après le journalisme

En ligne, les journalistes n’ont pas inventé grand chose

David Abiker, aujourd’hui sur France Info, évoque la question des subventions publiques à la presse en ligne (chronique “Le bruit du net” de 10 h 40 – audio : 3’31”), en citant mes interventions (à lire ici et ) et en donnant la parole à Pierre Haski, de Rue89. Ça m’inspire plusieurs types de remarques…

Trahir la promesse d’une information différente

• Contrairement à ce que me fait dire David Abiker, c’est moins de “trahir leur indépendance” que je reproche aux sites pure players qui acceptent ces aides publiques, que de trahir leur promesse de faire de l’information sur internet autrement. Autrement que les journalistes ne le faisaient jusqu’à maintenant dans les médias traditionnels et sur leurs versions “importées” en ligne. Ce que je leur reproche est bien de rentrer dans le rang.

“Information à trois voix – journalistes, experts, internautes”, nous indique encore Rue89 sur sa page d’accueil ? Il y a manifestement une voix qui pèse beaucoup plus lourd que les autres dans l’affaire, et c’est même elle qui tient fermement la barre du navire entre ses mains. Non, Rue89 est tout simplement un “journal de journalistes” comme les autres, dont la seule spécificité est de ne paraitre que sur internet.

Pour bénéficier de ces aides, Rue89 (et les autres) ont signé un contrat fort clair, qui leur confère ce statut d’éditeur de presse en ligne créé par la loi Hadopi, et les ramène dans le giron du journalisme le plus classique qui soit :

Rue89 n’est pas un site qui propose de “l’information à trois voix”, mais bel et bien, selon les termes mêmes du décret du 29 octobre 2009 qui précise les conditions d’application du statut d’éditeur de presse en ligne :

Un site dont « l’objet principal » est « la mise à disposition du public d’informations ayant fait l’objet d’un traitement à caractère journalistique ».

Rue89 s’est engagé à proposer « un contenu original, composé d’informations présentant un lien avec l’actualité et ayant fait l’objet, au sein du service de presse en ligne, d’un traitement à caractère journalistique, notamment dans la recherche, la vérification et la mise en forme de ces informations » , « faisant l’objet d’un renouvèlement régulier et non pas seulement de mises à jour ponctuelles et partielles », présentant « un caractère d’intérêt général quant à la diffusion de la pensée : instruction, éducation, information, récréation du public ».

On voit bien qu’il n’est question là-dedans que d’une seule et unique voix, celle des journalistes professionnels de la profession. Rien n’empêche, bien entendu d’agrémenter cette information “ayant fait l’objet d’un traitement à caractère journalistique” de quelques ornements, accessoires et franfreluches, tels que des commentaires d’internautes et des billets de blogueurs invités. Mais il est clair que ce n’est pas “l’objectif principal” .

Il n’y a pas, dans ce cadre, la moindre innovation dans la conception de l’information et son traitement en ligne, qui ne sont légitimés que dès lors que tout cela est placé sous le contrôle très étroit et la validation des journalistes professionnels.

Subventionner quoi ? Pas subventionner qui !

• Quel dommage que Pierre Haski ne défende pas plutôt la position de Jeff Jarvis, auquel il donne pourtant la parole sur son propre site (à l’occasion des subventions à la presse écrite, on ne parlait pas encore des subventions à la presse en ligne à l’époque – mais la philosophie de Jarvis vaut pour les deux, à mon avis) :

Des subventions à la presse ? Essayez plutôt ça, par Jeff Jarvis, sur Rue89 (26/01/2009), traduction par Laurent Mauriac, depuis Buzz Machine.

Je ne résiste pas à l’envie d’en citer un large extrait !

Alerte ! Je ne veux pas voir le gouvernement interférer avec les informations et la libre expression (donnant d’une main et reprenant de l’autre). Et je ne suis pas certain du tout que ce soient les journaux qui devraient bénéficier de ces subventions ; ils n’ont pas donné au journalisme une image de responsabilité dans les quinze dernières années.

Mais voici une subvention gouvernementale que je peux soutenir : le haut-débit et le développement technologique. Un investissement dans ce domaine fera plus pour le futur de l’information que le moindre dollar, euro, ou la moindre livre donnée pour garder les presses à imprimer en fonctionnement.

– Si l’administration Obama convertit le pays entier au haut-débit, les groupes de presse pourront toucher un public beaucoup plus large en ligne que celui qu’ils ont maintenant avec l’imprimé. Ils pourront étendre leur couverture grâce à la collaboration (de leurs lecteurs). Ils pourront utiliser un média enrichi et promouvoir de nouvelles manières d’aborder l’information.

– Les annonceurs n’auront plus d’excuse pour ne pas aller en ligne, alors que tout le monde y est et qu’ils peuvent diffuser des publicités enrichies au-delà de la simple bannière.

– L’investissement dans le développement technologique et entrepreneurial dans les médias, avec des crédits d’impôts et des aides directes, créera aussi de nouvelles expériences plus riches et de nouveaux emplois, une nouvelle richesse, et le potentiel pour plus d’exportation dans les médias et pour une demande dans le domaine de l’éducation.

– Les crédits d’impôt pour encourager l’achat d’ordinateurs chez les pauvres -les prix sont maintenant suffisamment faibles pour que cela soit possible- permettrait d’en finir avec le débat sur la fracture numérique et créerait au moins des emplois dans l’industrie américaine. Un objectif de 100% des jeunes connectés améliorera également leur éducation et, à long terme, réduira le coût des manuels et du matériel pédagogique, en plus du reste.

– Fournir une formation à « l’alphabétisation » en matière de médias et d’Internet -comprenant non seulement la consommation mais la création d’un média- fera plus qu’un an d’abonnement gratuit à un journal pour assurer une nouvelle génération de citoyens et de consommateurs d’information dotés d’un meilleur discernement.

Le résultat de tout cela sera une industrie de l’information en bien meilleure santé, construite sur une nouvelle plateforme pour le futur. C’est un meilleur investissement, dans une société informée, que des renflouages, des abonnements ou des réparations de nids de poule.

En ligne, les journalistes n’ont pas inventé grand chose

• Mais nous avons précisément demandé une subvention “pour l’innovation”, répond Pierre Haski, sur France Info. Il serait temps de s’y mettre, en effet, car, pour le moment, les journalistes n’ont pas inventé grand chose en ligne !

Jeff Mignon le soulignait ici, il y a quelques jours, en commentaire :

On peut questionner le système d’attribution de ces aides. En particulier qu’elles ne soient accessibles qu’à une certaine catégorie d’entreprises, autrement dit de presse. Personnellement, je suis de ceux qui constatent que ce ne sont pas les entreprises de presse qui innovent le plus dans le secteur des médias. Et j’ai défendu, aux États généraux de la presse l’idée d’élargir les subventions à toute entreprise ou individu avec un projet de presse. Mais aussi que ces aides soient attribuées sur la base d’un projet pour éviter le chèque en blanc. Sans succès hélas.

Il semblerait cette fois, avec ces aides à la presse en ligne, que l’attribution soit basée sur des projets concrets. Mais je dis “il semblerait”, car je n’en ai pas la moindre preuve et ne suis pas en mesure de le vérifier par moi-même puisque toute cette procédure d’attribution est de la plus grande opacité.

Ça démarre bien mal pour des sites s’engageant à diffuser une information “ayant fait l’objet, au sein du service de presse en ligne, d’un traitement à caractère journalistique, notamment dans la recherche, la vérification et la mise en forme de ces informations”.

Moi, je demande à voir. Carte sur table ! Que la totalité des dossiers déposés au titre de projets d’innovations soient rendus publics, que les critères d’attribution pour ceux qui sont retenus le soient aussi !

Que l’on justifie également pourquoi les projets d’innovation en matière de traitement de l’information en ligne, mais qui ne sont pas proposés par des entreprises de presse, n’ont pas le droit de participer à la distribution. S’agit-il de promouvoir la pluralité, la liberté et la qualité de l’information en ligne, ou bien uniquement de subventionner des journalistes ?

