le salon

Et Vendredi, alors ?

Ne ressemblant à aucun “journal de journaliste” traditionnel, le nouveau journal Vendredi en lui-même me semble plutôt réussi et présente une sélection intéressante et intelligente de ce qui se publie sur le net (dans les blogs et les sites de presse), qui donne une image fidèle de la blogosphère telle que je la connais et la fréquente.

Le projet est d’ailleurs plutôt bien accueilli par les blogueurs, même si certains affichent tout de même un certain scepticisme. Toute la question est de savoir s’il existe un public pour un tel “journalisme de liens” ou d’“agrégation”…On est déjà dimanche, et je ne vous ai pas encore dit ce que je pensais de Vendredi, ce nouveau journal, qui promet “chaque semaine, les meilleures infos du net”, dont le n°1 vient de paraître…

C’est que j’ai essayé de prendre un peu de recul sur un projet que j’ai regardé naître de très près, semaine après semaine. L’équipe de Vendredi m’a en effet contacté il y a quelques temps et nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, à mesure que les différents “numéros zéro” prenaient forme, que le titre du journal, sa maquette, sa ligne rédactionnelle et même son prix, se modifiaient peu à peu, pour arriver à cette formule, que vous trouvez dans tous les bons kiosques pour 1,50€…

Je me suis donc efforcé d’oublier aujourd’hui tout ce que j’avais vu de ces essais, pour tenter de porter un oeil neuf sur la version finalisée. J’ai donc pris Vendredi dans ma poche, et je me suis installé à une terrasse de café ensoleillée pour lire l’objet de la première à la dernière ligne…

Le web mobile, sur grand écran couleur

Ma première réaction va à l’encontre d’un a priori que je m’étais forgé tout seul. Dès que j’ai entendu parler de ce projet, je m’étais dit : avant tout, c’est un journal, fait par des journalistes. C’est le retour à l’univers du papier et de l’encre (un monde que je ne fréquente plus guère de nos jours…).

Après une bonne heure plongée dans cette lecture, j’ai pourtant bien le sentiment que j’étais réellement sur le net. C’est bien l’univers des blogs et des sites de presse que j’ai retrouvé, avec son ton et son style, ses préoccupations, ses tics et ses qualités. J’y ai retrouvé des signatures déjà connues, quelques billets ou des informations en bref que j’avais déjà lus, et j’en ai découvert d’autres…

Sur ce point, le pari me semble réussi. Vendredi ne ressemble pas aux autres “journaux de journalistes”, il ressemble au net, du moins à celui que je fréquente et que je connais. Au point que j’en suis venu à me dire que ce journal concrétisait quasiment le projet d’un web mobile, à consulter partout. Sauf que son “écran” couleur (le journal replié en deux) fait 41 cm de diagonale et pèse quelques grammes, contre les 9 cm de l’écran de mon iPod Touch ou la lourdeur de mon ordinateur portable, qui, lui, ne tient pas dans la poche…

En attendant le papier électronique couleur, Vendredi est donc aujourd’hui le moyen le plus pratique d’emporter le web partout avec soi…

Avec des différences notables tout de même : c’est un web déconnecté, une image du web de la semaine passée, qui ne se réactualise qu’une fois la semaine ; ce n’est pas un web interactif : une place est accordée à quelques commentaires de billets, mais on ne peut pas en ajouter d’autre 😉 ; c’est enfin un web sélectionné, qui m’impose un choix de lecture et une navigation.

Un web de gauche sans sectarisme

Venons-en a cette sélection. Vendredi parle beaucoup de politique, mais pas uniquement, et en tout cas pas du tout sous l’angle politicien et partisan. La ligne éditoriale est claire et assumée : le journal renvoie l’image d’un web de gauche – ou de la gauche du web -, mais une gauche diverse et non-alignée sur les partis politiques.

L’éventail va de “la gauche de la gauche” (Agnès Maillard, le Monolecte, avec un billet qualifié “d’assez véhément” par l’AFP 🙂 ) à “la gauche sociale-libérale” (Hugues Serraf de Commentaires & Vaticinations)… En évitant l’anti-sarkozysme mono-maniaque et superficiel d’une bonne partie de la blogsphère de gauche (à mon avis :-P).

Il serait peut-être plus juste de parler d’une “sensibilité” de gauche indépendante dans le regard porté sur l’actualité. C’est du moins le sentiment général que j’en retire.

