur du kiosque ou du magasin.

L’utilisation de cette métaphore du kiosquier trahit une vision d’image d’Epinal de ce métier, où le petit marchand de journaux, à l’image de l’épicier ou du fleuriste, serait libre de choisir ses produits et de les mettre en valeur à l’étalage.

La vision de ce métier qui est utilisée pour asseoir l’analogie avec les diffuseurs de flux RSS est donc largement fausse. La métaphore est proprement abusive.

Lire également sur novövision :
Le kiosque à journaux de la rue de Turenne

5 Comments

  1. Dans le même registre, l’agrégateur de flux RSS est certes libre de retirer un fil RSS ou un lien, mais il n’est pas en mesure de maîtriser leur contenu, au même titre qu’un hébergeur n’est pas en mesure de maîtriser le contenu des sites hébergés, compte tenu de la diversité, du nombre et de l’instantanéité. Donc à partir où ni le kiosquier ni l’agrégateur n’ont la maîtrise du contenu, la comparaison me semble toujours adéquate.

  2. Non, Lionel, c’est totalement forcer la métaphore, sur le seul point de comparaison que tu parviens à trouver avec un kiosquier, alors que tous les autres points sont profondément différents.

    Si tu cherches bien, sur le même modèle, tu peux trouver un point de comparaison entre un agrégateur et n’importe quel métier de ton choix. 😉

    Un kiosquier est, indirectement (vie la contrat que le lie à une messagerie) un agent des éditeurs. Et ce sont les éditeurs de presse (les journaux) qui font tous les choix et assument toutes les responsabilités.

    Le jour où les agrégateurs seront liés par contrat avec les éditeurs en ligne des contenus qu’il reprennent et seront totalement soumis à eux, alors là je serais d’accord pour estimer que la situation est comparable.

    Aujourd’hui, ce n’est pas du tout le cas. Et l’éditeur en ligne (c’est à dire moi aussi, en tant que blogueur) je n’ai pas de contrôle sur ce que l’agrégateur fait de mon contenu.

    Et ça ne me convient pas. D’autant que l’agrégateur se fait de l’argent sur mon contenu, par la pub, mais se dégage de toute responsabilité sur moi quand il y a un problème.

    Ce que bien des blogueurs ne comprennent pas dans cette affaire, c’est qu’ils imaginent que c’est une manière de leur mettre une nouvelle responsabilité sur le dos, et une nouvelle limite à leur liberté d’expression.

    Alors que ce n’est pas du tout nouveau : la responsabilité, les blogueurs l’ont déjà entièrement !

    Dans cette affaire, il s’agit d’imposer aux agrégateurs qu’ils partagent un peu de cette responsabilité, puisqu’ils profitent du travail des autres.

  3. oulala on est bien informé ici et on mapitrise les sujets contrairement au café du commerce geeko-blogo-bullesque.

    blogroll +1

  4. Ou comment un simple commentaire naïvement posté se retrouve partout ^^.

    Comme je l’ai dit plus loin chez maitre Eolas, il y avait effectivement profonde méconnaissance du métier de kiosquer.

    Et a titre personnel, grâce à ton explication, je considère que l’analogie que j’ai écrite n’est en rien analogue.

    Les contraintes sont effectivement très différentes et cela change effectivement la donne. Je regrette profondément qu’une métaphore écrite uniquement dans le but de comprendre serve aujourd’hui des buts partisants.

    Bien cordialement,

  5. @segfault

    Ne voyez aucun intention désagréable de ma part envers vous, d’avoir repris votre commentaire ici-même, où vous vous trouvez en bonne compagnie, puisque au côté de parlementaires qui usent eux aussi parfois de cette métaphore inadaptée…

    😉

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