Comme le relève en effet Jeff Mignon, jusqu’à maintenant l’innovation ne vient certainement pas des journalistes !

On s’extasie du caractère innovant, dans le paysage de la presse “de journalistes”, d’un Rue89 ou d’un lePost ? Mais ils ne sont pourtant qu’à la traine des blogs ! Les sites “de journalistes” auront mis plusieurs années à intégrer dans leur fonctionnement des pratiques aussi évidentes – pour un blogueur ! – que

– d’ouvrir ses articles aux commentaires des lecteurs (et d’y répondre soi-même),
– de placer des liens hypertextes externes dans ses mêmes articles,
– de développer la recommandation de lectures à travers le “journalisme de liens”,
– d’assurer sa présence en ligne dans les réseaux sociaux tels que Twitter ou Facebook,
– etc.

Sur un plan plus technique, toutes les recherches menées et les innovations introduites dans l'”écosytème” de l’information en ligne ces dernières années viennent d’acteurs extérieurs à la presse et au journalisme (à part, un peu, le New York Times). Sur novövision : Pour un journalisme expérimental

C’est, bien entendu et au premier plan, Google ! Et pour ne citer que GoogleNews ou Google FastFlip. Pour le reste, jeter un oeil sur le Google Labs ! Mais c’est aussi des Digg Labs, des Wikio Labs, etc.

Quand les sites de presse font un peu de “recherche”, c’est pour développer des applications iPhone destinées surtout à tenter de faire payer pour l’information un public redevenu captif et à mieux l’abreuver de publicité (Le nouveau mirage de la presse sur mobile).

Le berger et son troupeau…

On touche ici du doigt le problème fondamental des journalistes sur internet, à mon avis : par leur culture même, ils continuent à n’envisager l’information en ligne que de manière fermée, uniquement à travers leurs propres sites et leur propre production, sous leur étroit contrôle, alors qu’elle est devenue totalement ouverte, que de nombreux acteurs non-journalistes y participent (algorithmes comme internautes, blogueurs ou réseaux sociaux). Ils refusent de prendre en compte que l’essentiel de la diffusion de l’information, sa sélection et sa hiérarchisation, se déroulent désormais hors de leurs sites et hors de leur contrôle. Et que c’est là qu’il faut être désormais si l’on veut jouer un vrai rôle dans l’information en ligne.

• sur novövision : L’information à l’état gazeux, ou la sublimation du journalisme

• ou encore : Les sites d’info doivent-ils migrer sur Facebook et dans les blogs ?

Plutôt que de tenter de comprendre cette nouvelle circulation de l’information en ligne, pour essayer de s’y trouver une place en rendant aux internautes des services nouveaux les aidant à mieux s’informer, les journalistes ne cherchent qu’à contrecarrer le phénomène, poser des barrières, placer des verrous. Ils sont, au fond, partis à la chasse aux internautes, pour tenter de les capturer et les ramener en troupeaux vers leurs propres sites d’information sérieuse, que ces écervelés n’auraient jamais dû quitter.

33 Comments

  1. Bonjour Narvic, j’ai cité sur kelblog ton post récent sur le “plat de lentilles” et j’ai donné mon avis, pour moi le problème c’est que la presse française est subventionnée depuis 65 ans (!): comme elle est toujours convaincue d’être toujours sauvée par l’Etat, elle ne se remet pas en cause, n’évolue pas ou peu, rate le virage Internet. Au lieu de se battre pour conquérir de nouveaux lecteurs, de nouveaux revenus, elle se bat pour conquérir des subventions. Et elle en obtient toujours plus: il semble que les subventions représentent actuellement entre 10 et 12% du chiffre d’affaires total de la presse.

    Mais ne soyons pas si sévères avec les journalistes Web qui essayent “d’inventer un truc” comme le dit Johan Hufnagel de Slate en commentaire sur mon post. Ils ont le mérite d’essayer d’inventer “un « journal de journalistes » comme les autres, dont la seule spécificité est de ne paraitre que sur internet” comme tu l’expliques. Ce n’est déja pas si mal je trouve. Il me semble normal qu’ils prennent l’argent que Sarkozy leur propose, car ils ne peuvent pas à la fois être les seuls journalistes qui ne seraient pas assistés, et s’attaquer à construire un modèle rentable de site d’info.

    Ce qui est critiquable, c’est le système d’assistanat généralisé.

    PS: L’analyse de Jeff Jarvis est pertinente.

  2. Ils sont, au fond, partis à la chasse aux internautes, pour tenter de les capturer et les ramener en troupeaux vers leurs propres sites d’information sérieuse, que ces écervelés n’auraient jamais dû quitter.

    J’ai le sentiment que tout est révélé dans ce copier : Créer de la visite pour exister afin d’avoir une base de fidèle. Exactement comme la presse papier tente de le faire par l’abonnement. Maintenant le risque est que l’internaute visiteur ne se lasse de n’être qu’une inscription même sous pseudo et comme les papillons d’aller se promener sur d’autres feuilles plus attirantes. Ce risque leur sera plus grand quand ces journaux web tenteront de devenir en consultation payante car pour l’instant la consultation gratuite permet plus de liberté dans ce qu’ils proposent à leur communauté d’inscrits en ligne

  3. Cher Narvic,

    Merci tout d’abord de vous intéresser aussi intensément à Rue89.

    “Il y a manifestement une voix qui pèse beaucoup plus lourd que les autres dans l’affaire”, estimez-vous. Vous nous aviez habitués à plus de précisions qu’un simple “manifestement”.

    En novembre (dernier relevé effectué), 2 175 auteurs différents avaient publié des articles sur Rue89, alors que la rédaction emploie une quinzaine de journalistes.

    Le site avait également publié 1 089 052 commentaires depuis sa création en avril 2007. Soit une moyenne de 60 000 commentaires par mois environ. Voilà ce que vous appelez “quelques ornements”.

    Mais notre conception du participatif va bien au-delà. Il ne s’agit pas simplement de compter combien d’articles proviennent de chacune des trois voix. Ce serait comme juxtaposer un contenu journalistique avec un courrier des lecteurs. Où serait l’innovation?

    L’idée que nous mettons en oeuvre est celle d’une coproduction de l’information qui se matérialise dans la fabrication des articles. Nombre d’articles tirent leur origine d’alertes ou d’informations fournies par nos internautes et nos experts (au sens large). Ils attirent notre attention. Un journaliste prend le relais, et fait son travail.

    C’est peut-être là que nous divergeons. A Rue89, nous considérons que le journalisme est un métier, qu’il nécessite un savoir-faire. Un internaute qui nous ouvre une piste saura-t-il ou voudra-t-il décrocher son téléphone pour vérifier une information? Nous nous sommes aperçus que c’était rare.

    Nombre d’articles publiés sur Rue89 sont le fruit de ce travail en commun. L’Internet le rend possible, à condition de l’utiliser non seulement pour diffuser l’information mais pour la produire. C’est là une nouveauté essentielle.

    Je vous laisse le soin de juger si nous parvenons ainsi à produire une information différente ou si nous trahissons cette promesse. Mais il est important que vous sachiez qu’au moins dans la manière dont l’information est produite, Rue89 n’est pas “tout simplement un journal de journalistes comme les autres”.

    Juste quelques exemples: Rue89 a été l’un des premiers à rapporter la contestation en Guadeloupe parce que nous avions été alertés. L’histoire d’Hervé Eon poursuivi pour son “Casse toi pov con” nous avait été signalée en commentaires, on l’avait contacté et publié son témoignage. Autre exemple de l’intérêt de ces relations que nous tissons avec les internautes : après un papier sur les divisions au Grand Orient de France, un maçon avait réagi en commentaires. Il est ensuite devenue une source importante qui nous a permis de suivre les discussions internes. Nous pourrions multiplier ces exemples.

