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En ligne, les formats longs sont-ils buzzables ?

Internet n’est pas en mesure aujourd’hui de proposer un nouveau système viable de production de l’information. Le journalisme citoyen ou le contenu généré – gratuitement ! – par les utilisateurs ne sont pas aussi “productifs” (ni rentables !) que certains l’imaginaient et le journalisme professionnel est aujourd’hui dans l’œil du cyclone.

La situation du journalisme professionnel est désastreuse dans l’univers du papier (c’est maintenant tout le système de distribution (Prestalis, ex-NMPP) qui menace de s’effondrer) et elle n’est pas si reluisante dans l’audiovisuel. Les impératifs économiques conduisent aujourd’hui à une baisse généralisée de la qualité, à l’envahissement progressif de tout l’espace médiatique par l’infotainement, l’info people et le sensationnel, dans une course à l’audience de masse qui mène tout droit à l’abîme.

Et sur internet, aucun média de journalistes professionnels n’a encore trouvé de formule magique, de “modèle économique” comme on dit, même si des expériences multiples et variées continuent de tâtonner, et n’ont pas dit leur dernier mot. 😉

Ce qui se dessine en revanche plus nettement, c’est qu’internet propose un nouveau système de diffusion de l’information, qui fait entrer dans le “jeu” de nouveaux acteurs et dans lequel le rôle des médias professionnels change en profondeur et tend à se réduire.

L’importance chaque jour plus grande sur internet des réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter laisse imaginer qu’ils sont en train de prendre la place autrefois occupée par Google, comme “grand organisateur” de la diffusion de l’information en ligne, dans un “jeu” entre les internautes et ces nouvelles plates-formes, dont sont largement exclus des médias professionnels, qui “subissent” cette perte de contrôle comme une marginalisation.

On peut pourtant s’interroger sur la capacité de ces réseaux sociaux à jouer pleinement ce rôle de distribution de l’information que l’on attend dans une société démocratique, dont l’information d’intérêt général, de service public, est le carburant indispensable.

Si l’on admet que la distribution de l’information sur internet relève aujourd’hui principalement d’une économie de la recommandation et de l’attention, dans laquelle les internautes eux-mêmes jouent le rôle central, il faut reconnaitre aussi que le “système” qui se met en place autour de Facebook ou Twitter en fait surtout de gigantesques machines à buzz, privilégiant une information superficielle et éphémère qui noie tout le reste dans un océan de bruit.

La question se pose donc sérieusement de savoir comment assurer cette diffusion, devenue désormais “sociale”, “réticulaire” et “virale”, pour une information de fond, qui appelle à la réflexion et nourrit la compréhension, exige des formats longs et requiert du lecteur une réelle attention.

Une série passionnante de vidéos en ligne récentes traitant du journalisme et de l’information me donne l’occasion de cette réflexion. C’est du lourd. Cinq heures de vidéo au total, mais qui témoignent que si l’on attend toujours de la télévision et des autres médias commerciaux mainstream un début de réflexion publique sur l’avenir de l’information, depuis la grande crise et avec internet, ce débat est enfin ouvert et ce sont, notamment, des journalistes du net qui l’animent.

C’est une question de blogueur que je me pose d’abord à moi-même, même si on peut en tirer des réflexions au delà de la simple cuisine de la fabrication des billets de ce blog. Me voilà donc, depuis quelques temps, avec quatre gros pavés de vidéo en ligne sur les bras, et je ne sais par quel bout les prendre pour en parler ici.

C’est que ce sont de très gros morceaux : la plus courte de ces vidéos approche la demi-heure, la plus longue dépasse les deux heures, je vous fais le tout en paquet cadeau pour plus de cinq heures au total de vidéo en ligne ! Autant dire que c’est pas du Twitter, çà !

Et pourtant, en ces temps de soi-disant web “en temps réel”, c’est bien de ce côté du web, celui des formats longs et d’une consultation “déconnectée” de l’écume des temps, que quelque chose se passe, à mon avis. En tout cas pour ce qui concerne la réflexion et les expérimentations sur l’avenir de l’information en ligne et la critique des médias, qui m’intéresse surtout ici. Et certainement pas dans le buzz superficiel et frénétique des réseaux sociaux, desquels ne surnage avant tout, en 140 signes, que les histoires de fesses de l’équipe de France de football !

Ce n’est pas de ce côté que j’irai chercher l’avenir de l’information. Je ne me résoudrai jamais à ce qu’il soit un avenir de buzz sensationnel et racoleur, surfant sur les thèmes éternels de la presse à scandale : le sexe, le sang, l’argent, le souffre et les célébrités. Même si c’est, parait-il, ce qui fait de l’audience, que l’audience c’est la pub, et que la pub c’est l’avenir de l’information, car c’est le nerf de la guerre.

