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Entre les lignes : avenir des médias et fin du journalisme selon le rapport Giazzi

Entre les lignes du rapport Giazzi sur les médias et le numérique se dessine un avenir de l’information à deux vitesses, cohérent et sans états d’âme : d’une part un paysage dominé par de grands groupes multimédias (associant presse écrite, radio, télévision et internet) fusionnant les industries de l’information et du divertissement, d’autre part la liberté laissée à un journalisme professionnel indépendant et pluraliste de tenter de se développer à la marge sur internet.

Le premier temps de ce “plan de bataille” consiste à restaurer la rentabilité de la presse écrite, en faisant voler en éclats le cadre juridique hérité de la Libération, préalable à l’absorption des journaux par de grands groupes multi-médias / multi-supports. Ces groupes seront à naître de la fusion des industries du divertissement et de l’information, en faisant sauter les verrous juridiques qui font obstacle aujourd’hui à leur constitution: les lois anti-concentration dans la presse et les médias, et le droit d’auteur des journalistes.

Face au danger de marchandisation générale d’une information réduite à des dépêches d’agences, diluée dans une logique marketing d’infotainement (fusion de l’information et du divertissement), les garanties apportées au respect d’une déontologie, du pluralisme de l’information et d’une indépendance éditoriale des journalistes, sont purement anecdotiques.

Le rapport préconise toutefois un certain nombre de mesures favorisant le développement, à la marge de ce système médiatique, d’un journalisme “artisanal” indépendant sur internet, bénéficiant de l’aide l’Etat et de fondations privées.Ce rapport (publié par le site internet du Point), commandé par le président de la République en mai dernier, répond à une demande “d’analyser le défi de la migration vers le numérique des entreprises de médias, et de formuler des propositions de mesures d’accompagnement pour faciliter cette mutation” (Nicolas Sarkozy). Il est rédigé par Danièle Giazzi, secrétaire nationale UMP en charge des entreprises, après audition “de patrons et de managers d’entreprises de médias, de journalistes, de responsables syndicaux, d’économistes spécialisés dans les médias, de juristes et d’autres experts…”

La réalisation de ce rapport s’inscrit dans la préparation des “Etats généraux” de la presse en octobre prochain, mais l’Elysée, comme la ministre de la Culture, ont immédiatement pris une certaine distance vis à vis des propositions de ce rapport (suivre les liens en fin de texte).

L’intérêt de ce texte, clairement inspiré par la défense des intérêts des propriétaires des grands groupes de médias français (Bouygues, Lagardère, Bolloré…), est de présenter une vision cohérente d’un avenir des médias qui serait totalement dominé par ces groupes, dans une logique purement commerciale de l’information. On s’y intéresse en détail, car il est loin d’être acquis que ce n’est pas effectivement ce qui nous attend…

Le rapport ne s’intéresse qu’à la presse, la télévision et la radio (et “internet dans sa composante média”), excluant le cinéma et l’édition. Mais l’approche est explicitement tournée vers “le secteur médias news/entertainement”, et considère que “les frontières se brouillent entre ces métiers (des médias) et les métiers connexes du “divertissement”, des télécommunications, du jeu, du commerce en ligne, etc.”

L’objectif principal est affirmé dès les premières pages : “assurer la rentabilité et la compétitivité de nos entreprises de médias et faire naître des champions internationaux”. Il faut pour y parvenir “faire sauter les verrous”

Quelques concessions sont accordées à la garantie du pluralisme de l’information et de la déontologie des journalistes. Mais ce n’est clairement pas l’enjeu principal qui est développé ici.

Pour mettre en évidence plus clairement la vision cohérente qui est à l’oeuvre dans ce rapport, je reclasse les 34 propositions qui sont formulées en quatre temps :

– donner quelques gages, très vagues, sur le pluralisme et la déontologie…

– réformer la presse écrite et l’intégrer à de grands groupes multimédias.