    Tous les médias, y compris ceux qui ont ouvert des déclinaisons sur Internet, tirent la majeure partie de leurs informations des dépêches d’agences. Sur le Web, ils poussent cette logique jusqu’à la caricature et sont ce que vous-même avez appelé des “canons à dépêches”. Nous n’avons pas de service d’agence. Nos capteurs sont en grande partie nos lecteurs, pas tous les canaux possibles: e-mails, conférences de rédaction en tchat, commentaires…

    Que l’information que nous produisons fasse “l’objet d’un traitement journalistique” est le seul gage de qualité. Oui, nous vérifions toutes les informations que nous diffusons. C’est simplement cela que “journalistique” signifie, par l’enfermement dans une citadelle. Pas un réflexe corporatiste comme vous semblez l’envisager.

    J’insiste sur cette dimension participative, parce que c’est ce qui me semble le plus original dans l’aventure de Rue89, c’est ce qui nous permet de tisser un lien de confiance avec nos lecteurs, mais nous avons aussi multiplié les formes de narration, ouvert une plate-forme de questions-réponses avec les internautes sur Eco89, expérimenté le journalisme de liens (et nous préparons pour très bientôt un agrégateur à mi-chemin entre “l’autorité algorithmique” chère à Clay Shirky et la hiérarchisation journalistique), etc.

    Il nous reste juste à vous démontrer que nous innovons.

  4. @ Laurent Mauriac

    Votre discours est contradictoire, selon moi. Vous mettez en avant la co-production de l’information sur Rue89, pour aussitôt invoquer ce qui n’est rien d’autre qu’un argument d’autorité, le “métier”, la compétence supposée des journalistes dans la validation de l’information.

    D’une part, cette compétence, et la légitimé qu’elle sous-entend, ne sont pas seulement entièrement à restaurer ou reconstruire, elles sont tout bonnement à démontrer. Je vois que le journalisme que vous invoquez reste pourtant délibérément solidaire d’une profession qui a largement failli en se vautrant dans la promotion, la communication, les fast-news, easy-news, infotainement, qui constituent la part dominante aujourd’hui de la production des télévisions et de la presse magazine (la presse quotidienne résiste mieux sur ce plan, mais elle est moribonde par ailleurs !)

    Vous faites donc le même métier que tous ces “journalistes” dont “50mn Inside” sur TF1 nous abreuve des soi-disant “enquêtes” ?

    Ensuite, ce que révèle, selon moi, internet, c’est que l’on peut justement se passer, avec beaucoup de profit, de nombre de ces intermédiaires autoproclamés de l’information. C’est précisément ce déshabillage du journalisme, dont je tente de faire la chronique sur ce blog depuis maintenant trois ans :

    – • déshabillé de ses fonctions de sélection, tri et hiérarchisation, par des algorithmes qui s’aident de l’intelligence “collective” ou “sociale” des internautes,
    – • déshabillé de ses fonctions de commentaire de l’actualité par des blogueurs,
    – • déshabillé de son rôle d’approfondissement de l’information par la concurrence de ces experts et spécialistes qui s’expriment désormais directement en ligne sur des sujets qu’ils connaissent bien mieux que des intermédiaires généralistes,
    – • déshabillé, tout simplement, de la fonction d’intermédiaire des journalistes entre le lecteurs et les sources, puisque internet permet désormais leur accès direct en nombre sans cesse croissant.
    – • etc.

    Ce que je souligne, dans cette absence de réelle d’innovation en matière de traitement de l’information de la part des journalistes, selon moi, c’est qu’internet remet en cause l’utilité même des journalistes et de leur “métier”. Et sur ce point, fondamental, je ne constate aucune réelle tentative du journalisme de se réinventer. Je vois, bien au contraire, un repli sur un statut corporatiste.

    Je n’attends nullement que les journalistes débarquent sur internet pour continuer à faire ce qu’ils prétendaient faire, avec plus ou moins de bonheur, hors ligne, alors que ce n’est pas/plus vraiment de ça que j’ai besoin. Mais peut-être des journalistes peuvent-ils inventer en ligne un autre métier, précisément. Et peut-être pourraient-ils réussir à me convaincre, dans cette éventualité, qu’ils me sont redevenus… utiles.

  5. @narvic
    Je ne comprends pas bien où tu veux en venir. N’as tu pas une idée trop “pointue” du “new journaliste”? Quand je lis Laurent Mauriac, je trouve qu’il n’est pas dans le mauvais. Un message (ne l’appelons pas encore info) doit être vérifié avant d’être mis en ligne. Ne fut ce que pour garantir la crédibilité de la page sur laquelle nous le lisons. Si je te suis, Narvic, l’info ET la vérification devraient venir exclusivement de l’internaute-blogger-lecteur , le journaliste ne jouant plus que le rôle d’intermédiaire, d’entremetteur entre un émetteur d’info et ..et;.. qui?

    Pour rebondir sur ta reprise de Jeff Jarvis, on a connu en Belgique, sur la RTBF, un épisode douloureux intitulé “bye bye belgium”. La chaîne a mis à l’antenne une émission, présentée par des journalistes, faisant croire au public à l’éclatement du pays…
    Je me considère comme instruit, j’ai un usage permanent d’internet, teletexte (oui ça existe encore)… J’ai eu 2 sec d’hésitations, ai saisi la zapette et constaté que personne d’autre ne parlait de ce fait “majeur”. Par contre, un nombre effrayant de téléspectateurs y a cru… Ce qui m’amène à 3 choses:
    1- dans l’intellect du public, un journaliste est, représente une crédibilité, un travail de vérification, un garant
    2- le public gobe, et manque du plus élémentaire esprit critique. Le croire capable de jouer totalement le rôle de vérificateur à la place, ou en assistance, du journaliste est légèrement utopique
    3- il serait temps qu’on essaye de mettre en place les fameuses idées de Jeff Jarvis

    J’aimerais donc que tu me précises, selon toi, ce que doit être le journaliste, et comment tu le nommerais (puisque “journaliste” serait dépassé).
    merci

  6. Sur l’info à 3 voies et pour parler d’un exemple récent sur rue89, j’ai été très desagréablement surpris du traitement de l’affaire du réchauffement climatique. Traitement purement journalistique “old school”, pas du tout moderne, très “biais modéré” (i.e. on donne la parole aux deux bords dans un souci “d’objectivitité”, voire on privilégie la polémique), et pas du tout empreint d’expertise. Il n’aurait pas été du luxe de donner de la parole à des scientifiques spécialistes du sujet, voire à des blogueurs plus compétents que la journaliste qui a traité le sujet (on me dit même que certains blogueurs scientifiques ont déjà publié sur Rue89). Si “vérifier les informations journalistiquement”, c’est piocher dans l’annuaire des scientifiques sceptiques un Serge Galam qui raconte n’importe quoi, et après aller raconter sur le plateau de la Ligne jaune qu’il est tout à fait normal que le journaliste qui aborde le sujet n’ait aucune formation scientifique et n’ait a fortiori jamais lu le moindre article un peu sérieux sur le sujet, effectivement, je préfère les blogs.

  7. Donc à lire votre réponse, cher Narvic, les journalistes sont appelés à n’être plus que les S.R. d’internautes entrés magiquement en possession, outre des informations que personne ici ne leur conteste la possibilité de détenir, quand bien même elles ne seraient pas toutes de qualité comparable, de compétences journalistiques, d’expériences, bref d’une pratique (plutôt que d’un savoir professionnel – horresco referens).
    C’est chouette ! Soyons donc tous journalistes, Pierre Haski et consorts se feront un plaisir de corriger nos fautes et de titrer nos papiers. Pour ce qui est des sources, des contre-enquêtes, des recoupements, de la culture concernant le sujet étudié, de l’expérience, du style, z’inquiétez pas, entre notre gagne-pain qui nous prend 10 heures par jour, les couches du petit dernier et le match de foot à la télé, on trouvera le temps. D’ailleurs, on s’engage à en pondre deux pour demain, des articles. Laurent et Pierre, svp, sortez la titraille, le clavier fume, l’article va tout péter.

