le salon

Face au net: des journalistes désemparés

On imaginait l’affrontement, un combat au corps à corps, entre les gardiens du temple et les nouveaux évangélisateurs… Mais ne vint que le silence glacé d’une terrible prise de conscience…

Quatre journalistes en ligne, de Marianne2, Bakchich, Mediapart et RFI, acceptaient de descendre dans la fosse aux lions, pour répondre, devant une assemblée de journalistes militants syndicaux, issus pour la plupart de la presse “traditionnelle”, à cette question sans nuance : le web, sauveur ou fossoyeur du journalisme?

Mais le combat n’a pas eu lieu. Faute de combattants. Laissant cette assemblée de journalistes désemparée face à l’angoissante question existentielle : mais qu’est-ce qu’on va devenir ?Le Syndicat national des journalistes d’Île de France (SNJ, majoritaire dans la profession) organisait jeudi un débat sur le journalisme et internet. Et rien que ça montre déjà que quelque chose change dans une profession qui, d’une manière générale, préférait plutôt jusque là ne pas en entendre parler. Cette fois, on allait en parler, et le syndicat n’avait invité que de très bons connaisseurs du net, puisque tous journalistes en ligne :

– Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne2.fr
– Philippe Couve, journaliste à RFI, créateur de l’Atelier des médias
– Gérard Desportes, journaliste à Médiapart
– Vincent Nouzille, rédacteur en chef à Bakchich

Philippe Couve, en annonçant l’événement sur son blog, Samsanews, raille un peu les limites de cette ouverture d’esprit nouvelle sur le web, en relevant que la table ronde est “sobrement 😉 intitulée: le web, sauveur ou fossoyeur du journalisme? (…) Ben, voilà donc posées les bases d’une réflexion nuancée: le web doit sauver ou achever le journalisme…” Il note aussi avec ironie “au passage que le SNJ n’en fait pas mention sur son site web”. (C’est d’ailleurs par le blog de Philipp Couve que j’ai eu vent de l’affaire et que je m’y suis rendu 😉 )

Vous trouverez deux compte-rendus en ligne de cette réunion (plus factuels que le mien, qui est plutôt, j’avoue, un billet d’humeur) :
– Par Philippe Couve, sur Samsanews : “Web et journalisme: le débat organisé par le SNJ”.
– Par Frédéric Cognard, sur Ceucidit : “Le web, sauveur ou fossoyeur du journalisme ?”

La guerre larvée entre le net et le papier

Ce qui m’intéressait le plus dans cette réunion, ce n’était pas tant d’écouter les intervenants, que d’entendre le murmure de la salle… et prendre la température de cet échantillon représentatif d’une sous-espèce toute particulière de journalistes : les militants syndicaux. Qui n’ont souvent pas été les derniers à porter haut et fort le discours anti-internet d’une bonne partie des journalistes français…

On pouvait redouter d’avance que le débat ne soit miné entre les intervenants et la salle, tant la question attise les peurs et les frustrations (pas toujours à tort d’ailleurs) d’une profession en pleine crise, nourrissant ces dernières années au pire une quasi guerre larvée entre les rédactions web et papier d’un même journal, au mieux ignorance réciproque et mépris mutuel…

Les quatre intervenants, tous des journalistes chevronnés issus des médias traditionnels (Libération, Le Monde, L’Express, Marianne, RFI, etc.), connaissaient bien les pièges du sujet devant une telle assistance. Son hostilité étant manifestement attendue, ils se sont bien gardés de la prendre bille en tête…

Il faut pourtant avouer que le rejet systématique du net, qui prévalait largement encore il y a quelques années s’atténue sensiblement aujourd’hui, pour faire plutôt place à des interrogations… Je ne suis pas sûr que l’assistance aura trouvé des réponses. Il semble plutôt qu’elle soit repartie avec de nouvelles questions, plus angoissantes encore qu’à l’arrivée…

Sur le net, un journalisme aux abois

Le web sauveur ou fossoyeur du journalisme ? De Marianne2, à Mediapart et Bakchich, la réponse est vite venue pour commencer : vu la très modeste dimension et la fragilité économique extrême de tous nos projets, dont aucun n’est rentable, nous ne menaçons pas d’enterrer grand monde et nous cherchons d’abord à nous sauver nous-mêmes en courant après nos fins de mois.

J’ai eu comme l’impression que l’assistance fut désarçonnée pas une telle entrée en matière… Qu’elle s’attendait à un discours de technophiles évangélisateurs, sur le thème: vous êtes le passé, nous sommes l’avenir ; effacez-vous, laissez passer les conquérants… Et cette assistance semblait d’un coup traversée par la découverte de ses propres idées reçues et de sa profonde méconnaissance de la réalité du journalisme en ligne.