– réformer l’AFP : les dépêches d’agence sont à “la source” de ce nouveau système de l’information.

– laisser émerger, à la marge, un journalisme indépendant sur internet.

Passons rapidement sur le pluralisme de l’information…

Le rapport affirme vouloir “défendre le pluralisme, la qualité et l’accessibilité des contenus et de l’information” et “favoriser l’information de qualité”, mais les mesures proposées en ce sens restent bien générales ou anecdotiques et surtout “déclaratives”, sans guère de portée ni conséquences concrètes :

– constitutionnaliser des principes (n°1)

– créer un observatoire (n°3)

– étendre les compétences du CSA (n°4)

– inscrire la charte déontologique des journalistes (déclaration de Munich de 1971) dans la convention collective (n°6) (c’est une revendication des syndicats de journalistes).

– plus consistant (n°8): redéployer les aides publiques en les recentrant sur la presse d’information générale et politique.

Réformer la distribution et l’impression de la presse écrite

Le rapport se penche sur l’état de la presse écrite française (surtout les quotidiens généralistes), qui jouent actuellement leur survie. Il propose d’“assainir” le secteur et de rétablir la rentabilité des journaux en s’attaquant à la distribution et à l’impression : une réforme en profondeur des deux “piliers” du système de distribution actuel, institué à la Libération : la loi Bichet de 1947 et le statut des NMPP (Nouvelles messageries de presse parisienne) ; ainsi qu’une réforme en profondeur de l’organisation de l’industrie de l’imprimerie de presse.

Il s’agit pour la presse écrite de “rattraper le retard pris sur les grands pays européens et assainir le secteur de la presse” :

“Lever les freins à la diffusion” : l’objectif est de multiplier et diversifier les points de vente, assouplir leurs règles de fonctionnement, par une déréglementation générale d’un système actuel effectivement très contraignant, inefficace et coûteux (ce constat est difficilement contestable…).

– Réforme de la loi Bichet (1947) (n°10) restreinte “à la seule presse d’information générale et politique”. Libéralisation de la distribution pour les autres titres.

C’est la loi qui réglemente de manière très stricte le métier de kiosquier / marchand de journaux (les diffuseurs de presse) et qui les place sous le strict contrôle des éditeurs de journaux. L’objectif de cette loi était de garantir à tous les titres de presse (petit et gros) un accès égal au réseau de distribution, en garantissant la neutralité politique de ce dernier.

– Soutenir la réforme des NMPP (en cours actuellement dans le cadre du plan “Défi 2010“) (n°11) pour augmenter le nombre de point de vente. Le rapport propose également de les diversifier (en ouvrant la distribution de presse aux bureaux de poste, café, tabac…).

– Libéraliser la réglementation des points de vente (n°12) : assouplir les conditions d’agrément (actuellement nécessaire pour être autorisé à diffuser la presse), donner aux kiosquiers une certaine latitude dans la sélection des titres qu’ils diffusent et dans leur présentation de cette offre (ce qu’ils n’ont pas du tout aujourd’hui : cf. sur novövision : “Laissez les kiosquiers tranquilles”).

– Développement du portage (n°13) (en faire une activité de service à domicile, sous le “régime Borloo”, et accorder une large défiscalisation aux entreprises de portages).

– Réforme des imprimeries (n°14) : permettant des regroupements, une mutualisation, une décentralisation des points d’impression à travers tout le territoire, de manière à faire baisser les coûts d’impression, effectivement très lourds en France.

Ces réformes visent en effet deux points clés des difficultés économiques de la presse française, mais elles devront passer par de très délicates – et probablement coûteuses – négociations sociales tant avec les kiosquiers, qu’avec les employés des NMPP et les ouvriers du Livre dans les imprimeries.

Si ces réformes semblent en effet nécessaires, les causes des difficultés de la presse quotidienne ne sauraient se réduire à cette approche purement économique et industrielle. Mais le rapport est muet sur la question de l’adéquation des contenus proposés par la presse écrite à la demande de son lectorat.