  8. Mouais. Sur le fond vous avez entièrement raison Tom. Il n”empêche qu’à l’issue de ce débat et quelque soit la qualité du travail journalistique de S. Huet, on n’avait pas vraiment envie de lire des articles signés de sa main, on désirais plutôt , moi en tout cas, qu’une vague de froid s’abatte sur le monde (ce qui est chose faite, la nature étant finalement bien faite).

  9. @ Tom Roud

    J’ai bien dû constater, de mon côté, lorsque j’ai cherché à m’informer sur la question des changements climatiques, que les sites de journalistes étaient bien insuffisants pour m’éclairer. C’est bien vers des blogs, des sites et des forums de scientifiques que je me suis tourné. Et c’est là que j’ai trouvé l’information que je cherchais… (Mais ce n’est bien entendu qu’un témoignage personnel. :o) )

    Autre “anecdote”, sur la question des mis en examen de Tarnac, j’ai bien été obligé de chercher à m’informer moi-même hors des médias de journalistes, pour les voir dire des mois après moi, à peu près ce que j’avais pu écrire ici après mes “recherches”, en ne m’appuyant que sur de l’information disponible en ligne à l’époque…

  10. @ Narvic : Comme le souligne @sam_piroton qu’attendez-vous, Narvic, des blogeurs ? Qu’ils soient à la fois relais d’information et vérificateurs ?

    Beaucoup de blogueurs diffusent des informations sans citer leurs sources (comme je le constate chaque jour sur Le Post, et la blogosphère en général), avec des données parfois inexactes qui seront à leur tour relayées par d’autres blogueurs qui n’auront eux-mêmes pas vérifié leurs sources. C’est là qu’intervient le rôle du journaliste : creuser, croiser ses sources, décrocher son téléphone, s’accrocher, quitte à ce que cela prenne plusieurs heures, voire jours. Je doute que le blogueur, qui n’est pas professionnel et a donc un métier en parallèle, ait le temps, la motivation de s’y atteler. Le journaliste est là pour ça. Chacun son boulot.

    Alors oui, le métier du journaliste web est à réinventer. C’est à cela que travaille l’équipe de Rue89, et peut-être plus encore celle du Post.fr (où je travaille), étant donné que nos contributeurs présentent des profils plus larges, plus populaires. Le maitre mot est devenu la communication, l’interaction entre journalistes et lecteurs, blogueurs. L’enrichissement interpersonnel.

    Un simple exemple : pour une enquête réalisée sur Faismesdevoirs.com, c’est un internaute qui m’a avertie par mail d’incohérences dans le site Web. Cet internaute n’avait ni l’envie, ni le temps d’approfondir l’enquête. A moi de jouer pour tirer les ficelles, et d’échanger avec les internautes en commentaires, par mails pour aller plus loin et aboutir à la conclusion suivante : l’équipe du site était bidon.

    Un autre exemple : c’est un internaute qui a publié sur Le Post la fameuse vidéo où Carla Bruni dit qu’elle adore se “faire téléporter”. La vidéo a été publiée telle quelle, sans contextualisation. Croyez-vous vraiment que l’internaute a décroché son téléphone pour contacter France 2 et savoir où, quand, comment et pourquoi cette séquence est sortie ? C’est nous, journalistes, qui l’avons fait.

    Les exemples de ce genre, nous y sommes confrontés tous les jours.

    Le journaliste Web doit changer, vous avez raison. Il ne peut pas rester dans sa tour d’ivoire. Et je pense, de mon petit point de vue de journaliste pour LePost.fr, que nous faisons notre possible pour atteindre la terre ferme.

  11. Meme si je l’apprécie bien et je le lis souvent, après la lecture de la réponse finale de Rue89, je suis convaincu que la seule chose qui rende ce magazine en-ligne particulier et différent du monde.fr, lefigaro.fr, liberation.fr et les autres soit l’attention aux commentaires.
    Si les versions numériques des journaux papier avaient cet attention particulière pourraient jouer elles aussi la carte de “l’info à 3 voix”. Pour les restes, journalistes et experts écrivent sur tous les autres journaux.

  12. @ Thomas

    L’enjeu principal n’est pas, selon moi, d’apporter en ligne de l’information supplémentaire, fut-elle labellisée par des journalistes, car il y a déjà une véritable abondance d’information sur internet (dont une bonne part est d’ailleurs d’excellente qualité, même lorsqu’elle n’est pas produite par des journalistes). L’enjeu, c’est de trier.

    Les journalistes ont peut-être un rôle à jouer dans ce tri, mais pour le moment, ce sont des algorithmes et des réseaux sociaux d’internautes (et des mélanges des deux) qui font ça le mieux.

    Peut-être les journalistes auraient-ils justement une judicieuse idée de développer eux-mêmes de nouveaux algorithmes de tri et des réseaux sociaux d’internautes. Mais ça revient bien pour eux à réinventer leur “métier”, pas simplement à continuer à faire en ligne ce qu’ils faisaient ailleurs…

  13. @ Aude

    Contre-exemple plus bas dans le commentaire de Tom Roud et la suite, sur la question du réchauffement climatique ou de l’affaire de Tarnac. Ça ne fait qu’illustrer que “le domaine du journalisme” sur internet ne fait que se réduire comme une peau de chagrin et que les journalistes sont de moins en moins… utiles.

  14. Cet article donne un point de vue pas assez relayé a mon sens.
    Le journalisme s’il veut perdurer devrait plutôt se concentrer sur du journalisme d’investigation, et ca j’en vois de moins en moins…

    Je vais me faire lyncher en prenant cet exemple mais j’ai pas encore vu d’équivalent des enquêtes du Canard Enchaine en ligne. Ah tiens un journal bénéficiaire sans publicité ni subvention me semble-t-il.

    http://twitter.com/Stephane_C

  15. La “vraie” révolution de Rue 89, comme de Médiapart et Slate, c’est d’avoir des journalistes qui sont devenus des entrepreneurs. Châpeau bas, rien que pour ça. Cela peut ne paraître pas grand chose mais, pourtant, c’est beaucoup. La profession n’est pas le royaume des entrepreneurs… et ça lui coûte très cher aujourd’hui. Et si la profession veut s’en sortir, innover, on a besoin de journalistes avec des “balls” qui sont prêts comme on dit outre-atlantique à “mettre leur argent là où leur bouche est”. Donc bravo à ceux qui créent des entreprises, à ceux qui essaient, à ceux qui prennent les risques. Innover c’est d’abord et fondamentallement ça.
    Petite précision, histoire qu’il n’y ait pas de mal entendu, je dis que la presse n’est pas le royaume de l’innovation, pas qu’elle n’innove pas. Le Post en France, que l’on aime ou pas, innove fortement. Huffington Post, Daily Beast, Everyblock, et j’en oublie, sont des produits de gens de presse. La BBC, CNN, New York Times, Gannet… font plein de choses intéressante en ligne… et l’audience est au RDV.
    Je crois qu’il est important que l’on salue les efforts des gens des médias qui entreprennent, certe avec un oeil critique et sans angélisme.
    Pour ce qui est des subventions, on connaît mon opinion.

  16. @ Narvic :

    Dans son commentaire, Tom Roud prend pour exemple des scientifiques, des climatologues. Crois-tu vraiment que tous les blogueurs soient des experts dans tous les domaines qu’ils abordent ? J’en doute fort.
    Par ailleurs, pour que l’exemple de Tom Roud tienne la route, il faut aussi supposer que les scientifiques, climatologues ou autres experts en tous genres tiennent un blog.
    Enfin, l’exposé d’un avis n’est qu’une opinion, une tribune. Le rôle du journaliste est justement de collecter, rassembler et exposer les différents points de vue – en théorie. Et vulgariser, pour que le grand public comprenne, exiger de l’expert des explications claires, et relativement brèves.
    A moins que les blogueurs aient le temps, la patience de recueillir différents points de vue d’experts, et de les retranscrire de manière compréhensible par le plus grand nombre.
    Le rôle du journaliste évolue, grandement, mais il n’en reste pas moins indispensable, je pense.

