sur le web

Fin de l’actualité et états d’âme de journalistes blogueurs

Un peu en vrac, toute une série de liens vers des billets récents proposant :

– une réflexion radicale sur “la fin de l’actualité” entraînée par l’inexorable “effritement du monopole des journalistes” sur internet.

– des états d’âmes de “journalistes du papier” devenus blogueurs, sur les difficultés d’adaptation de leurs “vieux” médias au monde nouveau.

– quelques signes de changement encourageant toutefois, qui peuvent mener aussi à… n’importe quoi.

Quand le “buzz” remplace l'”actu”

Patrice Lamothe , sur Cratyle.net, met un peu les pieds dans le plat, en annonçant “la fin de l’actualité”… Il y met encore un “?”, mais ce n’est que de pure forme et la thèse est séduisante :

(noir)“La crise du journalisme est l’ébranlement d’un monopole. Le mouvement est déjà largement discuté, mais ses causes et ses effets n’ont pas fini d’ébranler notre manière de voir le monde.

(noir)C’est que le monopole était bien plus profond qu’on ne l’a souvent écrit. Ce n’était pas le seul monopole du choix, de l’ordonnancement et de l’interprétation d’information; car l’information n’existe simplement pas sans être choisie, ordonnancée et interprétée. C’était le monopole de la construction de l’information, c’est-à-dire de la construction du fait d’actualité, c’est à dire finalement la construction du concept même “d’actualité”.”

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Et si l’“actualité” n’était qu’une construction journalistique, qu’en reste-t-il aujourd’hui sur internet ? N’est-ce pas le buzz qui a pris sa place ?

narvic en commentaire :

(noir)C’est à travers sa hiérarchisation des évènements qu’elle sélectionne que la presse fabrique l’actualité, qui n’est au fond rien d’autre qu’un agenda.

(noir)Sur internet, la sélection et la hiérarchisation des informations se fait de plus en plus selon d’autres modalités (moteurs, agrégateurs, systèmes de recommandation automatisée…) dans les quels les journalistes n’interviennent plus.

(noir)Ce système est tellement différent du précédent, pourquoi ne pas changer de nom, en effet. Voilà pourquoi je proposais buzz, plutôt qu’actualité. 🙂

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– Cette réflexion laisse Mario Asselin (Mario tout de go) songeur face à “un monopole du journalisme qui s’effrite de jour en jour…”, ouvrant un nouveau monde de “coopétition”

(noir)“Contrairement aux anciennes sources qui étaient plutôt des informateurs ou des témoins qui ne disposaient pas du pouvoir de transmettre par eux-mêmes l’information, les nouvelles sources sont souvent publiques, dans ce sens qu’on peut prendre connaissance par le Web de ce qu’elles ont transmis (en tout ou en partie). Voilà qui explique probablement ce constat de la fin d’un monopole et du début d’une ère de coopétition entre des producteurs de contenu sur un Internet très participatif et des journalistes qui doivent s’ajuster au fait qu’assez souvent, leurs sources peuvent représenter “une sorte de compétition” (je mets de gros guillemets) pour les groupes médias dans lesquels ils travaillent.”

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Le baromètre de la conversation

Jean Quatremer, depuis ses Coulisses de Bruxelles, se penche sur “le baromètre de la conversation”, un outil conçu par Nicolas Kayser-Bril, et présenté sur son blog Window on the media

Nicolas Kayser-Bril :

(noir)“Certains journalistes professionnels s’insèrent aussi bien dans le réseau que les blogueurs purs et durs.

(noir)Francis Pisani (Transnets) et Corine Lesnes (Big Picture), au Monde, et Jean Quatremer (Les Coulisses de Bruxelles) et Jean-Dominique Merchet (Secret Défense) à Libé obtiennent grosso modo les mêmes scores que Laurent Gloaguen et Eric Dupin, pourtant au sommet de la blogosphère selon Wikio.

(noir)Lorsqu’ils bloguent, ces journalistes suivent plus ou moins instinctivement les règles du web : afficher ses sources avec des liens, encourager les commentaires et y réagir. Pour une partie des journalistes traditionnels, la barrière des usages web a sauté pour de bon.

(noir)Rien ne les empêche d’obtenir le même succès (et les mêmes revenus) que le Huffington Post ou Techcrunch.

(noir)Reste une question : que font les maisons-mères? Même lorsqu’ils les acceptent, les médias traditionnels ne répondent pas, voire sous-traitent la gestion des commentaires. La conversation ne les intéresse toujours pas, et certains pontes s’en méfient.