Ce point montre une limite de fond de la portée de la réflexion engagée sur l’avenir de la presse écrite par les éditeurs de presse : on ne réfléchit qu’en terme de coûts de production et d’organisation de la diffusion, sans ce soucier de la nature de ce que l’on produit et diffuse. Il y a une révolution culturelle qui reste toujours à opérer dans la mentalité des éditeurs !

Favoriser la création de grands groupes multimédias

L’objectif est de faire sauter tous les verrous existant empêchant la concentration des médias, des verrous mis en place par le législateur pour garantir le pluralisme de l’information. Selon le rapport, le pluralisme ne serait pas aujourd’hui menacé (SIC !).

Il s’agit explicitement “d’organiser” le retour à “la rareté” de l’offre d’information (p. 30) :

– en autorisant un groupe à posséder à la fois une chaîne de télévision, une radio et un quotidien d’envergure nationale (n°23).

– en abaissant les seuils anticoncentration pour la radio (n°24) et la télévision (n°25).

– en supprimant les seuils de détention capitalistique des télévisions (n°26).

But de la manoeuvre, selon l’expression de Libération :

(noir)Bientôt TF1 pourra racheter NRJ et le Figaro, Lagardère empocher le Monde et Canal +…

(/noir)

Il apparaît clairement qu’au sein de groupes multimédias ainsi constitués, l’information ne sera qu’une activité très minoritaire, l’essentiel étant le divertissement : jeux, musique, cinéma et séries… Mise à jour : j’avais oublié le sport… 😉 ] La conséquence étant bien entendu de plier l’information à la logique dominante de ces secteurs : se concentrer sur la satisfaction de la demande rentable du marché, dans une logique d’audience purement commerciale.

Mais pour parvenir à intégrer l’information à la logique de diffusion multi-médias et multi-supports de ces groupes, un autre verrou, actuellement en place, doit être balayé :

– faire sauter le verrou du droit d’auteur des journalistes (n°27).

Il s’agit, explicitement, de la remise en cause de ce qui est présenté comme une “tradition” (SIC !) qui veut que “les oeuvres de l’esprit ne sont pas des “marchandises” mais des expressions spécifiques de la personalité de l’auteur qui, tout comme le corps lui-même, sont inaliéables et incessibles”, car ce régime “limite considérablement les développements éditoriaux multisupports”.

La logique à l’oeuvre est bien celle qui conduit à ce que les journalistes, dans la pratique, abandonnent leur statut d’auteur et diluent leur responsabilité éditoriale personnelle dans une exploitation multisupport de leur propre production éditoriale, qui échapperait totalement à leur contrôle puisque gérée par les éditeurs multimédias.

Lire une excellente présentation juridique de la problématique du droit d’auteur des journalistes par [Calamo, sur Post Scriptum, avec un débat intéressant auquel je participe en commentaires 😉 (subsidiairement, lire aussi sur novovision “Faut-il modifier le droit d’auteur des journalistes ?”).

Il ne sera pas inutile non plus de formater un peu plus les journalistes à ce nouveau modèle. On y pense d’ailleurs :

– former les journalistes au marketing (n°17) (mais aussi combler leurs lacunes en sciences cognitives et dans la connaissance approfondie du niveau des connaissances de leur public).

– former les journalistes au technologies numériques (n°18).

Restent quelques mesures diverses allant dans le sens, d’un côté, d’une déréglementation générale et, de l’autre, d’un appel au soutien économique sur fonds publics, car on n’est pas à une contradiction près…

– déréglementer l’audiovisuel : assouplir les contraintes des cahiers des charges (n°28), celles en matière de production de programmes (n°29), et de publicité (n° 30 et 31)

– soutenir et développer la recherche et développement et la formation sur la numérisation et les stratégies numériques (n° 15 et 16)

– soutenir l’investissement : incitation fiscale (n°19), soutien à la double diffusion numérique/analogique (n°21), élargir le périmètre d’intervention de la Caisse des dépôts (n°22)

