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E-Blogs, un hybride sans rédaction, un média en réseau

Deux commentaires à mon précédent billet sur E-Blogs, “la revue européenne des blogs par wikio”, m’amènent à préciser en quoi, selon moi, ce projet est vraiment original et intéressant : d’abord parce qu’il est un hybride, associant blogueurs et journalistes selon une “répartition des tâches” assez inédite dans les médias traditionnels, comme dans les médias en ligne, et ensuite car son organisation en fait un média d’un nouveau genre, un média “en réseau”, qui ne place plus, contrairement à quasiment tous les autres médias “de journalistes”, une rédaction au centre de son architecture.

Network par photobunny  (cc)
Network par photobunny (cc)

C’est paradoxalement une innovation et un retour en arrière. C’est d’une part la préfiguration de l’entrée des médias dans l’ère de “l’entreprise en réseau”, décrite depuis des années par de fins observateurs tels que Jeremy Rifkin dans “L’âge de l’accès”, mais c’est aussi un retour aux sources du journalisme “historique”, puisque ce modèle d’organisation du média, très souple et décentralisé, réduit, en fait, surtout aux fonctions d’édition, était déjà celui… de La Gazette de Théophraste Renaudot, le premier journal français… au 17e siècle.

En commentaire de mon billet, Jean fait un parallèle entre E-Blogs et le “magazine européen” en ligne multilingue CaféBabel, qui existe depuis bientôt dix ans. Dont acte, certes, E-Blogs n’est pas le premier projet sur internet associant amateurs et professionnels, dans un média d’information européen en versions multilingues adaptées aux contextes locaux. Mais ce n’est pas là l’originalité que je pointais dans le projet E-Blogs.

L’ère des médias hybrides

Cafébabel est déjà d’une certaine manière un média hybride, E-Blogs apporte la dimension supplémentaire de “fédérer” des blogueurs, qui sont déjà eux-mêmes de petits médias, chacun à lui tout seul. Cette forme d’organisation fait voler en éclat la notion même de rédaction, que CaféBabel conservait, et qui reste aujourd’hui le principe majeur d’organisation de la plupart des médias, tous supports confondus.

Cathy Nivez, la responsable d’E-Blogs souligne de son côté en commentaire ce caractère hybride, justement, de son travail :

“Oui, je suis étonnée que personne n’ait eu cette démarche avant nous. Il y a tellement de contenus intéressants dans la blogosphère… Sans doute le ticket d’entrée est-il trop élevé pour les traductions ? Et faire lever la pâte à contenus à la mano est aussi un savoir-faire pas très new school.
Finalement avec E-Blogs : on marie les 2 savoir-faire : éditing old school appliqué à un contenu nouvelle génération.
Et tous les jours, on est étonnés du résultat. Ça fonctionne bien. Reste plus qu’à trouver notre audience, pour exister économiquement.”

Cette  hybridation blogueurs/journalistes, amateurs/professionnels, “vieux” métier/nouvelles formules, mérite qu’on s’y arrête un peu. Bien des médias en ligne aujourd’hui associent déjà des blogueurs à leurs sites, mais ils ne le font pas de la même manière qu’E-Blogs. Que ce soit sur les plateformes telles que LeMonde.fr, Libération, 20minutes, ou les pure players tels que Rue89, Slate ou Mediapart, il s’agit de blogueurs “embedded”, hébergés sous “l’ombrelle” du média, en marge du travail des journalistes avec lequel une barrière est maintenue (cette “barrière” est d’ailleurs plus ou moins claire pour les lecteurs, qui ne font pas forcément cette différence).

Dans ce contexte, la relation du blogueur à ce média qui l’héberge revient à une forme de vassalisation, qui, personnellement, ne me semble pas saine et confine à la récupération. En tout cas, elle maintient une frontière entre les différents contributeurs du site et établit une hiérarchisation des contenus uniquement basée sur une question de statut, et non de qualité éditoriale. Or il n’est pas si rare de trouver sur les sites de ces médias des billets de blogueurs de meilleure qualité que certains des articles de journalistes dument encartés !

Avec E-Blogs, cette ambiguïté n’existe pas : les blogueurs sont les rédacteurs, les journalistes se “cantonnent” au travail d’édition, cet “editing old school” de Cathy Nivez. 😉 On est bien là dans une démarche de coopération et non de récupération.

Cette formule me semble vraiment très intéressante. Elle revient à prendre le “meilleur des deux mondes”, en mettant de côté le moins bon. Au formatage, au suivisme, voire au manque d’indépendance, qui sont très souvent reprochés aux journalistes, on préfère la fraicheur et l’originalité des blogueurs. Mais l’amateurisme, le manque de rigueur ou de précision, que l’on peut aussi reprocher aux blogueurs, est tempéré par le “métier” d’édition du journaliste.