  17. Je dois avouer ne pas comprendre ces articles vouant aux gémonies les sites de presse en ligne et leur reconnaissance comme tels.
    Il y aurait beaucoup à dire, je vais essayer de sérier les questions, sans souci d’exhaustivité.

    1. Qu’y a-t-il de scandaleux à vouloir se fédérer, entre entreprises se sentant proches les unes des autres ? Toutes les professions créent des syndicats ou des associations et cela me semble parfaitement normal.

    2. L’important, c’est tout de même la qualité. Les « blogueurs » ne sont pas une entité unique, et les parer de toutes les vertus, indistinctement, serait aussi ridicule que d’affirmer que toutes les entreprises de presse en ligne se valent, ou que tous les journaux papiers sont aussi sérieux les uns que les autres. Pour ne rester que dans mon domaine, celui de l’histoire de l’art (pour lequel, d’ailleurs, le nombre de blogs est assez limité), on trouve absolument de tout, du site réellement amateur, qui a sa légitimité – tout le monde peut s’exprimer, c’est la beauté du web – mais qui relève davantage du fanzine que du site d’information (par exemple : Louvre-Passion), à celui qui a rapidement gagné ses lettres de noblesse et qui, dans son genre, celui de la critique d’exposition, a toute sa légitimité même s’il n’est fait ni par un journaliste, ni par un spécialiste (par exemple : Amateur d’art), on trouve de tout. En revanche, il y a une spécificité des blogs qui suppose un investissement de départ à peu près nul (les plate-formes existent et sont gratuites ou presque) et un traitement amateur (par opposition à : qui permet de gagner sa vie, qui constitue un métier…). On pourrait ajouter que dans l’immense majorité des cas, il s’agit d’un auteur unique (même si certains invités peuvent s’y exprimer également). Certains blogs d’experts sont de véritables références, comme pour la justice celui de Maître Eolas. Mais Maître Eolas est avocat et il gagne sa vie comme cela, pas avec son blog qui n’est pas son métier principal. Bref, vouloir le mettre dans la même « case » que par exemple Frédéric Lefebvre serait tout à fait grotesque. En revanche, du point de vue de l’intérêt, certains blogs sont certainement meilleurs que certains sites d’information en ligne ou se prétendant comme tels, cela ne fait aucun doute.

    2. Cependant, les critères pour être « site d’information en ligne » ne sont pas scandaleux, et sont même tout à fait pertinents à mon sens. Le critère n’est d’ailleurs pas d’être « journaliste » mais de faire un traitement « journalistique » des informations. Ce qui signifie, je n’y reviendrai pas, vérifier, croiser, comparer et surtout à mon sens « produire » de l’information, c’est-à-dire ne pas se contenter de rediffuser des dépêches d’agence ou des communiqués de presse, mais faire de l’investigation, dénicher des informations que personne n’a pu, su, ou voulu trouver. Que beaucoup de journaux, en ligne ou pas, ne fassent plus ce travail de créer des articles originaux mais se contentent de reproduire ce qu’on leur transmet n’est pas suffisant pour penser que tous les journalistes ou ceux travaillant de manière « journalistiques » feraient la même chose.

    3. A ce propos, je dois parler un peu de mon cas personnel, je vous prie de m’en excuser. Ayant créé en avril 2003 le site La Tribune de l’Art, spécialisé dans l’actualité de l’histoire de l’art et du patrimoine, je l’ai fait au départ comme historien de l’art « amateur » puisque je n’en vivais pas alors (j’étais consultant interne dans une grande entreprise publique). Petit à petit, j’ai développé ce site pour en faire une « entreprise de presse en ligne » reconnue comme telle et adhérente du SPIIL. Depuis trois ans, je vis de ce site. Mais je ne suis pas officiellement « journaliste » puisque ne l’étant pas avant, je suis désormais directeur de presse, mais sans carte, les fonctions de direction paraît-il primant sur la fonction de journaliste (j’écris tout de même 20 à 30 articles originaux par mois…). Seuls les anciens journalistes devenus directeur peuvent bénéficier encore de la carte.
    Je n’emploie pour l’instant qu’une personne, en tant qu’assistante, je n’ai aucun employé journaliste, mais dès que je le pourrai, je salarierai quelqu’un à ce poste. De facto, employé d’une entreprise de presse et écrivant des articles, gagnant plus de la moitié de son salaire à ce job, il sera journaliste. Ce que je veux donc dire c’est que l’on peut, sans venir du milieu journalistique (mais de celui qu’on pourrait considérer comme le milieu des « experts ») et sans être journaliste avec carte de presse, on peut tout de même créer une entreprise de presse en ligne, et être adhérent du SPIIL. Je ne sais pas si c’est du corporatisme, mais cela ne me semble pas évident. Je suis d’ailleurs tout à fait contre le corporatisme journalistique puisque j’avais écrit ceci(que j’assume parfaitement (ce que je dénonçais alors, c’était l’équation absurde “qualité” égale nécessairement “carte de presse”). Les blogs d’André Gunthert – il a migré désormais ici et ici – sont d’autres exemples de blogs remarquables, dûs à un “expert” dans son domaine). Les choses ont simplement un peu évolué depuis cela. Etre reconnu comme presse en ligne ne signifie pas que ceux qui ne le font pas en tant que métier principal n’informent pas ou n’apportent pas du contenu intéressant.

    3. Je voudrais revenir sur l’aspect « innovation ». Si donner la parole à des commentateurs, c’est forcément innover, j’accepte qu’on dise que je n’innove pas puisque je refuse les commentaires. Je pense pour ma part qu’en général, sur les commentaires des blogs ou sur les forums, n’importe qui peut écrire n’importe quoi et que c’est en général ce qui arrive. Dans le meilleur des cas, comme sur ce blog, les blogs sont des « conversations » pour reprendre le mot de Loïc Le Meur. Souvent ce sont des conversations de café du commerce. Au pire, ce sont des échanges sans intérêt, voire parfois diffamatoires et populistes. Encore bien davantage que pour les blogueurs, il me semble impossible de vouloir mettre les commentateurs dans un même sac. Le métier ou l’occupation de « commentateurs » me semble d’une pauvreté terrifiante. Et tout cela est aggravé par l’anonymat de la plupart des commentateurs, propre à permettre les pires dérives, en toute impunité ou presque.

    4. Pour revenir sur l’aspect qualité, je dois avouer ne pas bien comprendre certaines positions, notamment celles de Thierry Crouzet ou de l’auteur de ce blog. Si j’ai tout saisi (je dois avouer ne pas avoir lu l’intégralité des papiers sur ces blogs), ceux qui retransmettent une information, qui la diffusent, qui la font connaître seraient aussi importants que ceux qui sont à l’origine de l’information, qui l’ont trouvé, recoupé, vérifié, et qui ont écrit un article documenté. Que cela soit important pour assurer une lecture de ces articles ou de l’information, pourquoi pas. Mais mettre sur le même plan ceux qui dénichent l’info de ceux qui la transmettent (pardon, qui la « propulsent ») me semble être aussi ridicule que prétendre faire du journalisme en se contentant de retravailler une dépêche AFP ou en réécrivant un dossier de presse.

    5. Je n’ai parlé pour l’instant que de cette fameuse reconnaissance de l’activité de sites en ligne et de la création du SPIIL puisqu’il semble maintenant (contrairement à ce que l’on pouvait penser à la lecture des posts précédents) que cela soit ça qui vous gêne, et non l’attribution de subventions.
    Pour ma part, je ne demanderai pas – pour l’instant au moins – de subventions car je n’ai pas vraiment envie d’avoir à me justifier sans arrêt auprès des Saint-Just qui estiment que l’on va aller lécher la main du gouvernement parce qu’on obtient quelques subsides de l’Etat. Je ferai simplement remarque que la presse en ligne, via le SPIIL, est la seule à vouloir une parfaite transparence de l’attribution de ces aides. La presse écrite bénéficie depuis toujours d’aides bien plus conséquentes, sans que leur montant et leur affectation soient révélés. Il est donc facile de s’indigner contre ceux qui font preuve de transparence.