D’abord, l’équation reste à valider et l’exemple du lepost.fr, avec son incapacité à monnayer par la publicité des contenus vraiment très bas de gamme, est là pour montrer que ça n’est pas une formule magique. Pierre Haski, fondateur de Rue89, le souligne justement dans l’une de ces vidéos, démesurément longue, dont je veux vous parler ici (j’y viens): Rue89, avec moitié moins d’audience que lepost (mesurée en visiteurs uniques, selon les critères de l’institut Nielsen), engrange pourtant plusieurs fois le chiffre d’affaires du lepost en publicité. C’est tout de même rassurant, car la qualité des contenus proposés par Rue89 est tout de même sans comparaison avec celle du lepost.

Même si le “format” de la production de Rue89 reste très largement celui du court, du “chaud” et réactif, dont certains prétendent qu’il est le seul avenir pour l’info en ligne (il parait même que j’écris trop long sur ce blog :-P)…

Le bref, chaud et réactif, est peut-être la clé de l’info virale, en interaction très étroite avec les réseaux sociaux, qui forment des communautés de lecteurs-relais dont le rôle dans une certaine forme de la diffusion en ligne est en effet déterminant. Mais cette forme de diffusion-là est une très mauvaise conductrice de contenus, de vrais contenus, denses, et avec du sens.

Ce que cette diffusion virale diffuse le mieux, ce n’est pas vraiment une information de qualité, qui tente d’aider son lecteur à comprendre le monde et ce qui s’y passe. C’est pour une part une information d’alerte, et pour une autre une information de conversation, qui prend le relais sur internet du comptoir du café du commerce, des dîners en ville et de la machine à café. Et c’est bien pour ça qu’elle s’intéresse tant aux rumeurs, aux scandales, aux histoires de fesses et aux trucs qui font rigoler. Au bout du compte, on ne sait rien de plus, on ne comprend pas mieux, mais ça donne toujours l’occasion de causer entre amis ou collègues de bureau…

Avec mes quatre pavés de vidéo, on est dans un autre monde. Et d’ailleurs, ça buzz nettement moins. Envoyer un tweet à son réseau vers une vidéo de 2 heures et 16 minutes (!), comme Arrêt sur images vient d’oser en commettre une, c’est un coup à se déconsidérer pour toujours dans la twittosphère ! B-) Pourtant, cette vidéo est passionnante. Et je la recommande (on y arrive 😉 ).

Le problème, mon problème en tout cas dans ce billet (et ceux qui vont venir, puisque je n’épuiserais certainement pas en un seul billet, si long soit-il, les commentaires que m’inspirent ces cinq heures de vidéo au total), c’est de trouver un moyen pour contribuer à la diffusion en ligne de tels formats (avec les petits moyens de ce blog, tenu par une seule personne et dont la diffusion reste confidentielle).

L’état de ma réflexion aujourd’hui sur le sujet, après avoir tourné autour depuis un moment, c’est que pour donner une chance en ligne à ces contenus longs et denses, une simple opération de signalement, par un lien ou un tweet, est très insuffisante. Il faut plus que ça pour “aider” de tels contenus.

Je reviens sur l’idée, souvent développée sur ce blog, que l’un des changements les plus importants dans le nouveau système de l’information qui se met en place en ligne, est bien moins situé du côté de la production de l’information (les lecteurs les plus fidèles connaissent mes doutes et mes réserves à propos de “la participation” des internautes), que du côté de sa diffusion. La diffusion en ligne est “sociale”, “réticulaire” (c’est à dire qu’elle circule à travers des réseaux)… et “virale”. Mais tout cela, et en particulier la notion de “viral”, ne se résume pas au buzz, et aux effets de “volées de moineaux”, aussi éphémères qu’ils peuvent être massifs…

Il va falloir creuser, me semble-t-il, du côté d’une forme de rapport, de ratio, ou d’équation, entre l’engagement demandé au lecteur – quand on lui propose un contenu que l’on recommande – et la force, la puissance ou l’efficacité de cette recommandation. Cette réflexion porte, à mon sens, sur la forme de cette recommandation, et sur la manière dont se construisent les réputations en ligne, comme sur le lieu où elles émergent…

Pour le nouvel épisode qui buzze sur les affaires de fesses de l’équipe de France de football, Twitter et Facebook suffisent bien. Mais pour les formats longs, il faut un autre canal, une autre forme, un autre tempo.

Je n’ai pas de clé en la matière, ni de formule magique à proposer. Seulement des réflexions que je fais ici à haute voix, comme d’habitude, et que m’inspirent des observations et quelques expérimentations.