Certes, cette coopération demande qu’une relation de confiance s’installe et se maintienne. L’hybridation est un art délicat et toutes les greffes ne réussissent pas à prendre…

L’invention du média… sans rédaction

Le second point que je voudrais souligner, c’est la profonde originalité de cette organisation éclatée du média E-Blogs, qui fait l’impasse sur la notion même de rédaction constituée. Cette rédaction est pourtant au cœur du fonctionnement journalistique et des entreprises de presse. Elle est héritée de l’ère industrielle des premiers journaux quotidiens diffusés en masse et elle s’est transmise aux “nouveaux médias” qu’étaient en leur temps la radio et la télévision. Elle est transférée aujourd’hui en ligne dans les sites “de journalistes” toujours organisés selon ce principe, alors que les conditions techniques sur internet ne la rendent plus nécessaire et que, de toute façon, les conditions économiques ne permettent plus de la financer.

Le média E-Blogs, lui, s’organise de manière radicalement différente, avec un noyau constitué réduit à ses fonctions essentielles d’édition, toutes les autres fonctions étant reportée dans “un double nuage” qui environne le noyaux : un “nuage” de traducteurs professionnels free lance, auxquels ont fait appel selon les besoins, et un “nuage” plus grand de rédacteurs qui sont les blogueurs, produisant leurs contenus de leur côté, indépendamment du noyaux.

L’organisation du journal Vendredi, dont je souligne encore le parallèle avec la démarche d’E-blogs, tendait d’ailleurs elle aussi vers cette forme, qui était cette fois importée du net pour être réintroduite dans le papier.

Le modèle de “l’entreprise en réseau”

Cette forme d’organisation en réseau n’est en fait pas totalement inconnue dans la presse. C’est celle de certains grands groupes de la presse magazine publiant de nombreux titres grand public. Chacun des titres est piloté par une petite cellule, un “noyaux” de quelques personnes seulement, regroupant les fonctions éditoriales. Les fonctions économiques, techniques et industrielles (publicité, diffusion, production) sont sous-traitées au maximum, mutualisées entre les titres et pilotées depuis une “tour de contrôle”, qui se réserve les fonctions stratégiques. Et l’essentiel des fonctions de rédaction est dispersé dans un nuage de pigistes, qui peuvent travailler, occasionnellement ou régulièrement, pour plusieurs des titres du groupe.

Ce modèle est celui de “l’entreprise en réseau”, décrite par l’essayiste américain Jeremy Rifkin dans “L’âge de l’accès” (Editions La Découverte, 2000). Ce modèle d’organisation de l’entreprise a été forgé… à Hollywood, après les années cinquante, dans l’industrie culturelle des grands studios de cinéma, et depuis, il se propage peu à peu à d’autres secteurs économiques.

Dans les années 1940, les studios de cinéma étaient de très grosses structures, très intégrées verticalement, produisant à la chaine des films très stéréotypés en quantités industrielles. Tout à changé de nos jours : les studios ne produisent plus des films à la chaine sur une série limitée de “modèles” (les films “de genre”), mais des “blockbusters” à l’unité, chacun d’entre eux étant conçu comme un véritable prototype destiné à renouveler à chaque sortie l’expérience de l’utilisateur. Pour chaque film, le studio forme une équipe ad-hoc, en associant sur le projet les compétences extérieures qui lui sont spécifiquement nécessaires (la meilleure entreprise de costumes médiévaux, ou la meilleure entreprise d’effets spéciaux de science-fiction, etc.), ces entreprises spécialisées pouvant travailler sur plusieurs projets simultanément pour des studios différents…

“Why Every Business Will Be Like Show Business”

Jeremy Rifkin :

“L’approche hollywoodienne de l’organisation en réseau ouvre la voie d’une nouvelle économie fondée sur des réseaux sillonnant le cyberespace, tout comme l’organisation hiérarchique a contribué à la deuxième révolution industrielle des années vingt. Dans un article intitulé “Why Every Business Will Be Like Show Business” et publié par le magazine Inc., Joel Kotkin écrit :

Hollywood est passé d’une forme d’organisation verticale typique des grandes entreprises à un modèle qui constitue le meilleur exemple d’économie en réseau […]. Toutes les industries fondées essentiellement sur le savoir finiront pas adopter la même forme d’organisation allégée et atomisée. Il se trouve simplement que Hollywood joue le rôle d’avant-garde.”

Et Rifkin de pointer le développement des réseaux d’entreprises franchisées (McDonald), ou mieux encore ces entreprises sans usines telles que Nike, dont la structure se résume, dans la pratique, à ses seules “fonctions stratégiques” : associer un bureau d’étude (pour la conception des nouveaux produits) et un service markéting (pour assurer la promotion de la marque). Tout le reste est sous-traité !