Et pour parachever ce monde de l’information marchandisée, ne surtout pas oublier l’outil indispensable au fonctionnement de toute la mécanique :

– “Optimiser et garantir la mesure d’audience des contenus” (n°32)

De l’information… au “canon à dépêches”

Un écosystème de l’information nouveau, mais cohérent, apparaît au fil de la lecture de ce rapport : des groupes multimédias d’infotainement occupant tout l’espace, distribuant un même produit sur des supports différents avec des formats adaptés, et des journalistes, en nombre réduit, produisant moins de l’information qu’ils ne jouent au coeur du système un rôle d’ingéniérie éditoriale, mettant les contenus “au format” selon le support, sur des critères d’optimisation du référencement et de maximisation de l’audience en fonction des cibles marketing définies par le service publicité… C’est encore un emploi, mais ce n’est plus du journalisme…

Il manque surtout une chose, pour assurer le fonctionnement de cet écosystème : injecter du contenu dans la machine pour la faire tourner. Des dépêches d’agences suffisent bien (d’ailleurs c’est le public lui-même qui le demande, puisque c’est la seule forme d’information dans laquelle il a encore un peu confiance. cf. Denis Muzet, “La mal info”)…

Encore faut-il optimiser à son tour la source de ces dépêches, et la réorganiser en fonction de ce que l’on attend d’elle désormais. Le rapport Giazzi n’oublie pas cet aspect de la question :

Le rôle central de l’AFP (Agence France Presse) est affirmé comme “plate-forme de ressources pour l’ensemble des médias”, et comme l’“émetteur “source” de l’information”. C’est on ne peut plus clair… Pour plier l’AFP à cette logique, quelques retouches s’imposent :

– transformer l’AFP en société anonyme (n°9), faire entrer des acteurs de l’internet au conseil d’administration, en n’oubliant pas (dans le cadre de cette privatisation) de faire subventionner au passage par l’Etat son projet numérique (“4XML”): 20 M€ sur 5 ans.

Un journalisme artisanal, dans les sites pur web

Après nous avoir assuré – sans rire – que ce modèle favorisait le pluralisme et la qualité de l’information, Danièle Giazzi semble tout de même entendre que d’autres aspirations s’expriment. Elle serait prête à quelques gestes pour laisser se développer sur le net une offre d’information alternative à son écosystème médiatique…

Un journalisme citoyen ? Sûrement pas. Il n’est question dans ce rapport que de professionnels, seuls garants bien entendu du sérieux et de la qualité de l’information. Jean-Marie Le Ray, sur Adscriptor, fait une amusante analyse de la vision d’internet et singulièrement des blogueurs, qui transparaît dans ce rapport :

– Jean-Marie Le Ray (Adscriptor) : “Et les blogs-blogueurs, dans tout ça ?”

Non, il s’agit de favoriser – un peu – le développement de sites d’information pur web réalisés par des journalistes professionnels :

– Professionnaliser les sites d’info en ligne (n°7): réserver les aides publiques aux sites employant des journalistes professionnels, imposer dans les mentions légales des sites “qui se revendiquent comme des sites d’information” d’indiquer le nombre de journalistes contributeurs.

– Permettre l’accès aux aides de la commission paritaire (TVA réduite, tarifs postaux préférentiels) (n°5) aux sites purs web, aux journaux papier gratuits et aux sites web des télévisions (qui en sont tous exclus). C’est une revendication de Mediapart et Rue89.

– Etendre aux sites purs web le périmètre du fond d’aide au développement des services en ligne (n°20) et application de la TVA réduite aux abonnements des sites payants (revendication de Mediapart également).

Comme ça risque de ne pas suffire, on envisage une nouvelle forme de financement de l’information :

– ouvrir la voie au journalisme philanthropique (n°2) : développement du mécénat, faciliter l’entrée dans le capital des titres de presse des fondations (un assouplissement de la réglementation fiscale a eu lieu en 2007. Il est proposé de lever certains obstacles juridiques persistant).