    6. Pour conclure – mais il y aurait encore beaucoup à dire – il y a certains sites, qui ont commencé presque comme des blogs, et qui se transforment lentement mais sûrement en sites « professionnels ». Dans le domaine des musées, je pense par exemple à Louvre pour tous. Celui-ci écrit des articles originaux, va chercher l’information et ne se contente pas de la reprendre et sort des scoops qui sont repris par la presse traditionnelle. Nul doute que si l’auteur en fait son activité principale (et s’il le souhaite), il sera bientôt reconnu comme site de presse en ligne.

  18. Plusieurs réflexions en vrac: 1) les reportages multimedia c’est de l’info différente. Et il y en a eu d’excellents. Les blogueurs peuvent en faire, mais n’en ont pas les moyens (je le sais, j’ai essayé). 2) même d’excellents blogs ne citent pas leurs sources, ne mettent pas les crédits photos, voire affirment sans vérifier ce qu’ils ont sucé de leur pouce, cela me gêne. Mais mon optimisme me pousse à croire que les blogeurs vont y venir et se “professionnaliser” 3) la presse en ligne se cherche et n’a pas forcément les moyens de ses ambitions . Laissons lui un peu de temps pour construire 4)les pure players ne sont pas appuyés par de grands groupes de presse et sont encore plus fragiles que la presse papier. 5) je l’ai dit sur mon blog, les sites en ligne profitent de la bonne volonté des blogeurs qui remplacent gratuitement les journalistes (et quand on voit la version de wordpress pour les blogueurs du monde.fr, c’est de l’abnégation). S’ils sont journalistes, ils sont pigés, s’ils sont experts, ils ont droit à quoi? Monter en “une”? 6) Au-delà des subventions: que les éditeurs en ligne soient considérés comme éditeurs de presse est indispensable. Voire en Espagne le jugement qui a condamné deux journalistes de la radio cadena ser parce que le juge a considéré que sur internet, il ne s’agissait plus de presse et que par conséquent les journalistes ne pouvaient bénéficier de leur statut de journaliste. C’est inquiétant.

  19. Excellent fil de débat !

    J’ajoute un aspect : que signifie l’actualité ?

    Le décret cité par Narvic exige des producteurs de presse “un contenu original, composé d’informations présentant un lien avec l’actualité

    La hiérarchisation des informations par l’actualité est donc une obligation légale.

    L’actualité c’est l’axiome suivant : le plus nouveau est le plus important.
    En vertu de cet axiome il convient de parler du débat sur l’identité nationale (nouveau) et de tout rebondissement (prise de position d’une personnalité médiatique).
    En vertu de cet axiome il n’est pas pensable de diffuser un sujet au 20h sur quelque chose qui n’est pas nouveau, même si c’est très important : ex : les difficultés à vivre d’un chômeur. Il n’y a là rien de neuf, donc rien d’important.

    A l’origine pourtant le recours à la notion “d’actualité” était une tentative de la presse pour s’autotomiser du pouvoir politique. Avant “l’invention de l’actualité”, la hiérarchisation correspondait… à l’agenda du gouvernement. Le ministre de la communication faisait connaitre les sujets à traiter dans les journaux de l’ORTF.

    Mais les pouvoirs (politiques et économiques) se sont mithridatisés. Ils savent aujourd’hui créer l’actualité et donc manipuler le contenu des journaux qui ne correspond plus à l’attente du public.

    Il faut donc évoluer. Je rejoins ainsi Narvic : en échange d’un peu d’argent les sites de presse en ligne se soumettent à des exigences telles que de proposer un contenu composé d’informations présentant un lien avec l’actualité“…

    Amis journalistes, je vous comprend, il faut bien vivre, mais… ca n’est pas la bonne direction.

    fourminus
    qui a pourtant cru à rue89 à ses débuts et y a même publié un (unique) article le jour de son lancement !

  20. @ Aude

    Mais qui a dit que “tous” les blogueurs “devaient” faire ceci ou cela ? Il me suffit, lorsque je m’intéresse à un sujet particulier, que je trouve une poignée de blog qui le traitent. Des blogs de qualité sur des sujets spécialisés ? Il y en a des milliers ! Et leurs auteurs sont souvent bien plus qualifiés et compétents sur leur sujet que ne pourra jamais l’être un journaliste, à moins qu’il ne se spécialise lui-aussi.

    Pourquoi passer par un journaliste pour connaître l’avis d’un expert, quand je peux avoir accès directement à l’expert (dont l’information est le plus souvent plus exact et mieux vérifiée que celle des journalistes) et dialoguer avec lui sur son blog ?

    Un exemple ? Désolé Aude, mais si une question judiciaire est d’actualité, ce n’est probablement pas sur lepost que je vais aller m’informer, mais plutôt chez Eolas, Jules ou Gilles Devers. Et je serai bien mieux servi que nulle part ailleurs.

  21. Vous donnez votre propre définition de l’actualité. Si on lit ce qu’en dit le dictionnaire de l’Académie française, on trouve notamment celle-ci “2. Caractère de ce qui est actuel, de ce qui appartient au moment présent. L’actualité d’un sujet, d’un problème. Par ext. Caractère de ce qui correspond aux préoccupations du moment. L’actualité d’un roman. Cette question n’est plus d’actualité. Un sujet d’actualité. ” Dire que les difficultés à vivre d’un chômeur n’est pas d’actualité, c’est une extrapolation que vous faites, et qui est fausse.
    Je rajouterais que l’on peut, aussi, parler de sujets hors actualité, du moment qu’une partie importante du site est consacrée à l’actualité. Ainsi, La Tribune de l’Art a une partie “Etudes” où l’on publie des articles d’histoire de l’art sans rapport immédiat avec l’actualité.
    Dire que les sites de presse en ligne “se soumettent” est donc faux.

  22. @ Didier

    Vous avez bien le droit d’avoir votre propre opinion et de la défendre de manière argumentée. Mais comme en témoignent assez largement l’ensemble des billets de ce blog, je ne la partage pas sur bien des points. Je ne vais donc pas réécrire en commentaire ce que j’ai déjà écrit par ailleurs. Je vous renvoie donc aux archives de ce blog où vous trouverez mes réponses “par anticipation” à vos deux commentaires. 😉

  23. Une intervention tardive dans ce fil de commentaires… Pardonnez-moi, j’ai lu plusieurs billets de novovision comme souvent à la traîne, mais avec toujours autant d’intérêt ! Voici quelques réactions au sujet des subventions aux éditeurs de presse en ligne.

    J’ai d’abord eu vent des prises de position de Narvic par la lecture de Libération (papier). Et il est vrai que dans cet article (Libé de mardi ?), les propos de Narvic -tels qu’ils étaient repris- semblaient limités à une critique de l’interventionnisme public en matière d’information, surtout qu’ils étaient cités juste avant ceux de Edwy Plenel insistant lui sur la distinction Etat / Président de la République. J’ai cru comprendre qu’un traitement médiatique similaire avait eu lieu sur France Info. Or, lisant ensuite les billets dans leur détail sur novovision, j’ai découvert une analyse bien différente (et pertinente !), insistant sur la difficulté du “journalisme professionnel” à évoluer avec l’internet, dont ce subventionnement circonscrit sur l’internet constituerait un symptôme.

