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Exil VII

"... Syntaxe de l'éclair ! Ô pur langage de l'exil ! Lointaine est l'autre rive où le message s'illumine :

Deux fronts de femmes sous la cendre, du même pouce visitées ; deux ailes de femmes aux persiennes, du même souffle suscitées...

Dormiez-vous cette nuit, sous le grand arbre de phosphore, ô cœur d'orante par le monde, ô mère du Proscrit, quand dans les glaces de la chambre fut imprimée sa face ?

Et toi plus prompte sous l'éclair, ô toi plus prompte à tressaillir sur l'autre rive de son âme, compagne de sa force et faiblesse de sa force, toi dont le souffle au sien fut à jamais mêlé,

T'assiéras-tu encore sur sa couche déserte, dans le hérissement de ton âme de femme ?

L'exil n'est point d'hier ! l'exil n'est point d'hier !... Exècre, ô femme, sous ton toit un chant d'oiseau de Barbarie...

Tu n'écouteras point l'orage au loin multiplier la course de nos pas sans que ton cœur de femme, dans la nuit, n'assaille encore sur son aire l'aigle équivoque du bonheur !"

... Tais-toi, faiblesse, et toi, parfum d'épouse dans la nuit comme l'amande même de la nuit.

Partout errante sur les grèves, partout errante sur les mers, tais-toi, douceur, et toi présence gréé d'ailes à hauteur de ma selle.

Je reprendrai ma course de Numide, longeant la mer inaliénable... Nulle verveine aux lèvres, mais sur la langue encore, comme un sel, ce ferment du vieux monde.

Le nitre et le natron sont thèmes de l'exil. Nos pensers courent à l'action sur des pistes osseuses. L'éclair m'ouvre le lit de plus vastes desseins. L'orage en vain déplace les bornes de l'absence.

Ceux-là qui furent se croiser aux grandes Indes atlantiques, ceux-là qui flairent l'idée neuve aux fraîcheurs de l'abîme, ceux-là qui soufflent dans les cornes aux portes du futur

Savent qu'aux sables de l'exil sifflent les hautes passions lovées sous le fouet de l'éclair... Ô Prodigue sous le sel et l'écume de Juin ! garde vivante parmi nous la force occulte de ton chant !

Comme celui qui dit à l'émissaire, et c'est là son message : "Voilez la face de vos femmes ; levez la face de vos fils ; et la consigne est de laver la pierre de vos seuils... Je vous dirai tout bas le nom des sources où, demain, nous baignerons un pur courroux."

*

Et c'est l'heure, ô Poète, décliner ton nom, ta naissance, et ta race...

Saint-John Perse