On le voit bien, le nouveau monde de l’information décrit par petites touches dans ce rapport, au fil de mesures qu’il préconise, est parfaitement cohérent : “C’est le monde du pognon qui met la main sur l’information” dénoncent sans détours les syndicats de journalistes. Le problème est bien que ces derniers n’ont pas d’alternative à proposer. Dans ces conditions, ce rapport décrit peut-être bien de manière très réaliste un avenir de l’information à deux vitesses… inéluctable.

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Compléments d’information sur le web

Lire également :

Sur le rapport Giazzi :

– Emmanuel Berretta (Le Point) : “Médias : à qui profite le rapport Giazzi ?” :

(noir)Où finira le rapport Giazzi ?

(noir)Dans notre République, les rapports connaissent deux destinations : soit ils finissent au fond d’un tiroir ministériel, et c’est l’oubli ; soit ils deviennent des lois, des décrets et des arrêtés, en tout ou partie.
Celui de Danièle Giazzi a l’avantage d’épouser les thèses défendues par Nicolas Sarkozy. Mais il n’a pas vraiment l’approbation de Christine Albanel, ministre de la Culture, qui s’est refusée à la recevoir… Danièle Giazzi n’a pu rencontrer que des conseillers de la ministre.
Laquelle des deux femmes aura le plus d’influence auprès du Président ? C’est dans cette lutte de couloir que se joue la destinée du rapport…

(/noir)

– NouvelObs : “Les syndicats dénoncent le rapport Giazzi” :

(noir)“C’est le monde du pognon qui met la main sur l’information”, dénoncent le SNJ-CGT et le SNJ qui parlent d’une “campagne visant à faire souffler une tempête de ‘libéralisme’ sur le monde des médias pour mieux encadrer l’information et la coloniser au seul profit des amis de Sarkozy”.

(/noir)

– Libération : “Sarkozy partisan du cumul des médias” :

(noir)Bientôt TF1 pourra racheter NRJ et le Figaro, Lagardère empocher le Monde et Canal +… C’est le joli monde des médias que dessine un rapport remis à Nicolas Sarkozy par Danièle Giazzi (…).

(/noir)

– 20minutes.fr : interview de Danièle Giazzi

– Jean-Louis Legalery (Mediapart – Edition PaperRoll) : “Le rapport de Danièle Giazzi sur les medias et le numérique : la voix de son maître…”

– Jean-Luc Martin-Lagardette (Mediapart – Edition PaperRoll) : “Le rapport Giazzi et la “qualité” de l’information”

– Jean-Marie Le Ray (Adscriptor) : “Et les blogs-blogueurs, dans tout ça ?”

Sur les “Etats généraux” de la presse :

– sur novövision (juin 2008) : “Quel plan se prépare pour sauver la presse ?” :

Etienne Mougeotte, directeur des rédactions du Figaro :

(noir)Il est tout à fait souhaitable que grâce à ces évolutions puissent se constituer deux ou trois groupes français multimédias de nature à affronter leurs concurrents européens ou américains.

(/noir)

A propos du rapport de l’Institut Montaigne (2006), auquel le rapport Giazzi se réfère :

(noir) L’Institut Montaigne publiait, en août 2006, un rapport intitulé « Comment sauver la presse quotidienne d’information » (disponible en ligne, en .pdf), assorti de 11 propositions, dont quelques unes éminemment provocatrices, qui conduisent au démantèlement du « système de la presse » tels qu’il est organisé depuis la Libération.