Jacques Rosselin, le directeur de Vendredi, indique d’ailleurs à Ecrans :

(Notre ligne éditoriale) est en contre champ par rapport à la pensée dominante. Nous sommes quatre pour construire ce journal et il va aussi refléter notre vision des choses. Ce sera forcément une sélection subjective du net. Et on revendique cette subjectivité. Au final, on va plus ressembler à un journal d’opposition qu’à un titre institutionnel.

Philippe Cohen, le rédacteur en chef du journal, précise la démarche dans l’éditorial de “Une” :

On trouve (sur le web), certes, le pire, mais aussi le meilleur. Des commentaires acérés et de précieux témoignages, mais aussi d’excellentes analyses. Venu, comme les autres fondateurs de Vendredi, de la presse papier, je suis convaincu aujourd’hui d’un fait qu’il m’a été difficile d’accepter : l’audace intellectuelle, le courage et l’indépendance ont trouvé refuge sur internet. Encore faut-il savoir les chercher et surtout les trouver. C’est le but de ce journal.

On trouve en effet des commentaires et des analyses intéressantes et variées. Mais pas trop de témoignages. On trouve aussi une sorte de veille de l’information par les blogueurs, qui dénichent et soulignent des informations publiées sur le web, parfois par les médias, mais souvent passées inaperçues ou ignorées du “système médiatique”…

Bon accueil des blogueurs et quelques sceptiques

Le journal connaît plutôt un bon accueil des blogueurs, qui semblent apprécier une démarche qui met en valeur ce qu’ils publient dans leurs blogs. Le lancement est également salué par les médias traditionnels, qui ont largement interviewé ses promoteurs (Télérama, Marianne2 ou France-Info, notamment). Je relève que les médias ont été beaucoup moins “confraternels” à l’occasion de la sortie du mensuel “Tous les médias”, qu’ils ont tout bonnement ignorée.

A noter que ce sont des journalistes blogueurs qui se montrent les plus sceptiques sur l’entreprise :

– Hugues Serraf (Commentaires & Vaticinations) : “Le Causeur (.fr) du Vendredi (hebdo)”

J’ai passé mon temps à expliquer aux trois fondateurs, Philippe Cohen, Philippe Labarde et Jacques Rosselin, à quel point leur projet était mal-barré. Enfin, je ne l’ai pas dit exactement comme ça (je sais quand même un peu me tenir en société) mais, rétrospectivement, j’imagine que ça pouvait donner cette impression. Car pour tous mes efforts de pensée positive, je n’arrive pas à croire qu’il puisse se trouver 30 000 acheteurs réguliers (c’est le niveau de diffusion censé offrir à Vendredi son point d’équilibre économique) pour un titre proposant 90% de contenus issus de blogs ? soit des contenus disponibles gratuitement en ligne. (…)

Je suis juste un peu déprimé par l’ambiance générale de notre information écrite, entre ces quotidiens de papier qui tirent la langue à la McCain, ces titres qui se lancent sans capitaux ni journalistes, ces sites Internet qui espèrent que les Google ads financeront enquêtes, analyses et, surtout, pluralisme… Mais je me console en faisant le pari de la presse télépathique ? une presse dont les coûts de production seront moins élevés encore que ceux du Web, en dépit d’un modèle économique et d’une technologie encore balbutiants.

La presse papier est morte, la presse Internet est sans grand espoir, longue vie au brain to brain !

– Charles Bricman (On a des choses à se dire) : “Vendredi couche le web sur papier”

N’y croyant donc pas trop au départ, je n’y crois pas plus à l’arrivée. Si je devais ramasser mon impression sur Vendredi en quelques mots, ce serait: tous les inconvénients du net (choisissez ceux qui vous agacent le plus) sans aucun de ses avantages. (…)

Sur son blog et dans Médiachroniques, Narvic y voit pour sa part une tentative de retour des journalistes dans le jeu, comme médiateurs professionnels de l’information. C’est manifestement l’intention qui sous-tend la démarche, en effet. Mais je n’arrive décidément pas à comprendre le choix du papier pour la mener à bien.

Non que j’y sois devenu hostile, bien au contraire. Mais le genre de sélection que nous propose Vendredi, on en trouve des tonnes, parfois aussi bien faites mais toujours entièrement gratuites et plus pratiques à utiliser sur le web (à ce propos, voyez par exemple le tout nouveau Media Links). Bref, tout cela me semble procéder d’une certaine confusion dans les esprits, d’une vieille croyance que seul le papier anoblit l’info, lui donne l’autorité et le prestige qu’autrement formatée, elle ne saurait avoir… Alors qu’au fond, le débat n’est pas là: il n’y a bien entendu que le contenu qui importe, quel que soit le support sur lequel il est stocké.

A qui s’adresse Vendredi ?