Ma dernière expérimentation en date sur ce blog est intéressante : un billet court, virulent, très polémique (donc méchant et de mauvaise foi. |-) Pardon Éric ;-)), sur un sujet sans intérêt mais qui buzze fort, car on y retrouve la formule à succès (argent, sexe, souffre et célébrité, et sexe), et hop ! Jackpot pour l’audience (à l’échelle modeste de ce blog, je ne parle ici que de proportion), un relais maximum dans les réseaux sociaux et même des reprises dans certains blogs, les plus superficiels, qui s’agrègent au truc pour participer au jeu, faire monter leur propre audience et accroître une visibilité qu’ils ne parviennent pas à construire par un autre moyen. :o)

Second temps de l’expérience : un billet plus long, publié quelques heures plus tard, renvoyant vers l’excellent webdocumentaire “Prison Valley”, de David Dufresne & Philippe Brault (sur le site d’Arte). Ce second billet n’est pas polémique, n’est pas dans le “tempo du buzz”, puisque le webdocumentaire en question était publié depuis un petit moment déjà. Il venait après d’autres billets publiés ailleurs, pour tenter de proposer une analyse personnelle, avec l’espoir de fournir des raisons supplémentaires à ceux qui n’auraient pas été déjà convaincus de prendre plus d’une heure de leur temps pour regarder ce reportage au calme et avec le minimum de concentration et d’engagement du lecteur requis pour un tel sujet (l’industrie carcérale aux États-Unis), traité sous cette forme (une navigation interactive dans une masse conséquente de contenus multimédias, mise en scène à travers une interface originale).

C’était couru d’avance : avec une semaine de recul, le second billet a fait près de cinq fois moins d’audience sur ce blog que le premier et il a dix fois moins buzzé sur Twitter. Je ne suis ni surpris, ni déçu du résultat, et ce n’est pas de ça que je voudrais parler.

Quelques milliers de lecteurs qui se jettent sur le billet polémique sur le thème qui buzze à cette heure-là, pour participer eux-mêmes au buzz, le relayer, exister dans les réseaux sociaux par cette forme minimum de participation (et donc d’engagement), au fond, ça ne compte pas. Ça n’a aucune importance, même si ça peut avoir des conséquences, en accroissant la pollution qui contamine l’espace médiatique, et que certains utilisent comme un écran de fumée très opportun pour détourner l’attention de sujets pourtant nettement plus intéressants. C’est sans importance du moment qu’existent aussi, dans le même espace médiatique, ou au moins à côté, en parallèle, d’autres propositions…

Les histoires de fesses de l’équipe de France de football feront toujours plus d’audience que l’industrie carcérale aux États-Unis. On peut s’en désoler, mais le phénomène n’est pas d’hier, et internet ne renversera pas la vapeur. Il aurait même tendance à l’accentuer plus qu’autre chose.

En tout cas, on ne diffusera pas en ligne de la même manière ces deux types d’information (et dans le cas des fesses de Zahia, je discute même l’usage du terme d'”information”).

Que ce blog ait contribué à faire connaitre “Prison Valley” à quelques centaines, ou même seulement des dizaines de lecteurs, c’est déjà un succès. D’autant que les quelques lecteurs que j’aurai ainsi contribué à apporter à ce webdocumentaire n’iront pas par hasard, ou pour suivre un mouvement moutonnier, pour “être dans le coup”, mais parce qu’ils seront intéressés, parce que j’aurai contribué à susciter chez eux une sorte de “curiosité intelligente”.

Et je me dis que ma participation à la diffusion de cette information aura peut-être été de lui avoir apporté quelques lecteurs avertis, contribuant à lui construire une audience de qualité : une audience de mouettes, jouant élégamment avec les courants d’air pour se poser avec précision exactement là où elles le souhaitent, plutôt que des volées de moineaux frénétiques et affolés. B-) (Une métaphore qui m’est probablement inspirée par une certaine nostalgie de mes années au bord de la mer, alors que j’habite désormais à Paris…)

L’engagement demandé au lecteur dans les deux cas n’est pas du tout de même nature ni de la même intensité. La “force” de la recommandation à mettre en œuvre dans les deux cas pour convaincre est donc aussi très différente. Convaincre quelqu’un de prendre sur son agenda un temps qui peut se compter en heures, pour regarder une vidéo, un film de cinéma, une pièce de théâtre, ou pour lire un livre, demande bien plus d’effort que de lui signaler un clip Youtube de trois minutes, une dépêche d’agence de presse ou un billet de blog de deux cents mots. Ce sont bien deux canaux, deux circuits de diffusion différents, qui existaient déjà dans le monde des médias traditionnels, mais qui, sur internet, coexistent dans le même espace médiatique, avec – il faut l’avouer – une certaine confusion. (On constate d’ailleurs la même coexistence sur internet des espaces autrefois bien délimités du privé et du public, de l’amateur et du professionnel, et ça conduit à la même forme de confusion…)

Recommander des contenus longs demande donc de s’engager soi-même, pour obtenir un engagement du lecteur en retour : on ne peut se contenter de partager par un simple lien, il faut convaincre que l’intérêt que l’on porte à un contenu peut être partagé par un autre lecteur, qui n’a ni les mêmes goûts, ni le même emploi du temps que soi. Ça demande du travail, et du temps.