    Je partage largement cette analyse. Et me demande : pourquoi les journalistes de France Info et Libération n’en ont pas fait état dans toute sa nuance ? Par manque de place dans leurs colonnes, par manque de temps ? Probable. Par solidarité “corporatiste” (consciente ou non, contrainte ou non ) ? par une difficulté à “entrer dans” un raisonnement qui, comme celui de Narvic, suppose des “journalistes professionnels” une certaine mise à distance de leur propre position sociale (ce qui n’est évident pour personne) ? pour une autre raison ? Je ne sais pas.

    Un petit point de désaccord toutefois avec les propos de Narvic : le sort réservé à Rue89 me semble un peu sévère. Lors d’une recherche universitaire menée en novembre 2008, j’avais observé dans cette rédaction une attention particulière (feinte ? je ne crois pas) aux réactions des internautes, dont témoigne Laurent Mauriac dans son commentaire. Et dans une autre étude sur le pluralisme de l’information, (voir le billet de novovision sur le “règne du canon à dépêches”), Rue 89 figurait justement parmi les sites apparemment les plus originaux en matière d’actualité sur le web. Ce rapport plus étroit de Rue 89 avec les internautes pourrait l’expliquer.

    Mais bon, à part cela, encore une fois, je partage largement l’analyse développée par Narvic. S’il y a bien une originalité forte de l’information en ligne, c’est l’interrelation entre des espaces de publication et de diffusion très différents les uns des autres, entre blogs et agrégateurs, entre éditeurs industriels et commentateurs passionnés, etc. Et de fait, cette limitation des subventions aux “professionnels” risque de briser quelque peu cet enchevêtrement si spécifique à l’internet, ou en tout cas de le faire évoluer dans un sens particulier.
    Ici, il me semble une fois de plus que la comparaison la plus pertinente n’est peut-être pas entre l’internet et la presse écrite, mais entre l’internet et la radio. Voir ce que les radios “libres” et “amateurs” ante-1981 sont devenues. Se demander également si les aides du Fonds de soutien à l’expression radiophonique, aujourd’hui principalement dévolues aux petites stations de la bande FM, sont un bien pour le pluralisme de l’information. Ces dernières n’ont-elles pas contribué à un renforcement du morcellement de l’espace public, voire à un certain communautarisme ? Des recherches sur ce “vieux” média qu’est la radio seraient certainement très éclairantes pour mieux comprendre l’évolution de ce “nouveau” média qu’est l’information en ligne.

    Encore merci à Narvic pour ses écrits et les débats qu’il suscite ! J’espère que, malgré la nouvelle orientation de novovision, ses billets sur l'”après-journalisme” continueront à fleurir, même à un rythme différent.

  24. Quel beau débat. On n’en voit nulle part ailleurs !

    Je suis quand même de plus en plus bluffée par le talent de Narvic. En tant qu’ancien journaliste, il sait encore user à merveille des manettes de la polémique et du buzz 😉

    Bon, sur le fond, je suis assez lasse d’entendre des choses comme : “il me suffit, lorsque je m’intéresse à un sujet particulier, que je trouve une poignée de blog qui le traitent. Des blogs de qualité sur des sujets spécialisés ? Il y en a des milliers ! Et leurs auteurs sont souvent bien plus qualifiés et compétents sur leur sujet que ne pourra jamais l’être un journaliste, à moins qu’il ne se spécialise lui-aussi.”

    Très intéressant (et nouveau) comme réflexion. D’ailleurs moi aussi, si je m’intéresse à la physique quantique, je vais me rendre sur des sites de scientifiques, ou lire des livres, tiens c’est vrai ça. Et, bien entendu, si je veux tout savoir de la version négationniste de la dégradation du climat, je sais que peux lire les publications de Richard Lindzen http://www-eaps.mit.edu/faculty/lindzen.htm.

    Malheureusement il se trouve que beaucoup de gens n’ont tout simplement pas le temps ou l’envie pour ces recherches et ces lectures fastidieuses. Certains n’ont pas de connaissance suffisante du web -il se trouve même des gens qui n’ont pas internet (oh les veaux!!)- d’autres n’ont pas le facultés de se concentrer longtemps sur des lectures scientifiques jargoneuses, trop conceptuelles ou simplement écrites avec les pieds. J’avoue que lorsque j’ai cette faiblesse -ce qui m’arrive somme toute assez souvent- j’ouvre un journal, ou je vais sur un site de news.

    Eh bien oui, parmi ces feignasses, il y en a qui souhaitent quand même être informées.

    A partir de là, comment nomme-t-on la personne dont le métier -rétribué- est (normalement, car souvent le métier est mal fait) de prendre le temps de synthétiser, retranscrire, vulgariser l’ensemble des infos disponibles ? D’aller à la rencontre des protagonistes pour les faire réagir sur des points qu’ils auraient pu, volontairement ou non, laisser dans l’ombre de leurs publications ? De recouper plusieurs sources pour faire émerger la vérité là où certains (et parfois même des experts, si si!) voudraient la planquer? Ne réponds pas les blogueurs ou j’éternue 😉

    Au plaisir de polémiquer,

    Le dodo

  25. Je précise ma pensée, avant de me faire lyncher : je ne dis pas que les blogueurs ne pouvaient pas éclairer l’info, au contraire c’est ce qu’ils font le mieux. Mais le travail d’enquête, de reportage, d’interview, de récolte des données, bref le fameux “terrain”, ne peut tout simplement pas être couvert par des “amateurs” (ie : ayant un autre métier) depuis un fauteuil. Il me semble que cela implique un coût en temps et en moyens financiers.

  26. @ Tatiana

    Pour ma part, je suis assez las d’entendre constamment que les journalistes professionnels passent leur temps les pieds dans la glaise du terrain ou bien à mettre sur le grill les méchants qui cherchent à cacher des informations, car l’expérience que j’ai de ce métier m’indique plutôt qu’un très grand nombre de journalistes professionnels ne fait en réalité pas du tout ce métier-là. :o) Les reporters et les enquêteurs sont très peu nombreux. Ils sont l’arbre qui cache l’absence de forêt et servent d’alibi pour toute une profession.

    Par ailleurs, je ne marche pas dans la combine de confondre le fait de faire du journalisme, de pratiquer cette activité, que l’on fait certainement d’autant mieux que l’on à “du métier”, et l’appartenance à la catégorie des journalistes professionnels.

    D’accord pour parler de “ceux qui font du journalisme”, mais certainement pas en les confondant avec ceux qui peuvent présenter une fiche d’imposition leur donnant accès au privilège fiscal des journalistes professionnels. Il y a plein de gens qui font du journalisme (et il y a toujours eu plein) sans bénéficier du statut, et il y en a beaucoup aussi qui possède ce statut mais ne font certainement pas du journalisme. B-)

    Ensuite, et c’était l’objet initial de ce billet : il est intéressant de remarquer que les innovations apportées dans le domaine de l’information en ligne ne viennent justement pas des journalistes professionnels. Et que lorsque ceux-ci “débarquent” en ligne, c’est très largement pour tenter d’y reconstituer un petit monde fonctionnant de la même manière que “hors du web”, quand bien même on voit que ça ne fonctionne pas…

  27. Là tu me taquines. Je crois en réalité que beaucoup de détracteurs de la old press n’ont aucune idée du nombre de vrais journalistes qui sont tous les jours les pieds dans la glaise à faire leur métier, en France ou à l’étranger, ou qui passent leur temps à téléphoner pour trouver la personne qui leur confirmera une info. Je parle de presse écrite bien entendu.

    Oui le métier est en danger. C’est un fait, la pub ronge tout et l’indépendance est partout menacée. L’heure n’est-elle pas plutôt de à la défense de tous ceux qui savent produire de l’info, sur le net, les blogs ou ailleurs? Le pire selon moi serait succomber à cette mode démago consistant à diviser les “purs” du net, et les autres.

    A propos de l’innovation sur les sites d’info, je n’ai pas trouvé ta réponse à Jeff Mignon? 😛

  28. @ Tatiana

    Pour ma part, je défends la liberté d’expression et la qualité de l’information. Et pour être franc, l’information qui est la plus importante pour moi, ce n’est pas nécessairement “sur le terrain” que je la trouve. Celle qui compte pour moi, c’est celle qui me permet de comprendre, et ce ne sont généralement – et malheureusement – pas des journalistes professionnels qui me l’apportent, mais le plus souvent des universitaires et des experts, ou des témoins.

