sur le web

En ligne, naviguer entre les dangers de l’anonymat et de la transparence

Si l’anonymat complet pose de réels problèmes en ligne, on le voit bien à l’occasion des débats sur les dérapages dans les commentaires, la transparence totale n’est pas une solution. Pas du tout même : la mésaventure d’un certain Marc L*** est une vraie leçon…

L’affaire fait le tour du net et on espère qu’elle pourra servir à quelque chose. La revue Le Tigre s’est essayé à un exercice intéressant : récolter le plus d’informations possibles laissées par un quidam sur internet pour tenter de dresser son portait. Le résultat est édifiant : “Marc L***”, sur Le Tigre.

Hier, je ne connaissais pas Marc, et aujourd’hui je connais plein de choses à son sujet. Et je ne suis pas le seul : le quotidien Presse-Océan et le site lepost.Fr relaie en effet cette histoire. Ils retrouvent Marc et l’interrogent sur les conséquences de cette mise à nu en public, des conséquences plutôt désagréables d’ailleurs. Dans sa version papier, le magazine Le Tigre – partant pourtant d’une bonne intention, semble-t-il – , avait insuffisamment “anonymisé” les informations concernant Marc, son employeur était cité. Il a donc été reconnu (la version disponible en ligne sur le site du Tigre a rectifié ces maladresses initiales à la demande de Marc).

Sur Presse-Océan :

(noir)Fred (moi, je l’appelle Marc, mais ni l’un, ni l’autre ne sont son véritable prénom) regrette la démarche de la revue. « J’ai appelé la rédaction pour dire ce que j’en pensais. » Lors d’un échange par mail, l’auteur s’est excusé d’avoir nommé son employeur. Mais ne regrette en rien d’avoir été au bout de son expérience : « Je n’ai travaillé qu’à partir de sources publiques. C’est bien tout le problème des informations que tu as publiées », écrit-il à Fred.

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Second étage de la fusée : comment cette affaire est re-venue au net, pour s’y répandre comme une traînée de poudre ? Le journaliste-blogueur J.-M. M***, spécialiste des questions touchant aux libertés publiques sur internet, racontent sur son blog (l’un de ses blogs, je me suis laissé dire qu’il en tenait plusieurs B-) ) comment il a contribué à faire “buzzer” cette affaire en quelques heures.

Ce qui inspire du coup une nouvelle expérience de mise à nu sur le net, concernant cette fois J.-M. M*** lui-même. Le coupable cette fois ? Un certain V. T.***, journaliste à Mediapart.

Il est intéressant de mettre ces deux portraits en parallèle. Le premier portrait est celui d’un quidam, peu conscient des capacités de recherche disponibles sur le net, et qui a laissé de manière insouciante trop d’informations accessibles à tous en ligne sur sa vie privée comme sur sa vie professionnelle, et permettant de rejoindre ces deux aspects de sa vie.

Le second portrait est celui d’un connaisseur très averti du net, très conscient de ces problèmes et qui a pris ses précautions : de nombreuses informations sont disponibles sur son “personnage public”, journaliste connu, publiant pour des titres largement diffusés, utilisant internet comme outil professionnel (il est d’ailleurs relativement facile d’établir en ligne des liens de lui jusqu’à moi, pour qui sait chercher… 😉 ). Mais comme le souligne son pisteur : on n’apprend rien de sa vie privée car il a su la protéger en ligne.

Ce premier portrait indiscret pose un problème, tout à fait réel et sérieux sur le net. Le second nous montre qu’il existe des solutions.

Certains, comme Hugues S***, signalent, a contrario, les problèmes posés par l’anonymat en ligne, notamment en ce qui concerne les commentaires : on voit ici que cet anonymat est pour certains très relatif, et que la transparence en ligne est tout aussi problématique.

Ce débat, récurrent sur l’anonymat dans les commentaires et même dans les blogs (lire aussi : L’anonymat du blogueur : un nouveau rapport du journaliste avec son lecteur), m’avait d’ailleurs amené récemment à faire ce commentaire en réponse à Hugues :

(noir)Je suis très attaché à la possibilité de conserver son anonymat en ligne, mais c’est bien entendu au prix d’être identifiable, avec une adresse mail valide.

(noir)Le web est trop grand et diversifié et il ne donne pas le droit de se cacher et d’être oublié, c’est un espace unique parcouru par les mêmes moteurs de plus en plus perfectionnés : il est nécessaire pour l’individu de pouvoir conserver des moyens de cloisonner sa vie/ses vies (vie professionnelle, vie(s) familiale(s), vie (s) amicale(s), vie(s) politique(s), vie(s) intime(s), etc.), comme chacun peut le faire dans la vie courante hors du web.