Fragilité et précarité des projets “pur web” déjà cités… Salaires d’embauche extrêmement bas pour des conditions de travail exécrables dans les sites “canons à dépêche” en continu des sites des grands médias… Du journalisme de bureau, sans autonomie, sans moyens, sans prestige, sans reconnaissance… Et dans la salle quelques voix, plutôt jeunes, se sont levées : oui, c’est bien comme ça que nous travaillons…

Qui paiera pour l’info gratuite ?

Sur l’estrade, quelques nuances s’expriment. Philippe Cohen (Marianne2) voit l’évolution des recettes de son site progresser et veut garder l’espoir qu’un équilibre reste accessible. Mais il reconnaît l’énorme menace entraînée par la course à l’audience, quand la couverture de la crise au journal le Monde est totalement distancée au compteur par le buzz sur Marion Cotillard… Portes ouverte à toutes les dérives…

Gérard Desportes (Mediapart) cassera encore un peu plus l’ambiance en s’avouant extrêmement pessimiste sur un très hypothétique financement en ligne par la publicité : de Bakchich à Rue89, ils en sont tous à faire des “petits boulots” en marge de leur site pour survivre. Et Mediapart ? Le seul espoir, s’il y en a un, est de parvenir à ré-imposer le modèle de l’information payante, contre le tout gratuit en ligne. Et je n’y crois qu’à peine !

Prenant pour de l’incompréhension ou de l’incrédulité le silence glacé qui accueillait son coup de gueule, Gérard Desportes reviendra plus tard à la charge, pour enfoncer le clou. Mais non, il avait bien été reçu : ce silence médusé était sa réponse.

Philippe Couve, qui est également formateur en écoles de journalisme aux techniques multimédia, fera sauter, sans même mener le combat, l’un des derniers retranchement syndical levé ces dernières années contre le journalisme en ligne : on ne peut pas tout faire, à la fois du texte de la vidéo et du son sur le même reportage, on n’a pas la temps, ça fait baisser la qualité du produit fini et ne respecte pas les règles déontologiques. Aujourd’hui, les jeunes journalistes y sont formés, eux, répond le journaliste-formateur. Les jeunes journalistes à 1200 euros par mois hochaient la tête… Un ange passa.

L’info sans journalistes…

Philippe Couve et Vincent Nouzille apporteront le coup de grâce en se projetant dans le web du futur… Philippe Couve évoque les gisements considérables d’informations en ligne inexploitées, car les journalistes eux-mêmes s’en désintéressent, et que d’autres, parfois les internautes eux-mêmes, s’organisent pour exploiter sans eux. Les bases de données officielles, l’information service telle que les programmes de cinéma ou les petites annonces, la micro-information locale, au niveau de l’immeuble, de la rue, du quartier, que la puissance de calcul et de stockage de données permet désormais de traiter, d’intégrer, de géolocaliser au besoin, et que la puissance des moteurs de recherche permet à l’utilisateur de retrouver. “Big brother !” s’étranglera une voix derrière moi. “Un service utile pour les gens, qui est aussi de l’information” tranchera Philippe Couve. La voix derrière moi restera muette.

… et des journalistes sans journaux

Vincent Nouzille évoque enfin le journal personnalisable, que l’on peut déjà imaginer en regardant la nouvelle interface du site de la BBC. Quelqu’un dira même dans l’assistance : “mais à l’avenir, il n’y aura même plus de “sites”, plus de “marques de presse”, plus de journaux” (mais une information “liquide”, comme il l’écrit tous les jours sur son blog :o) ) “Non, il n’y aura plus de sites, on consommera l’information différemment” relançait Philippe Couve… Et les intervenants d’ouvrir la voie à un futur possible du journalisme où des francs-tireurs, sans journal, sans rédaction, ne s’appuyant que sur leur blog, tenteront de faire émerger leurs articles à l’unité, dans un océan de buzz…

Mais c’en était déjà trop. Mes voisins n’écoutaient plus. Ils en avaient déjà trop encaissé, ils ne pouvaient plus entendre ça. Quand Gérard Desportes ré-enfonça son clou en demandant où était l’argent qui allait financer même ce journalisme-là, il n’y avait plus grand monde en ligne dans la salle…

On attendait ce parterre de journalistes militants syndicaux hostile et remonté. Il était finalement… désemparé.

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