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Ajoutant à son baromètre de la conversation les sites de Rue89 et Le Figaro, Nicolas constate sans surprise :

(noir)“Sur les blogs, les commentaires sont souvent une discussion centrée autour de l’auteur. Dans les médias traditionnels, les commentaires servent de caution participative et de générateurs à pages vues.

(noir)Dans la Rue89, on est plus proche du réseau social animé par un noyau de permanents. Les interactions dépassent celles recensées par ce baromètre : les lecteurs proposent des idées de papier ou publient leur blog, parfois placé en Une, aux côtés des articles de la rédaction.

(noir)La possibilité de développer des threads, à la manière d’un forum, au sein des commentaires, ou d’ajouter des voisins à son profil, font de la Rue89 l’organisateur de la conversation de la socialo-gaucho-anti-sarko-parfois-besanceno-sphère.”

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Tandis que Le Figaro, “malgré son ambition, reste plus proche de la leçon que de la conversation. Les commentaires ne sont ni encouragés, ni lus. On trouve des liens, mais en ordre dispersé. Les blogs des journalistes y font toujours figuration.”

Etats d’âmes de journalistes blogueurs

– Jean Quatremer se désole un peu de partager la conclusion de Nicolas :

(noir)“Je partage totalement sa conclusion: “les sites des journaux français laissent encore une place très modeste aux blogs, qui devraient être leurs pièces maîtresses dans un marché de l’information atomisé”. Essayez de trouver mon blog sur la page d’accueil du site web de Libération, vous verrez… Et je ne parle même pas du journal papier.”

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Sur Samsa News, Philippe Couve signale l’interview par Arrêt sur Images (accès payant) de la chroniqueuse judiciaire du Monde et blogueuse Pascale Robert-Diard.

Celle-ci “explique que les articles qu’elle publie dans le journal papier sont de plus en plus courts (et rares), ce qui remet en cause la notion même de chronique judiciaire. Des limitations qu’elle n’a pas sur son blog.” Ce qui la conduit désormais à inverser ses priorités !

(noir)“Pascale Robert-Diard (…) s’est rendue compte que le blog lui donnait plus de liberté et par conséquent était moins “chiant” et peut-être plus proche de la réalité judiciaire dont elle veut rendre compte.

(noir)La journaliste raconte comment elle en est arrivée à intervertir sa production web et sa production papier.”

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Le journaliste Philippe Couve, sur RFI, reconnaît être confronté au même “dilemme du journaliste”.

– Ça sent la fin du papier… Rien d’étonnant à ce qu’on en vienne à s’interroger (c’est Philippe Couve encore qui signale) : “Faut-il encore enseigner la presse écrite dans les écoles de journalisme ?”

Paul Bradshaw, sur son blog (en anglais), se demande “s’il est pertienent de former des étudiants pour une industrie qui ne veut pas d’eux puisqu’elle licencie à tour de bras en ce moment”… On se demande aussi 😉

Une petite lueur…

Ouriel Ohayon, sur TechCrunch en français, note tout de même un petit changement encourageant à “Une” de la nouvelle formule du site lemonde.fr :

(noir)J’ai remarqué que cela était déjà arrivé dernièrement mais je ne peux que me réjouire de voir à nouveau TechCrunch France mentionné en page d’accueil de la version en ligne du journal Le Monde (dans la “Revue de web”) sur un article adapté par Alain Eskenazi .

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(noir)Voilà le genre d’initiative que j’aimerais voir sur d’autres grands titres (je ne parle pas que de TechCrunch France). Utiliser les blogs comme source complémentaire d’informations et d’opinions et intégrer cela dans leur zone éditoriale principale.

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Cette association entre média et blogueur n’est cependant pas toujours aussi heureuse, voire parfois carrément pas maîtrisée du tout, comme peut le montrer un exemple relevé ce matin sur lepost.fr

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PS : Pendant ce temps-là, la situation sociale reste sur le mode conflictuel dans les rédactions traditionnelles sur la question d’internet : “Lagardère Active : Reprise des collaborations des journalistes aux sites web”.

(noir)“Un accord de transition ayant été conclu entre la direction de Lagardère Active et les syndicats, les journalistes des magazines du groupe, qui avaient arrêté depuis le 19 juin de collaborer au site internet associé à leur journal respectif, ont accepté de reprendre leurs collaborations en attendant un accord définitif.” (via NouvelObs)

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Mise à jour :

Le commentaire, ci-dessous, de Dominique m’a semblé mériter d’être mis en exergue. J’en ai fait un billet, sous le titre “Tentative de typologie des journalistes blogueurs”.