Les interrogations d’Hugues Serraf et Charles Bricman sont finalement du même ordre : aussi sympathique soit-il, ce journal a-t-il un public potentiel suffisant pour vivre ?

“L’hebdo s’adresse aux gens qui s’informent déjà sur internet mais vont pouvoir gagner du temps en disposant d’une sélection de contenus sur papier. Et à ceux qui ne vont pas sur le net mais seront contents d’avoir un digest chaque semaine”, indique Jacques Rosselin à l’AFP.

Le public des blogueurs semble acquis. La dose de narcissisme nécessaire à une telle activité assure qu’ils ne ne sauront résister à la tentation de chercher chaque semaine un reflet dans le miroir qui leur est tendu. 🙂 Mais ça ne fait guère plus de quelques centaines de personnes concernées…

Les internautes en quête d’une sélection ? Je suis particulièrement intéressé à ce qu’on puisse vérifier si un tel public existe, car c’est précisément celui du “journalisme de liens” ou de “l’agrégation éditorialisée”, dont je parle abondamment sur ce blog…

La question est surtout se savoir s’il existe un public prêt à payer 1,50€ par semaine pour un tel service rendu par des journalistes professionnels, et que ça puisse leur dégager un salaire correct. Personnellement, je n’en sais rien. Mais c’est tout ce qui rend cette entreprise intéressante à mes yeux.

Si cette preuve est apportée sur le papier, ce n’en serait que d’autant plus encourageant pour un tel service sur le web : sur le web, les coûts de production sont considérablement réduits (coûts de publication et de distribution très faibles), la consultation du produit est bien plus pratique (puisque les liens proposés sont… directement cliquables ! :o) ), et la fidélisation plus aisée par le développement de services sociaux ou communautaires (RSS, commentaires, etc.).

Un public de non-internautes. Je ne sais pas non plus s’il existe. Ce public-là me semble tout de même un peu… paradoxal. Il s’agirait de lecteurs qui sont intéressés par ce qui se dit sur le net, mais pas assez pour aller voir directement en ligne ? Cette sorte de “public de curiosité” forme-t-elle une base solide et fidèle de lectorat ? Si une partie de ce public est séduite par la découverte d’internet, en constatant que ce qui s’y écrit n’est pas aussi monstrueux et futile qu’on avait bien voulu lui dire dans les médias traditionnels, c’est une très bonne chose pour le net, les médias en ligne et la blogosphère… mais peut-être pas pour Vendredi… Puisque ce public devrait être tenté d’aller voir par lui même en suivant les liens qu’on lui indique, et une fois qu’il connaîtra le chemin, aura-t-il besoin de repasser par le journal ?

Cette approche pourrait rejoindre celle que je voyais pour le site Mediapart, comme “un média d’acclimatation” pour un public à la fois curieux d’internet et un peu effrayé ou dérouté par l’inconnu, qui serait à la recherche d’un guide rassurant. Si c’est bien celui-ci son public, Mediapart ne semble pas l’avoir encore trouvé

On verra bien pour Vendredi, avec tous mes encouragements et mes vœux de succès.

3 Comments

  1. Juste un peu gêné par le format, qui s’il rappelle bien les pages kilométriques, est pénible à manipuler dans les transports en commun… Pour le reste, la maquette est agréable et les choix m’ont plu.

    J’ai bien aimé le logo RSS servant de point final, et surtout très grandement apprécié la grande colonne en 4 de couv’ : enfin un magazine qui cite ses sources !

  2. Ils doivent déjà avoir leurs premiers chiffres chez Vendredi à l’heure qu’il est, sachant s’ils sont déjà en passe de réussir leur pari, ou pas.

    On a tous envie de croire en l’idée, comme Netizen en son temps. Pour ma part, à la lecture, je suis un peu déçu. Déçu, car il est difficile de trouver un ton homogène dans cet ensemble hétéroclite. Le format et le prix nous font penser au Canard et à Charlie, sans y retrouver l’humour ni le même mordant et encore moins la même cohésion, le même état d’esprit structurant l’ensemble. Des propos forts y côtoient des brèves anecdotiques. Des propos critiques y côtoient des signalements un peu creux. Les éditos de la rédaction ne sont pas très inspirés et l’enquête sur l’éolien manque vraiment de punch.

    Au final, à lire l’ensemble, c’est l’absence de personnalité, de ton, que l’on regrette le plus. On aurait aimé y retrouver une sélection d’articles à la Rezo par exemple, avec une ligne pour les rassembler. Ici, force est de constater que ça manque un peu. Le titre hésite parfois entre info facile et info de fond.

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