C’est que ces contenus longs correspondent à ce que l’on appelle en économie des “biens d’expérience” : on ne peut jamais être tout à fait sûr qu’on en sera satisfait tant que’on ne les a pas “consommés”. Il faut regarder un film, ou lire un livre, pour savoir s’il nous plait, alors qu’une analyse technique et économique préalable des caractéristiques d’une machine à laver peut suffire à vous convaincre qu’elle répond à votre besoin, sans l’avoir essayée.

On est donc, autant qu’on peut, pour ces biens d’expérience, à la recherche au préalable d’informations à leur sujet, avant de faire le choix de les consommer. On se renseigne, on demande conseil à des gens crédibles et dignes de confiance. Certains économistes qualifient de “méta-information”, cette information préalable.

Là où ça se complique, c’est que l’information (comme le cinéma, le livre ou le théâtre) est elle même un bien d’expérience. C’est une fois la nouvelle consultée que l’on saura si ça valait le coup, ou bien si l’on vient de perdre son temps. Et c’est donc pour cela que l’on est à la recherche de méta-information… au sujet des informations, pour tenter d’éviter de disperser son attention.

Pour un clip Youtube, la perte de temps sera de toute façon réduite parce que le format est court. On sera donc moins exigeant sur l’information préalable. Un tweet de quelqu’un qu’on connait un peu, ponctué d’un LOL et d’un smiley, suffisent largement. D’autant que ces types d’information d’alerte ou de conversation ont souvent moins d’intérêt pour leur contenu lui-même que dans le fait de les partager socialement, comme ticket d’entrée dans un groupe social et signe de reconnaissance instantané.

Avec des contenus longs, c’est une autre paire de manche… On voudra au préalable de la méta-information un peu plus consistante avant d’y consacrer une heure de son temps. On cherche du conseil un peu plus dense, de la recommandation plus développée : de la synthèse, du résumé, ou encore du témoignage, de l’analyse, de l’argumentation. Tout ce que les réseaux sociaux “instantanés” ou “temps réel”, tels que Twitter et Facebook, n’offrent pas, car ils ne le permettent pas.

En contrepartie, on participera d’une audience d’une toute autre nature, une audience avertie, nettement plus qualifiée, car prête à accorder une part de son attention bien plus intense à ce contenu recommandé. On y consacre une attention soutenue “en connaissance de cause”.

La force de la recommandation peut certes découler d’un simple tweet même pour un contenu long, mais ça ne doit pas masquer que c’est uniquement dans le cas où tout un travail préalable aura été effectué, qui consiste précisément à fournir de la méta-information. Vous pouvez accorder une certaine confiance au tweet par lequel je vous recommande un livre, même si je ne fournis quasiment pas de méta-information sur ce que contient ce livre dans un message de 140 signes. Mais c’est parce que vous aurez vous-même établi le niveau de confiance que vous pouvez accorder à mes tweets, au préalable et par un autre canal : par exemple à travers ce blog, par les notes de lectures que j’y propose, que vous avez déjà pu confronter avec vos propres expériences de lecture.

Si vous avez déjà été convaincus de lire un livre que je recommandais sur ce blog, mais que vous ne l’avez pas trouvé finalement si intéressant que ça, il est assez peu probable qu’un simple tweet de ma part vous convainque à l’avenir de tenter à nouveau l’expérience…

Bref, la crédibilité de la recommandation sur les contenus longs se construit elle-aussi par des contenus longs. Et ça ne se fait pas dans les réseaux sociaux !

Il en va pour un blogueur qui twitte comme pour n’importe quel autre média, qu’il soit professionnel ou pas : la crédibilité de la recommandation sur Twitter et Facebook est toujours dérivée ou indirecte. Elle joue bien entendu un rôle dans ce canal de recommandation, mais ce n’est pas là qu’elle se construit. Les médias professionnels qui voient aujourd’hui dans Facebook un nouveau Graal de l’audience feraient bien d’y réfléchir un peu : s’ils ne disposent pas d’une crédibilité établie par ailleurs, leur pouvoir de recommandation sur ces réseaux sera nul, et si ces médias n’existent pas fortement en dehors de Facebook, ce n’est pas Facebook qui les fera exister.