4 Comments

  1. ça sent la fin de siècle tout ça… :-/

    Bon, ceci dit, c’est palpitant tous ces changements, on vit une époque formidable. En tout cas je serais plus détendu si je n’avais pas l’impression qu’on se dirige vers une malinformation générale…

  2. Je ne suis pas d’accord avec la citation où Jean-Dominique Merchet est mis sur le même plan que d’autres journalistes blogueurs. Son audience (visiteurs uniques) est trois ou quatre fois supérieure à celle de Jean Quatremer sur la même plateforme et dans le même journal. Cela invite à réflexion : son sujet (l’armée) ne possède pas de lieux d’expression propre, il y a donc toute une population qui se rend chez lui pour se défouler, se soulager au sujet de sa vie professionnelle ou familiale, puisque les forums militaires n’existent pas. Je passe sur la situation actuelle de l’armée qui fait son blogue a pris beaucoup d’ampleur ces derniers mois, c’est conjoncturel mais la soupape devait sauter.

    Ensuite, son comportement n’est pas du tout le même que celui des autres journalistes-blogueurs. Il est dans une relation frontale (j’écris un billet, vous le commentez) et non interactive. Jean Quatremer intervient dans les commentaires pour recadrer le débat, apporter d’autres sources, d’autres renseignements. La démarche est encore plus participative chez Pisani (et vous en savez quelque chose) puisque les billets naissent aussi de débats avec les commentateurs. Il est même arrivé à Pisani de mener des essais en commun avec les gens qui le lisent (je pense à son test de Skype assez déroutant). JDM ne donne jamais son opinion, il donne dans le factuel au sujet des décisions, pire : il ne souligne jamais les contradictions des faits, alors que ses commentateurs ne s’en privent pas, mais il ne les reprend pas. C’est donc un espace hybride, à la fois un forum assez peu discipliné (un paradoxe pour des militaires) et un prolongement du journal par des brèves ou des chiffres bruts, mais sans aucun appel au débat. On est dans le vieux journalisme à la Aphatie, Barbier, Askolovitch, à cette différence qu’il ne donne pas son opinion, puisqu’il n’éditorialise pas. Or, il y a plus ou moins éditorial chez Pisani ou Quatremer (à un moindre degré chez Lesnes qui fait plus de digressions proches de celles des autres blogueurs et qui a une palette large de sujets civilisationnels ou langagiers).

    Cette absence d’immersion dans le fil des commentaires conduit son blogue à devenir un champ de bataille sans nom, plus un gros piège à trolls. Or un autre blogueur de Libération (Emmanuel Davidenkoff) avait constaté que son blogue sur l’éducation tournait au portnawak : trolls, manifestes de mouvements copiés-collés, éructations diverses, guerres personnelles, arrivée de tous les extrémistes de tout poil. Tout simplement parce qu’il n’avait jamais lu un forum comme fr.usenet.education où c’était déjà la règle (l’éducation est un sujet très sensible) et qu’il n’avait pas tenté dans un premier temps d’intervenir (il y a d’autres tâches à faire pour le journal ou pour nourrir le blogue). Il lisait les commentaires, s’en nourrissait, mais il ne réagissait pas là où il aurait fallu. Je vous invite à lire son dernier billet, assez amer. De la même manière, Marie-Dominique Arrighi a failli jeter l’éponge, faute de temps et surtout parce que son blogue contenait des contradictions personnelles. Or elle est la responsable des blogues invités de Libération.

    On pourrait tenter une typologie des journalites-blogueurs selon leur immersion, leur réactivité, leur sens participatif, l’aspect personnel ou éditorial de leur blogue. Ou encore ceux qui ne conversent qu’avec d’autres journalistes de même niveau et ne vont jamais débattre dans d’autres blogues s’il n’y a pas le label éditorialiste nécessaire (Aphatie, Barbier ou FOG sont des modèles du genre) et puis ceux qui, tout en manquant de temps pour tout couvrir, sortent quand même un peu de leur bulle. On pourrait faire un beau plan avec des patates dans un axe avec abscises et ordonnées.

    Pour résumer, je dirais que dans le cas de Jean-Dominique Merchet, son blogue, c’est à la fois un telex (ses billets) et un téléphone à répondeur automatique (les commentaires), mais la dimension propre du blogue n’est pas du tout pensée. C’est aussi ce qui fait son succès.

  3. @ Dominique

    Ça c’est du commentaire ! Merci 🙂

    Et pour vous reprendre au mot, je crois bien qu’il va devenir un billet sur novövision… :-))

    J’y apporte mon commentaire dès qu’il est en ligne…

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