(/noir)

– Le Monde : “L’Elysée donne le coup d’envoi d’un remodelage de la presse”

– AFP : “Emmanuelle Mignon plaide pour un “Grenelle” de la presse écrite”

– Le Figaro : interview de Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication

– Le bog de Philippe Brunet-Lecomte (PDG de Lyon Mag et “secrétaire général de la FPMR, la fédération des magazines régionaux”):

(noir)On a également insisté sur une évidence qui, vue de Paris, n’est pas toujours facile à saisir : l’information, ce n’est pas simplement des grands groupes nationaux, des grands médias nationaux… Mais c’est aussi de petites entreprises, implantées dans les régions, qui tentent d’innover. Sans grands moyens, souvent à l’ombre de dinosaures qui supportent mal la concurrence. Et que ces pionniers méritent d’être entendus car ils vivent des expériences différentes qui peuvent être intéressantes justement pour trouver des solutions à la crise qu’affronte aujourd’hui la presse, notamment la presse écrite. (…)

(noir)Mais on a aussi plaidé pour que les journalistes soient étroitement associés à cette réflexion. Car à la tête de ces grands groupes qui dominent aujourd’hui la presse, on retrouve essentiellement des gestionnaires, des financiers, des techniciens, voire des hommes de marketing. Ce qui, d’ailleurs, n’empêche pas tous ces grands groupes d’être souvent en difficulté… (…)

(noir)Aujourd’hui, la crise n’épargne personne. Mais les solutions sont loin d’être évidentes. Surtout si on continue à limiter la réflexion à la seule sphère technico-économique. Car aujourd’hui, si la crise est aussi profonde, ce n’est pas seulement à cause de l’émergence des gratuits ou de l’internet. Ni parce que la diffusion des journaux est trop chère, mal organisée, ni parce que les gens ont perdu l’habitude de lire… Cette crise est profonde parce qu’il y a une réelle crise de confiance qui se traduit par une désaffection de plus en plus forte des lecteurs vis à vis de de leurs journaux. Crise de confiance car les journalistes ne pilotent plus les médias, justement. Ils ont été relégués en coulisses. Et ils ne pèsent plus sur les grandes orientations stratégiques en défendant les valeurs, les principes et les exigences de leur métier. Or, la seule solution pour rétablir cette confiance, c’est de renouer avec une vraie qualité de l’information.

(/noir)

Ce plaidoyer de Philippe Brunet-Lecomte me semble faire à ce billet une excellente conclusion…

11 Comments

  1. Flippant. Encore que.

    Il va sans doute rester des marges, des interstices, voire de l’intérieur la possibilité de temps de placer une bombinette dans l’ordonancement d’une infotainment déjà bien avancée.

    Le pire, et j’en vois bien les conséquences de l’intérieur, c’est que les organisations syndicales n’ont en effet pas ou trop peu d’alternatives à offrir. Et que les vélléités de sociétés de journalistes sont bien vite circoncscrites.

    L’avenir que vous décrivez (pour les grands nationaux, les radios, TV et leur approche du web disons…déjà un peu obsolète et centralisatrice) est déjà bien en marche dans des titres de la PQR. Les raisonnements des directions et des actionnaires qui les ont installées relèvent en effet de l’exercice comptable, industriel et marketing mais de moins en moins de l’info et du contenu. La meilleure preuve : la qualité de l’info est sans cesse mise en avant puisqu’on a décidé de l’oublier 🙂

    Bref, on ne raisonne pas (plus) sur l’offre et encore moins sur des projets ambitieux mais sur une déclinaison “cross-médias” de la même pâte molle tout en diminuant les coûts. Au passage : les développements internet présentés comme l’avenir par les “patrons” de presse semblent souffrir d’une grande méconnaissance du média et d’un calcul de boutiquier voulant transférer son enseigne (j’ai d’ailleurs lu avec intérêt vos analyses sur cette question et sur les USA).