Il en va de même, d’ailleurs, pour les réseaux personnels de “vrais” amis sur Facebook (et par “vrais” j’entends ceux qui se connaissent vraiment dans “la vraie vie”) : pour que l’on vous recommande un livre dans votre réseau d’amis, encore faut-il que certains lisent des livres parmi ces amis, et encore faut-il qu’ils soient “de bon conseil”, c’est à dire que vous connaissiez suffisamment vos goûts mutuels pour ne pas être déçu par ce que l’on vous a recommandé.

En fait, Facebook et Twitter ne changent rien au fond de l’affaire, et cette affaire est une question de propulseur, selon l’expression fort bienvenue de Thierry Crouzet.

Les “maîtres de la diffusion en ligne”, ce ne sont pas Facebook et Twitter aujourd’hui, comme c’était Google hier, ce sont les “propusleurs”, ceux qui au sein de n’importe quel réseau social jouent un rôle de recommandation reconnu par leur communauté. Autrefois, les médias traditionnels tenaient un rôle prépondérant sur ce créneau dans l’espace social. Entre le bouche à oreille et eux, il n’y avait pas grand chose pour diffuser les informations, si ce n’étaient quelques leaders d’opinion qui devaient le plus souvent passer par le truchement des médias pour réussir à s’exprimer. En ligne aujourd’hui, le bouche à oreille prend la place dominante et la recommandation par les pairs joue un rôle prépondérant sur toute autre forme de recommandation institutionnelle.

On l’a vu apparaitre un temps avec la blogosphère, mais le mouvement semble aujourd’hui se déplacer vers Facebook et Twitter. Sauf que ces réseaux sociaux-là ne permettent pas réellement l’émergence de ces propulseurs (à part les propulseurs de buzz). La plupart de ceux qui jouent un rôle dans ces réseaux sociaux du net ont émergé ailleurs sur le net ou se sont bâti leur réputation dans un autre cadre (réseau social “dans la vraie vie”).

Certes, Twitter offre un dispositif qui a permis l’émergence de certains “propulseurs” qui ne se sont appuyés pour bâtir leur réputation personnelle en ligne sur aucun autre canal que Twitter (ils n’écrivent pas dans un média professionnel, ne tiennent pas de blog, ne passent pas à la télévision et ne sont pas non plus le garçon le plus populaire du lycée…). Mais ils sont en réalité extrêmement rares, et leur réputation est largement “dérivée” de ce qu’ils ont été repérés et recommandés par d’autres propulseurs, qui, eux, tiennent des blogs ou passent à la télé.

Et de toute façon, ces réputations personnelles ne suffisent pas, comme je le signalais plus haut, à assurer la recommandation de contenus longs, à fort engagement du lecteur, et pour lesquels j’ai besoin d’arguments plus consistants que 140 signes avant de me lancer.

L’argument du nombre n’est pas plus convaincant à mes yeux. Le nombre ne peut constituer une alternative acceptable dès lors que des critères qualitatifs entrent en jeu. Les records d’audience du film Avatar auront beaucoup moins fait, par exemple, pour me convaincre que je pouvais passer un bon moment en regardant ce film, que le conseil d’un ami dont je partage les goûts en matière de science-fiction. De la même manière, aucun compteur de re-twitt, ni aucun Top50 des réseaux sociaux, ne prendra jamais pour moi le pas sur une seule recommandation d’un seul internaute que je connais et que j’apprécie.

Et derrière cet argument du nombre se profile surtout le markéting éditorial, qui n’est rien d’autre qu’une démagogie de l’information, une nouvelle forme de populisme, qui justifie au bout du compte la dictature de l’opinion, organisée et contrôlée par des médias de masse aux mains de groupes industriels. C’est la dilution de l’information dans la publicité.

S’il est dangereux de laisser le système de l’information aux mains de ces groupes de médias commerciaux toujours plus concentrés et gouvernés par le markéting, il n’est pas satisfaisant non plus de le laisser s’organiser par Facebook ou Twitter. Et pas seulement parce ce que ces réseaux sociaux sont déjà, ou aspire eux aussi à devenir, des multinationales du net animées par le seul esprit de profit, refusant d’assumer une responsabilité sociale et civique, ou même de reconnaitre la nature particulière et fragile de ce qu’ils manipulent et qui ne peut pas se résumer à une opération commerciale : l’information des citoyens.. et nos données personnelles, ce n’est pas du commerce !

Il faut remettre du sens, et des filtres, dans la circulation de l’information sur internet, tenter de développer des circuits de diffusion qui échappent à la loi du commerce comme à celle du buzz. C’était le projet que définissait le Programme du Conseil national de la Résistance au sortir de la Seconde guerre mondiale, et il fut porté longtemps par les journalistes professionnels. Il est aujourd’hui à reconstruire et les journalistes ne sont pas les seuls légitimes à y contribuer (ils n’en ont d’ailleurs plus les moyens ni l’énergie).

