le salon

Faut-il modifier le droit d’auteur des journalistes ?

Dans le débat sur l’avenir du journalisme à l’heure d’internet, on n’évitera pas de poser la question d’une redéfinition du droit d’auteur des journalistes.

La question est d’ailleurs déjà sur la table. Elle est décisive et éminemment conflictuelle, mais elle se joue en coulisses. Ce débat souterrain a affleuré deux fois à la surface ces derniers temps, sans donner lieu au débat public qu’il mérite :

– la tentative subreptice d’un trio de sénateurs de faire passer en douce un amendement législatif modifiant en profondeur le régime actuel du droit d’auteur des journalistes. cf NouvelObs : “Droit d’auteur : protestations contre un amendement”. La tentative a soulevé un tollé immédiat chez les journalistes. L’amendement a disparu, le couvercle a été refermé.

– le conflit social au sein du groupe Lagardère, dans les rédactions de Paris-Match et du Journal du dimanche, sur la question des conditions de reprises des articles des journalistes sur les sites internet du groupe, a conduit ces derniers à une “grève d’internet”, qui s’est achevée par un accord provisoire, sans que le problème ne soit réglé sur le fond. cf. AFP : “Lagardère: les journalistes reprennent le travail sur les sites internet du groupe”.

Calamo, sur Post-Scriptum, revient aujourd’hui en détail sur cette question sous l’angle juridique, et lui redonne toute sa “profondeur historique”, car c’est un vieux débat en effet : “1 cheval (de bataille) + 1 cavalier = 1 serpent de mer”

Le débat se déplace, dans les commentaires, sur la nature de la redéfinition du droit d’auteur qu’internet est en train d’imposer aux journalistes, et même sur une redéfinition de la notion d’auteur elle-même.

J’aurai l’occasion de revenir en profondeur sur cette question sur novövision (rapidement je l’espère), mais pour le moment, ce débat passionnant se déroule… chez Calamo 😉

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Je reproduis ici, en attendant d’y revenir, une partie du débat, qui se poursuit chez Calamo :

Calamo :

(noir)“Votre seconde réflexion est extrêmement intéressante, en ce qu’elle peut, juridiquement, recevoir deux analyses antinomiques : l’idée de procéder à un travail éditorial nouveau en fonction du support renforce celle postulant que chaque support est une nouvelle destination de l’œuvre, requérant en tant que telle une nouvelle autorisation et/ou un nouveau paiement. Inversement, si ce travail n’est pas le fait du premier journaliste, mais d’une équipe de rewriters, cette même réflexion plaiderait alors, plutôt, pour le statut de l’œuvre collective, que les organes de presse souhaitent tant voir appliqué/étendu.

(noir)Dès lors, une question me brûle les doigts : avez-vous des pistes de réflexion quant à la large redéfinition du droit d’auteur (des journalistes, ajouterai-je), comme de l’auteur lui-même, auxquelles vous faites référence ?

(/noir)

narvic :

(noir)Vous aviez donc deviné que cette question du statut de l’auteur sur internet nourrissait beaucoup ma réflexion ces temps-ci…

(noir)Une piste très intéressante est ouverte par quelques chercheurs autour de la notion nouvelle d’“auteur en collectif” (Jean-Louis Weissberg, “Auteur, nomination individuelle et coopération productive”, Solaris n°7, 2001, cité par Franck Rébillard, “Le web 2.0 en perspective”, L’harmattan, 2007).

(noir)Franck Rébillard souligne également comment l’une des principales “nouveautés” de l’internet est une “hybridation de la fonction éditoriale” (op.cit.) : à la dimension d’édition liée à la publication, s’ajoute une nouvelle dimension “sociale”, liée au caractère social des réseaux et à l’utilisation des contenus éditoriaux comme support de sociabilité. Il apparaît ainsi une toute nouvelle fonction “d’animation éditoriale”.

(noir)Sinon, vous soulevez bien le point crucial du débat actuel, qui n’est pas tranché, car aucun modèle d’organisation de la “nouvelle” chaîne éditoriale ne s’impose encore pour le moment : un auteur qui propose plusieurs “déclinaisons” d’un même contenu, adaptées aux supports de destination (web, téléphone, papier, d’autres formes encore à venir…) ce qui suppose une polyvalence des journalistes, dont on est pas sûr qu’elle soit réellement possible, ou bien un retraitement éditorial par d’autres intervenants pour procéder à cette adaptation. Ce débat est présent en arrière fond de la question de l’organisation en une seule rédaction multimédia, ou bien en deux rédactions séparées (papier et web), la seconde “retraitant” la production de l’autres (c’est la solution la plus courante actuellement), mais l’autre option (rédaction intégrée) est beaucoup étudiée, pour des questions de recherche d’économies.

(noir)Les deux fonctions dont on parle existent déjà dans la profession de journaliste : le rédacteur/photographe/reporter d’image (c’est l’auteur au sens traditionnel) et le secrétaire de rédaction, journaliste lui-aussi, mais investi du pouvoir de retravailler en profondeur, d’éditer, si besoin, l’oeuvre initiale, sans modifier pour autant le droit d’auteur de l’auteur initial. La question du droit d’auteur des secrétaires de rédaction n’a jamais été réellement posée, à ma connaissance. Elle est pourtant au coeur du débat que vous pointez ! A mon sens, c’est cette question-là qui est au noeud du problème…

(noir)La question n’est donc pas du tout nouvelle, mais elle a été “réglée” jusqu’à maintenant par le maintien dans l’ambiguïté.

(noir)Le développement d’internet et des supports multiples fait que les fonctions d’édition (de secrétariat de rédaction) prennent une ampleur nouvelle (certains, dont moi ;-), prédisent même qu’elles deviennent prépondérantes dans le métier de journaliste et dans le processus de publication : sur novövision, “un journalisme de re-médiation”… ).

(noir)Les journalistes (qui sont majoritairement des rédacteurs) restent attachés à la notion d’auteur individuel. Ce qui impliquerait qu’ils acceptent la polyvalence multimédia (donc une formation continue importante et une redéfinition de leurs tâches), pour peu qu’une telle polyvalence soit accessible, ou même souhaitable. Et ce qui ne supprime pas pour autant la nécessité d’un travail d’édition ultérieur…

(noir)Les employeurs privilégient la notion d’oeuvre collective, mais ils devraient alors tenir compte que cette oeuvre collective n’est possible que par l’intervention d’un “auteur en collectif” qui est… le secrétaire de rédaction (“éditeur” au sens américain, différent du sens français, pour lequel l’“éditeur” est en définitive l’employeur).

(noir)La tension actuelle est là. Elle peut conduire à une scission professionnelle du métier de journaliste, qui clarifierait les choses : d’un côté des auteurs (journalistes-rédacteurs, mais aussi blogueurs), de l’autre des “auteurs en collectif” (secrétaires de rédaction, mais aussi “animateurs éditoriaux” des forums et des fils de commentaires, documentalistes web, et d’autres métiers à venir…), dont le statut reste à créer…

(noir)La situation peut aussi conduire à un nouvel équilibre construit sur une nouvelle ambiguïté et un accord tacite pour ne pas soulever les questions qui fâchent : c’est la solution habituelle qu’ont toujours préféré les acteurs du monde de l’information…

(/noir)