(noir)On peut conserver le droit d’avoir des maîtresses et des amants, sans que Google vous en empêche, notre employeur n’a pas à connaître nos préférences politiques, religieuses, sexuelles ou cinématographiques…

(noir)Les pseudonymes et autres avatars sont la seule possibilité de maintenir ce cloisonnement indispensable. La transparence sociale totale est un enfer.

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Marc L*** vient d’en faire l’amère expérience…

L’anonymat comme la transparence en ligne sont tous les deux problématiques. Je ne vois de solution que dans l’entre deux : dévoilement partiel et contrôlé de soi-même et maintien de possibilités de cloisonner ses activités en ligne, par le biais des pseudonymes et des avatars, par la construction d’identités multiples… Et encore cela est-il un jeu difficile, et l’on finit toujours par se prendre les pieds dans le tapis (ça m’est arrivé, plus d’une fois… 😉 ). On voit bien, quoiqu’il en soit, que les développements d’internet recèlent à la fois des promesses et des menaces, et que tout cela demande… de la prudence et de l’apprentissage.

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Complément (23h30) :

Le buzz continue de se répandre en ligne. Impossible de citer toutes les reprises de cette information.

Mini-revue web, sur lexpress.fr, avec l’avis d’un représentant du Forum des droits sur l’internet et un avertissement, valable pour tous, d’Alex Türk, président de la Commission nationale Informatique et Libertés :

(noir)“C’est la démonstration de ce que nous disons, à la CNIL, depuis des mois en n’étant pas assez entendus à notre goût” . “Il faut que les gens comprennent que dès qu’ils rentrent dans le système, ils ne maîtrisent plus leurs informations. Par recoupement, on peut reconstituer leur intimité. Et s’ils veulent sortir du système, ils n’ont aucune garantie pour y parvenir”. “Désormais, il est courant pour les recruteurs de faire tourner les moteurs de recherche et de consulter les réseaux communautaires “pour en savoir plus sur les candidats”.

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Complément (samedi 22h30) :

Jules, de Diner’s Room, propose une analyse juridique fine et pointue de certains aspects de cette affaire :

Diner’s Room : L’affaire Marc L… et le droit au respect de la vie privée

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Complément (lundi soir) :

Une autre analyse juridique de cette affaire :

Décryptage : droit, nouvelles technologies… : Internet et vie privée : le cas Marc L.

La retour à l’envoyeur :

Mikaël Cabon (Brestoiseries) : Portrait google de Raphaël M***

Après le portrait indiscret de Marc L***, réalisé par la revue Le Tigre, d’après les traces de sa vie que cet inconnu avait laissées en ligne, voilà la suite… et la réponse de Raphaël Meltz, l’auteur du délit pour Le Tigre, qu’il s’était, jusque là, refusé à livrer dans les médias.

6 Comments

  1. A se demander à qui ça profite vraiment de mettre en avant, précisément maintenant, un souci connu depuis longtemps …
    Quand on met ce buzz en perspective, ça laisse rêveur sur ses auteurs.

  2. Un souci connu, peut-être, mais insuffisemment appréhendé par l’internaute lambda, ce que vous n’êtes pas, Szara, en tant que professionnelle du web, et qui plus est du référencement (si je ne me trompe pas de personne).

    Ce buzz profite donc aux gens qui jusqu’alors n’avaient pas consicence du problème, ce qui est selon moi une bonne chose.

    Personnellement, je crois avoir été très prudent sur le web depuis que je le fréquente, c’est à dire depuis environ neuf ans. J’ai bien découvert il y a quelques mois une brèche dans le cloisonnement que je maintiens entre mon vrai nom et mon pseudo, une page où ils se trouvaient en regard l’un de l’autre (et que je ne savait pas publiquement accessible), mais c’est maintenant réparé.

    Si l’on google mon pseudo (que je ne suis hélas pas le seul à utiliser), on peut trouver quelques informations à mon sujet, y compris des informations personnelles, mais rien de détaillé.

    Si on google mon vrai nom, c’est encore pire. D’abord, j’ai de nombreux homonymes. Mais même en laissant cela de côté, les seuls endroits en ligne où j’ai mis mon vrai nom sont des sites de recherche d’emploi, et Facebook, où je n’ai rien mis d’intéressant et dont je me sers très peu.
    En fait, c’en est même un problème dont je n’ai pris conscience que récemment : j’aurais dû utiliser mon vrai nom sur les forums liés à ma profession (programmation) que j’ai fréquentés ces dernières années. Ça serait un plus pour ma recherche d’emploi.

    Pour le reste, donc, j’utilise mon pseudo, toujours le même depuis neuf ans (à quelques rares exceptions près), et je ne compte pas en changer. Mon identité en ligne a donc une certaine constance qui fait que je ne suis pas strictement anonyme. Les habitués du blog d’Eolas, par exemple, reconnaîtront ici mon pseudo, peut être mon style, et ma tendance à faire des grosses tartines en commentaires de blogs.