Dans une démarche comme la mienne dans ce blog, que j’ai la présomption de comparer avec le travail d’autres médias tenus dans un cadre professionnel, Facebook ou Twitter ne peuvent être considérés que comme des accessoires de blog (ou de site), un simple outil pratique pour signaler à ceux qui apprécient ce blog (et qui forment peu à peu autour de lui… un réseau social) une nouvelle parution ou une lecture qui m’a intéressé. L’usage que je fais d’ailleurs de ces outils (Facebook, Twitter comme Friendfeed) se résume finalement à celui de flux RSS interactif, ou de newsletter de blog améliorée, sur lesquels j’ai “branché” en automatique le flux de liens de mon compte Delicious.

Voilà pourquoi je m’investis si peu dans ces réseaux sociaux (et je m’en désinvestis même pour ce qui concerne Facebook, en supprimant cette page de “fan” de novövision qui ne présente pour moi aucune utilité et conduit à déporter sur Facebook une interaction avec les lecteurs que je préfère proposer ici). Et voilà aussi pourquoi je vais faire des billets sur ce blog, sûrement très longs vous pensez bien, à propos de mes pavés de vidéos, plutôt que de me contenter de twitter un simple lien.

La question du “référencement social”

Mon billet sur “Prison Valley” est en fait le premier de la série. Ça ne suffit pas de dire que c’est bien, en 140 signes, il faut essayer de dire pourquoi. Il ne s’agit pas de simplement relayer, mais de tenter d’apporter une valeur ajoutée, de qualifier la recommandation. C’est comme ça que l’on contribue à recréer ces filtres qui manquent tant sur internet et que l’on assume de jouer désormais, comme simple internaute-blogueur, un rôle dans la diffusion sociale de l’information…

C’est aussi le moyen de laisser une trace, un chemin un peu plus durable sur internet qui mène vers ce reportage, plutôt qu’un simple tweet qui s’évanouit dans les minutes qui suivent son émission. Dans cette “économie de la recommandation”, ce web social que je préfère à celui des algorithmes, se pose en effet d’une manière renouvelée la question du référencement des contenus disponibles sur le web.

Il y avait déjà “du social” dans la manière de référencer les contenus par Google, à travers sa mesure du Pagerank, qui revient à évaluer mathématiquement la popularité relative des contenus les uns par rapport aux autres. Il y en a aussi sur Twitter et Facebook. Mais tout ça ne convient pas (en tout cas ne suffit pas) pour ces contenus longs et denses, qui m’intéressent et dont je souhaite contribuer à la diffusion la plus large possible. Ceux dont je veux participer au “référencement social”.

Le débat sur le journalisme a enfin lieu

Ainsi, après l’heure que vous avez déjà passée avec “Prison Valley”, un très bon exemple de ce que l’on peut faire de neuf dans le journalisme, avec des moyens, du travail et du talent, je voudrais vous convaincre de passer encore quatre heures (!) sur trois autres vidéos. Et quatre heures de votre temps, ce n’est pas rien. Il va falloir que je me décarcasse !

• les 2 heures 16 (!) d’entretien à bâton rompu, en toute franchise, entre Daniel Schneidermann, fondateur du site Arrêt sur images, et Henri Maler, de l’association Acrimed, sur le rôle des médias et la nécessité de porter sur eux un regard critique. Acrimed propose sur son site une version de la vidéo découpée en 10 séquences, précisée avec des notes et complétée d’utiles commentaires d’Henri Maler. Pour justifier 2 heures 16 de votre temps, il va falloir que je sois crédible dans ma recommandation. Un petit résumé mettant en évidence les enjeux de cette conversation publique ne sera pas de trop…

Le rôle des médias et le métier de journaliste, intervention de Jean-Luc Mélechon (20 minutes 30) auprès des étudiants en journalisme du CFJ, qui revient sur l’incident monté en épingle qui l’a opposé à un autre étudiant-journaliste, et donne au passage un intéressante leçon de journalisme… à de futurs journalistes. Là encore, une remise en contexte ne sera pas inutile, pour justifier de revenir sur ce buzz déjà vieux, pour tenter de montrer, justement, comment sous le buzz, il y a de l’information ou de l’analyse, et que ça permet de mieux comprendre…

Les sites d’info : retour vers le papier ? le dernier opus de l’émission la ligne [email protected], d’Arrêt sur Images, animée par Guy Birenbaum (1 heures 40), avec François Bonnet, de Mediapart, Pierre Haski, de Rue89, Nicolas Beau, de Bakchich, Jacques Rosselin, de Vendredi, et Daniel Schneidermann, d’Arrêt sur images. Pour le coup, ils sont tous là, ou presque ! les “pure-players” de l’info en ligne.