    Mutualisation, remise en cause des droits d’auteurs (tentatives, nombreuses cette année avec les JO et l’Euro de foot) sont le dernier credo de hiérachie peu imaginatives.
    Le pire, au-delà de l’AFP dont les évolutions prévues (suite à des critiques au plus haut niveau) laissent sceptiques sur une info fiable, c’est que la démarche est identique pour une info locale que l’on veut aseptiser, lier à des considérations marketing ou pub et mettre au service de réseaux, bailleurs de fonds parfois ou simplement relationnels. Là aussi le journaliste se retrouve plus ou moins aiguilleur éditorial et sous la pression de charges de travail qui ne laissent plus de place à la recherche, l’originalité…

    La conclusion “c’est encore un emploi mais plus du journalisme…” est celle à laquelle arrive de nombreux professionnels. Ils choisissent parfois d’aller vers des journaux et lettres plus indépendants, de changer totalement de métier ou de continuer. Certains pensant que les choses changeront, les autres plus cyniques prenant votre analyse au pied de la lettre : l’entreprise est là pour payer et me faire vivre, je lui donne le strict nécessaire et j’apporte mon aide à des publications associatives, indépendantes ou par le biais de blogs individuels et collectifs. Bref j’ai un emploi là et je fais mon métier ou c’est possible 🙂

  2. Le rapport parle de favoriser l’émergence de champions internationaux (cocorico), ce qui ne semble gêner personne.

    Mais il me semble que cette ambition butte sur deux petits problèmes :
    – un média français rencontre la barrière de la langue (quel intérêt pour un non-francophone d’acheter un journal français à l’étranger ?). La perte de vitesse de la pratique du français dans le monde réduit l’audience portentielle. Peut-être ne veut-on parler que d’entertainement à la française, par exemple vendre les séries françaises à l’étranger (“Sous le soleil”) ? Cela n’a rien à voir avec les médias à proprement parler mais avec la production audiovisuelle.
    – si la concurrence est internationale, quels sont les concurrents étrangers présents en France ? Roularta, Mondadori ? Mais personne n’empêchait des groupes français de les concurrencer en rachetant les magazines phares, qui me semble-t-il se portent plutôt bien. L’argument me semble faible. D’autant que le journalisme, c’est comme les coiffeurs : difficile d’en faire un métier offshore.

    Et sinon encore merci pour cette analyse 🙂

  3. Bonne analyse mais pourquoi vouloir esquiver l’idée qu’on parle des medias d’information comme d’une activité commerciale. Certains le découvrent? Ce serait à l’Etat de statuer sur les questions déontologique? Quel aveu de faiblesse et quelle irresponsabilité.

  4. @ Donjipez

    Le coup de la bombinette me plaît bien… 😉

    @ Jean-Marie

    merci, la tienne est pas mal non plus 🙂

    @ Enikao

    Avec une bonne industrialisation des contenus et une équipe de traducteurs, on vend facilement le même contenu sur toute la Terre : quelques grands titres de la presse magazine internationale l’on démontré depuis longtemps…

    @ Florence

    La différence, c’est peut-être qu’on passe d’un discours d’alerte lancé depuis longtemps, à la phase concrète de mise en application à grande échelle, qui a lieu maintenant…

    @ Emmanuel

    La commercialisation n’est pas sale en elle-même. 🙂

    Mais ne pas reconnaître que les produits culturels et informationnels exigent des règles spécifiques de commercialisation, exorbitant du droit commun, est à mon avis socialement suicidaire. Le marché ne régule pas du tout naturellement de manière socialement satisfaisante ce type d’échanges.

    Quand à la déontologie : avant de se demander qui régule, il faudrait déjà que le principe d’une régulation professionnelle de la déontologie des journalistes soit admis. Ça doit faire environ 80 ans qu’on en cause…

  5. “des règles spécifiques de commercialisation” non, des règles spécifiques de production oui.

    “Le marché ne règle pas naturellement de manière socialement satisfaisante ce type d’échanges”. Soit et? L’Etat doit réguler ou créer un service public de l’info. Ca existe déjà me semble-t-il.
    Je crois que cette voie mène à l’impasse. Ce qu’on demande à l’Etat c’est de réguler la distribution, assurer les conditions d’équité qui garantissent le pluralisme pas de distribuer les bons points. Le rapport aborde les questions de distribution mais son objectif principal va à l’encontre du pluralisme.
    Je regrette le rapport Tessier qui abordait de front certaines questions sur le statut de la presse en ligne, essayait de définir le périmètre du professionnalisme sans désigner les bons élèves.