  3. Je ne sais pas dans quelle mesure on ne peut pas aussi mentir. Là on se retrouve avec un article sur cette personne A parce que la personne B a trouvé des informations sur A. B dit que c’est véridique, moi je n’en sais rien. A la rigueur je peux penser que B croit vraiment que c’est véridique. Si A a aussi des identités A’ et A” par exemple ou si A a menti parfois mais pas toujours. Si dans Facebook je mets que je suis président de la République, que je mets ailleurs que je suis médecin, ailleurs que je suis enseignant par exemple, qu’est ce que ça fait.
    On lit qu’avec un peu travail on pourrait même récupérer le numero de carte de bleu de A. Mais si ça se trouve on trouverait le numero de carte bleue de quelqu’un d’autre. En tous cas ce serait peut-être le meilleur système de défense contre les malhonnêtes: être malhonnête.

  4. @ Schmorgluck

    C’est la première fois que j’ai le plaisir de vous répondre et pourtant je vous ai beaucoup lu au hasard de lieux dont nous avons eu la fréquentation en commun.

    Vous souvenez-vous de ce commentaire ?

    Bah ! L’identité que l’on manifeste sur le Web est un rôle que l’on joue, comme on joue un rôle dans toutes les circonstances de la vie. Seulement, sur le Web, le phénomène est intensifié, et du coup le rôle que l’on y joue est ressenti un peu plus fortement. C’est particulièrement la distinction avec les autres rôles, qui reflètent également notre personnalité et que l’on joue dans le monde “réel”, qui se fait le plus fortement sentir et qui fait que ce rôle semble parfois nous échapper.

    C’était en 2001, je viens d’aller le repêcher dans les profondeurs de l’usine désaffectée mais je l’avais lu un jour où, interpellée par un de vos commentaires chez Eolas, j’avais choisi de mener ma petite enquête 🙂

    Que ce commentaire soit ou non de vous, il n’a pas vieilli et j’y adhère même si je trouve qu’il ne va pas assez loin.
    En effet, les gens jouent également un rôle hors du Web : celui du facteur, celui de l’épicier, celui du médecin, celui du contremaître … ils sont obligés d’adopter des attitudes, et même des vêtements, qui correspondent au stéréotype de leur fonction sociale.

    Très peu s’en rendent compte.

    Quand ils débarquent sur le Web, ils trouvent l’opportunité de se construire non pas une nouvelle identité, la personnalité finissant toujours par transparaître, mais un nouveau costume, ou plusieurs, ou une armure.
    Rares sont ceux qui s’en rendent compte.

    Les naïfs se livrent sans précaution aucune et il peut leur arriver la mésaventure du héros de l'”enquête” en question ici.

    Et c’est vrai qu’il faut prévenir les innocents.

    Mais je doute que ce buzz tombe par hasard, pile au moment où pour certains il s’agit de faire du Web un repoussoir, un endroit dangereux, à des fins politiques.

    PS : Vous ne vous trompez pas de “Szarah”, Schmorgluck 🙂

    Vous et moi sommes des routards expérimentés des lieux communautaires.

    Pour ma part, le parcours a commencé bien plus tôt (’92, j’avais 18 ans, j’ai vu naître et grandir et se corrompre le Web) et en 2004 j’ai rectifié complètement mon image numérique, nettoyant le Web d’un passé pourtant valeureux et y perdant, comme vous, un véritable acquit de sympathie et d’influence notamment dans l’Open.
    Mais j’ai conservé tous mes amis du Web, je les connais “à l’air libre” et ils sont les garants de ma continuité comme je suis garante de la leur.

    A présent, s’il est devenu très facile de m’identifier civilement, ça ne m’émeut plus puisque le pire qui puisse arriver est qu’on veuille acheter mes compétences 🙂

    Et bien sûr j’évite comme la peste les lieux trop communs, de Facebook à MySpace en passant par SecondLife : pour exister comme pour servir sur le Web, j’ai choisi les bistros à taille humaine 🙂

  5. Je vous confirme que ce commentaire est bien de moi. Et effectivement je n’y parlais pas que du web.

    Sur cette question des rôles, j’ajouterais juste qu’ils ne font pas seulement adopter un costume et une attitude, mais également un manière de penser ; ce que vous aviez peut-être inclus implicitement dans la notion d’attitude.

  6. La suite, fort intéressante comme toujours, dans le numéro 30 du curieux magazine curieux, Le Tigre de mars-avril 2009.

    Avec un développement sur le buzz et les contributions respectives des pure players et des site en ligne des journaux qui rencontre les préoccupations du maître des lieux.

    (un fidèle lecteur du Tigre, contributeur très occasionnel)

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