Grâce à la très efficace – et dynamique – animation du débat par Guy Birenbaum, et l’aimable participation des intervenants, il en sort vraiment de l’information, avec presque pas du tout de cette langue de bois à laquelle nous ont habitué les journalistes quand ils parlent d’eux-mêmes. Belle réussite, sur le net, de quelque chose qui semble, Birenbaum a raison de le relever, impossible aujourd’hui ailleurs que sur le net !

L’ensemble forme un très intéressant bilan de l’état aujourd’hui de l’information et de son avenir sur internet, une masse considérable d’information, observations, réflexions et analyses, apportée par des observateurs avisés et des professionnels informés.

Ces vidéos méritent d’être “propulsées” dans l’espace médiatique du web, au moins pour tous ceux que la question des médias intéresse. Mais pour vous convaincre d’y consacrer le temps important que ça demande, il va falloir que je travaille encore un peu…

Je ne sais sous quelle forme je vais tenter de faire une sorte de synthèse de tout ça, ni le temps que ça va me prendre (compter triple pour rendre compte d’une vidéo : temps de premier visionnage d’une traite, second visionnage pas à pas avec prise de notes, temps de synthèse et de rédaction : vous voyez où ça m’emmène… B-) ). Mais je vais probablement devoir traiter ça de manière transversale, car plusieurs problématiques se recoupent à travers les trois dernières vidéos de réflexion sur les médias : indépendance et précarité des journalistes, leur rôle social, la nécessité politique d’une critique des médias, les modèles économique de la presse en ligne, les rapports entre médias web et papier, le positionnement des médias vis à vis des politiques, etc.

J’ai aussi des commentaires personnels à apporter sur tout ça, vous pensez bien. 😛 Sur ce que je retiens, mais aussi sur ce qui manque, à mon avis. Car toutes ces vidéos témoignent de ce que le débat sur le journalisme, que l’on attendait de la part des journalistes (et que l’on ne voyait jamais venir, ni des pseudo “émission médias” de la télévision, ni des pseudo “rubriques médias” des médias commerciaux mainstream), ce débat – auquel je tente de contribuer sur ce blog depuis ses débuts – arrive enfin, et c’est sur internet qu’il se tient !, mais il me semble encore faire l’impasse sur quelques questions importantes.

Ces vidéos témoignent en effet surtout d’une réflexion “de journalistes” sur le journalisme, et font largement l’impasse sur le rôle de plus en plus important que jouent aujourd’hui des “non-journalistes professionnels” dans le système de l’information, de sa production et de sa diffusion (dont je viens de vous toucher un mot dans ce billet) : blogueurs, comme plates-formes en ligne, agrégateurs et réseaux sociaux, et internautes eux-mêmes. Il manque encore un petit quelque chose pour ce débat sur le journalisme devienne un débat… sur l’information.

Il reste que ces journalistes acceptent aujourd’hui ce débat qui me semblait encore impensable aux débuts de ce blog il y a trois ans, quand cette grande crise de l’information et du journalisme a commencé à devenir visible, quand ne régnait dans la profession que terreur et confusion, et dénigrement d’internet. Mais ils ont encore du mal à sortir de leur microcosme et à prendre en compte l’ampleur de la remise en cause du journalisme en lui-même à laquelle nous en sommes aujourd’hui. Mais c’est tout de même un bon début. :o)

Bon, trêve de conversation bloguesque, je retourne au travail et je replonge dans ces vidéos. Je vous donne bientôt des nouvelles. En attendant que je vous dise vraiment pourquoi elles sont intéressantes à regarder à mon avis, ce que je n’ai pas encore fait dans ce billet, malgré sa longueur :-P), vous pouvez tout de même essayer de me faire confiance et aller y jeter un œil (les liens sont là, juste un peu plus haut)…

6 Comments

  1. Très intéressant. En ce qui concerne la longueur du contenu buzzable et l’implication nécessaire à sa propulsion, vous avez raison : il faut trouver l’assemblage idéal entre recommandation intuitu personae, gestion du contenu sur les réseaux et marketing éditorial. Mais c’est jouable : ma démarche relative à l’ivg de janvier 2010 a buzzé dans la blogosphère via twitter, sur la base d’une diffusion méticuleusement calculée, orchestrée et cadencée. Ensuite, les 2 pure players (lepost et rue89) ont relayé, puis j’ai atteint la presse papier et enfin la télé. Efficace donc, avec un article initial long pourtant.

    Mais il est vrai que j’agissais là dans le cadre de mon activité professionnelle de journaliste,  en tant que communicante également (avec mise en œuvre de moyens divers), et en mettant en jeu ma crédibilité dans ce domaine qui est le mien et sur lequel, en tant que pro, je me dois d’être bien informée. Le travail d’enquête, de rédaction, de communication et de diffusion, réalisé dans un timing précis, relève donc tout à fait de ce journalisme émergent, qui demande à la fois compétences traditionnelles et maîtrise de la comm 2.0. Et ça, ça ne s’improvise pas, évidemment.  