  6. @ Emmanuel

    Je ne suis bien sûr pas favorable à ce que l’Etat délivre les bons points. 😉

    Le premier principe de régulation éthique, à mon sens (et juste pour commencer… 😉 ), est d’assurer au sein même des médias la “cloison étanche” entre l’information et la publicité.

    C’est de plus en plus difficile, et la dérive est considérable en ce domaine depuis quelques années (internet n’est sûrement pas la cause du phénomène, mais il l’accélère dangereusement).

    C’est d’autant plus difficile qu’il n’est plus concevable de faire de l’information sans être à l’écoute permanente et attentive des attentes du public (c’est pas là que passe la reconstruction de la crédibilité). Or il faut des outils pour ça. Seulement, aujourd’hui, ce sont la pub et le marketing qui disposent de ces outils, et ils les utilisent dans un but toxique pour l’information.

    Il me semble donc indispensable de doter les rédactions d’outils spécifiques et réservés d’observation de l’audience (et de former les journalistes à les utiliser, à les intégrer dans leur travail au quotidien), et que ces outils restent totalement étanches avec ceux de la pub et du marketing.

    Si on commence par là, on prend le bon chemin… 😉

  7. Bonjour Narvic,
    merci pour cette synthèse complète. J’aime bien la conclusion; c’est l’une des raisons pour lesquelles les journalistes ont du souci à se faire : leurs syndicats n’ont en effet pas de propositions, sinon s’accrocher à une législation du droit d’auteur que l’internet a fait exploser.
    C’est mince pour envisager l’avenir plurimédias.
    Même si le constat fait par le SNJ est réel : «Sous le règne de Sarkozy, le pouvoir politique, le pouvoir financier et le pouvoir médiatique se tiennent par la main»

    Je m’attarde sur un point que tu as développé :
    «(…) et des journalistes, en nombre réduit, produisant moins de l’information qu’ils ne jouent au coeur du système un rôle d’ingéniérie éditoriale, mettant les contenus « au format » selon le support, sur des critères d’optimisation du référencement et de maximisation de l’audience en fonction des cibles marketing définies par le service publicité… C’est encore un emploi, mais ce n’est plus du journalisme…»

    Je crois qu’au contraire, c’est encore du journalisme; l’évolution du métier de secrétaire de rédaction mais adapté aux nouveaux médias. De fait, on ne peut se couper du référencement sur internet. il est à mon avis salutaire de laisser cette tâche aux journalistes… plutôt qu’à des gens du marketing.
    Un constat sur le web : il faut connaitre ses lecteurs, ses cibles (je sais bien que ce terme froisse la profession). Je ne trouve pas choquant que les journalistes s’adaptent à ces contraintes (“ecrire pour ses lecteurs” ce n’est pas vraiment une nouveauté) et utilise le champ lexical et donc les mots-clés appropriés pour celà.

  8. @ Phil

    ce n’est pas moi qui vais dévaloriser le travail des secrétaires de rédaction, un métier que j’ai pratiqué ;-), alors que j’appelle à ce qu’on lui donne une vraie nouvelle dimension sur le net, assez proche de ce que tu décris.

    Mais j’ai bien peur que ce ne soit pas du tout cette vision là qui soit dans les tuyaux des cerveaux embrumés des patrons de presse : il s’agit bien de “mettre au format”, et le format sera défini par le service publicité-marketing.

    On voyait ce mouvement s’engager sur le papier (les magazines étaient assez en avance sur les quotidiens dans cette dérive), il explose sur le net.

    Je ne vois qu’une porte de sortie : doter les rédactions web de leurs propres moyens d’observation de l’audience, en rétablissant une cloison étanche avec le monde de la pub.

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