    Je préfère avoir accès à eux directement, par leurs propres publications (livres, revues, sites et blogs…), plutôt qu’à travers le filtre d’un intermédiaire. Les seuls journalistes professionnels qui m’intéressent vraiment sont ceux qui sont des experts dans leur domaine de spécialité. Les généralistes n’ont pas grand chose à m’apprendre.

    Quant à l’enquête : elle a déserté la presse depuis des années, pour se replier sur l’édition (au point qu’un Pierre Péan, par exemple, n’a même plus droit à la carte de presse, car la majorité de ses revenus provient de ses livres !) Ce qui est tout de même le symptôme que quelque chose cloche dans le discours des journalistes professionnels au sujet de leur prétendue “mission”…

    Dernière remarque, sur “le terrain” : je n’ai qu’à prendre l’exemple d’un terrain que je connais un peu, le petit monde d’internet, pour constater à quel point nombre des journalistes qui s’expriment sur le sujet dans les médias de masse tels que la télévision et la “grande presse”, n’ont pas dû y mettre beaucoup les pieds… sur le terrain, pour dire ou écrire de telles âneries. 😛

    PS: Quel commentaire de Jeff ? Celui où il constate que la plupart des projets innovants sur l’information sur internet ne viennent pas des journalistes, ou celui où il admet que quelques sites de journalistes innovent tout de même, mais que ce ne sont le plus souvent pas ceux des grands médias ? :o)

  29. Oui oui, j’ai bien compris que tu aimais te documenter en direct et sans intermédiaires, tu as toujours été très clair là-dessus et c’est une position que tiennent un certain nombre de blogueurs que je lis aussi. Dont acte.

    En fait je crois que je commence à comprendre (dis moi si je me trompe parce que tu sais les blondes… ) que l’intermédiaire selon toi altère la pureté du message, en fait tu penses qu’en te mettant directement en contact avec les sources tu te feras une opinion plus juste de la réalité?

    Ah, la recherche de la vérité hein? Elle nous obsède tous…

    Malheureusement si ta démarche est d’une logique implacable, elle relève d’une belle utopie. Je m’explique:
    – le fait de lire ce que disent des témoins directs d’un événement ne te garantit pas de la justesse de leurs propos. Tu sais comme moi qu’un témoin peut se tromper, peut même mentir pour des raisons obscures. Les policiers et les journalistes le savent.
    – le fait qu’un “expert” dise ceci ne te permet pas d’en déduire que la vérité est telle qu’il la décrit. Les fameux experts négationnistes anti-Giec n’ont-ils pas quelques liens avec l’industrie pétrolière, nés à l’époque de G Bush? (je dis ça parce que je sais quelques trucs là-dessus). Et qui me dit que Maître Eolas n’est pas parfois de très mauvaise foi, lui qui ne dévoile jamais son identité?
    – l’intermédiaire n’est donc pas ton ennemi, bien au contraire, il est là pour t’aider à trier dans ce flot de sources. Il a les noms, les adresses, pour remonter rapidement aux bonnes personnes, il a la technique pour aborder les gens et les faire parler en toute confiance.

    Cela prend beaucoup de temps de faire une enquête, de comprendre qui parle et quels sont ses intérêts. Très bien pour toi si, comme tout journaliste d’investigation devrait le faire, tu prends le temps de te documenter sur ce que disent les uns, les autres, les politiques et les ONG, et puis d’en faire une synthèse. Je dirais même mieux : tout le monde devrait faire comme toi, devenir journaliste pour son propre compte.

    Sauf que, sorti de la fameuse “enquête de terrain sur le net” (jolie invention!), personne ne veut s’emmerder à passer sa vie au téléphone ou dans des trains, passer du temps dans des usines, à la buvette de l’Assemblée, à des meetings politiques, dans des hôpitaux, dans des bureaux glauques à discuter le bout de gras pendant un heure pour avoir un quignon d’info à la dernière minute sur le pallier de la porte, à faire de la psychologie de comptoir pour interpréter les réactions de la personne en face de soi, à tenter de converser avec des inconnus, à pousser quelqu’un à vous recevoir, à vous confier des infos, des documents, à mettre en place des stratégies pour qu’on ne repère pas cette même personne et à ne pas dormir en se disant qu’on a peut-être oublié quelque chose… Boulot de chiottes, dis-tu ?

    On ne peut pas cracher sur ceux qui se plient en quatre pour tenter de faire émerger un bout de vérité, même s’ils n’y parviennent que partiellement. En revanche, on peut tout à fait identifier ceux qui ne font pas le boulot, perdre confiance vis-à-vis de l’honnêteté de ces intermédiaires dans leur ensemble, c’est plus grave.

    Je sens bien que cette idée est en train de monter et que certains la font mousser avec la crise et tout ce qu’elle a révélé des liens entre les éditeurs et le monde des affaires, entre les éditeurs et le pouvoir. Mais là, n’est-on pas en train de confondre éditeurs et journalistes? Perso, je ne veux pas endosser la responsabilité des mes précédents employeurs, et je pense que la plupart de mes confrères pensent comme moi.

    Si je prends parti avec autant de fougue c’est que tout cela m’effraie pour l’avenir de la démocratie (ouh la prétentieuse!). Tout le monde n’est pas comme toi, cultivé et animé par la curiosité et à même de se faire sa propre idée nuancée des choses.

    Bonne soirée Narvic, au plaisir de te rencontrer: les discussions irl ont une autre saveur mais la vérité s’y invite plus souvent à mon avis.

  30. @ Tatiana

    Donc le fait de confronter et recouper les sources, procéder à l’analyse interne et externe des documents et témoignages, etc. relèverait de “l’utopie” quand c’est un particulier qui le fait et du professionnalisme quand c’est un journaliste professionnel ? :o)

    Savais-tu que, pour ma part, ce n’est pas dans mon école de journalisme que l’on m’a appris à appliquer ces méthodes mais dans ma formation universitaire antérieure d’historien ? Et l’on m’a appris dans ce cadre à le faire avec plus de rigueur que ne le font généralement les journalistes, qui ne disposent souvent pas du temps, du recul intellectuel et de la culture générale, qui sont nécessaires pour le faire correctement…

    Par ailleurs, je suis bien conscient que la majorité des gens se contentent généralement de s’informer par un flash radio le matin et un journal télévisé le soir (voir l’étude très éclairante sur le sujet du sociologue Denis Muzet sur les “consommateurs d’information”. J’en parle aussi ici).

    Là où le web fait bouger les choses en profondeur, c’est pour les “bons clients” des médias, les gros consommateurs d’information. Ceux qui ont une démarche active vis à vis de leur propre information. Une partie de ceux-là, à laquelle j’appartiens B-), “s’échappe” vers le web, et de plus en plus hors des médias traditionnels. C’est un véritable problème, à mon avis, pour les médias traditionnels, car ces avant-coureurs de l’information inventent des usages et défrichent le terrain pour les autres qui suivront.

    Le second enjeu que les médias-de-journalistes sont en train perdre, justement, c’est le terrain de la jeunesse. De nombreux signes indiquent que la jeunesse arrive sur le web sans être jamais passée par la case des médias traditionnels, et qu’elle se cherche sur le web des usages qu’elle développe largement hors de cette “culture” du journalisme professionnel traditionnel.

    Alors, après, tu peux le regretter et même t’en inquiéter, mais il faut faire avec. Ce que je reproche largement à la corporation des journalistes professionnels et de ne pas comprendre ces enjeux, car elle est déconnectée des usages réels… et des usagers. Elle ne voit pas comment le web lui impose, pas une simple adaptation, mais une remise en cause très en profondeur de l’ensemble de sa culture professionnelle.

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