    Et en effet, je trouve comme vous que les vrais débats ont enfin lieux. Il était temps 🙂 Les journalistes comme moi, qui vivent de leur plume, écrivent des livres, vendent leurs articles, assurent le management éditorial de sites, produisent du contenu informatif en accomplissant au quotidien un vrai travail d’enquête, vérifiant leurs sources, etc, sont bel sont en train de faire leurs preuves, s’assurant la reconnaissance d’une profession dont les représentants les plus vifs d’esprit sont aussi les plus souples : le corporatisme s’assouplit. Enfin 🙂

    Et les journalistes qui, il y a encore deux ans, crachaient sur les contenus produits sur le web, comprennent aujourd’hui qu’hors d’une rédaction classique on peut retrouver une intégrité professionnelle devenue peau de chagrin dans une presse papier soumise aux contraintes annonceurs et au coût de la chaîne de diffusion. Sur le web, certes, le modèle économique est encore brouillon, et la rentabilité non assurée, mais le journalisme de qualité y a sa place. 

    Certains même refusent de valider l’antagonisme presse papier / presse Internet (Jacques Rosselin par exemple) et ont l’audace de mener une réflexion innovante sur la complémentarité des supports et la valorisation d’un nouveau journalisme hybride. Ces gens-là représentent l’avenir de la profession, nous tirant vers le haut. 🙂        

  2. Merci de ce billet, votre analyse et le projet qui y est associé sont d’un très grand intérêt. En effet nous avons besoin de contenus longs, allant loin dans le fond des sujets et détachés du bruit médiatique, et une diffusion efficace de ces contenus reste en grande partie à inventer quand la majorité des informations qui circulent sont futiles et/ou éphémères.

    A mon sens tous les internautes peuvent aussi jouer un rôle, en faisant l’effort de pousser en avant des contenus d’intérêt vers un public ciblé au lieu de se contenter de la facilité de diffuser des vidéos humoristiques à tout son réseau. Cette question m’avait interpellé quand, après avoir lu ce billet exceptionnel de Maître Mô, je m’étais interrogé sur la meilleure façon de le faire partager, et à qui. D’une certaine façon, c’est aussi un contenu “long”, qui ne peux pas être lu et twitté en quelques minutes. Posté sur un forum, même avec une certaine mise en contexte, les gens lisent 3 lignes et pensent avoir tout compris ou sont effrayés. Comment trouver les personnes qui seront sensibles à ce que vous proposez? Le contenu mérite-t-il vraiment les efforts nécessaire pour le porter jusqu’aux autres? Comment convaincre de l’intérêt avec un juste dosage d’engagement personnel et d’argumentation? Les questions que vous posez dans votre billet sont loin d’être anodines ou uniquement liés au contexte du Web.

    Abonné depuis un bon moment à @SI j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois avant de prendre le temps de visionner la vidéo “Acrimed”, et c’est bien la crédibilité établie par les émissions passées qui l’a emporté. Le même lien recueilli sur un réseau social hors- contexte aurait eu peu d’être visionné. La ligne [email protected] devrait suivre ce we sans attendre votre recommandation. Par contre pour me convaincre de regarder une intervention de Jean-Luc Mélechon il va vous falloir du talent et de la conviction…

    Quoi qu’il en soit, fraichement arrivé (via Journal d’un Avocat), je suivrais désormais ce blog avec attention. 😉

  3. Je vais attendre de voir et de digérer ces nouvelles vidéos avant de donner mon avis, mais je tenais à vous remercier, par ce tout premier commentaire de ma part sur votre blog, de ce que vous nous donnez à lire, et surtout à réfléchir. J’ai dû récemment rédiger – pour tenter d’entrer dans une école de … journalisme – une réponse à la question “pourquoi souhaitez-vous devenir journaliste?”. La première réponse qui m’est venu à l’esprit parlait de votre blog : pour être capable un jour de restituer aux autres ce sentiment que me procure la lecture de vos post. Le sentiment d’en ressortir plus curieuse, plus informée, et plus éclairée. Je citais également rebecca manzoni pour ses interviews de près d’une heure – un autre format long. Encore merci.

  4. @ tous les trois 😉

    Merci de vos commentaires. C’est pour des gens comme vous que j’essaye d’écrire sur ce blog. Je suis content que vous en ayez trouvé le chemin et l’envie de commenter. |-)

  5. Ca vaut ce que ça vaut comme expérimentation scientifique, mais les 3 billets les plus buzzés et les plus lus sur rww sont longs, très longs, “à la Narvic”, c’est dire… 😉

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