L’impossible “transfert” en ligne des rédactions

Les journaux quotidiens en papier ne peuvent s’affranchir d’un mode d’organisation industriel intégré verticalement. Le travail s’organise selon une chaine de production de la rédaction à la fabrication, et il est très difficile d’externaliser grand chose. Mais sur internet, ce mode d’organisation n’est plus nécessaire et devient même un handicap. Pour les rédactions de journalistes, qui voient leur activité papier s’effondrer, la question d’un “transfert” sur internet devient un véritable défi.

Le New York Times indiquait récemment que le quart de ses recettes vient désormais d’internet… ce qui permet de financer seulement… le quart de l’effectif de sa rédaction de 1200 journalistes ! Pire, en termes d’audience, le journal est désormais talonné sur internet par le site HuffingtonPost, dont la rédaction ne compte que… 65 journalistes (et 6000 blogueurs !). Ça ne vous fait pas penser à quelque chose ?

La leçon de l’histoire, c’est que le HuffingtonPost est déjà un média hybride organisé en réseau, et qu’il a pu s’organiser ainsi parce qu’il est né sur internet. Pour ce qui est du New York Times, j’ai peur qu’il ne soit pas au bout de ses difficultés…

En France, il n’y a vraiment que LePost qui ait réussi cette hybridation et compris l’intérêt de travailler en coopération étroite avec les blogueurs de sa plateforme. Sauf que la qualité éditoriale est très loin d’être au rendez-vous (il ne faut pas se faire d’illusion non plus sur la qualité éditoriale du HuffingtonPost, d’ailleurs)…

Voilà, c’est dans ce paysage que s’inscrit aujourd’hui le lancement d’E-Blogs et voilà pourquoi l’idée même de ce projet me semble intéressante. Il ne lui reste plus désormais pour espérer le succès… que du travail. Il y a dans la blogosphère bien plus de richesse à exploiter que ce qu’on en voit à travers LePost ou le HuffingtonPost. Bonne chance et bon courage à l’équipe d’E-Blogs, à la recherche de ces pépites. 😉

Epilogue : retour aux sources

Le chercheur Denis Ruellan n’envisageait-il pas, dès 2007 un avenir du journalisme qui ressemble à ça ?

Le marché du travail du journalisme pourrait ainsi être segmenté en deux ensembles : à l’intérieur des entreprises, salariés, des régulateurs de contenus informationnels dont la production serait principalement externalisée, achetée à des auteurs, partiellement professionnalisés et soumis à une concurrence généralisée des sources et des publics. Dans cette hypothèse, le journalisme opèrerait un éternel retour à lui-même, aux conditions de sa naissance au XVIIe siècle quand Théophraste Renaudot, éditeur de la Gazette, entouré de quelques secrétaires de rédaction, trouvait ses nouvelles en ville auprès d’informateurs qui n’en étaient pas moins ses lecteurs.

8 Comments

  1. Merci Narvic, pour tous ces parallèles et rappels historiques (je n’avais pas pensé travailler comme à Hollywood mais why not !)
    Et merci pour ton enthousiasme sur le projet, un sentiment très partagé en interne chez E-Blogs ! J’ajouterai que oui : si il n’y a pas de noyau chez nous (au sens de la centralisation), il y a bien un ADN : les contenus des blogueurs. Le noyau biologique de notre projet part effectivement de la blogosphère. Les éditeurs (5 personnes pour 5 pays, 5 langues), puis les traducteurs (une trentaine en ce moment sur E-Blogs) sont l’enveloppe de la cellule, ce qui rend possible la connexion avec d’autres lecteurs. Ce qui rend l’organisme vivant…

    Comme tu dis, ce projet, c’est une greffe, les greffes, ça fonctionne si la relation fonctionne. On espère pouvoir fonctionner avec la blogosphère… pour longtemps !
    So long !

  2. Bonjour

    Je me permets simplement de vous signaler un autre média de qualité beaucoup plus vieux qui fonctionne sur ce principe (traducteurs, réseau, blogueurs-rédacteurs) depuis beaucoup plus longtemps. Je m’étonne d’ailleurs qu’il ne soit pas cité plus souvent.

    http://fr.globalvoicesonline.org/

    Au plaisir de vous lire

  3. @ Jean

    Global Voices est tout de même connu de quelques uns…

    Le site figure dans mon annuaire du web, sur ce blog, par exemple. 😉 Certains de ses fils RSS sont dans mon agrégateur, et je relève régulièrement certains billets liés aux médias et internet dans ma revue web. Certains de ses billets sont également régulièrement republiés sur le site ReadWriteWeb France…

    Il y a une différence de fond entre Global Voices et E-Blogs : Global Voices est un projet politique, qui vise au “rééquilibrage” de l’information mondiale apportée par les grands médias internationaux (c’est à dire, pour l’essentiel, ceux des grands pays industriels), en s’appuyant sur les blogs, dans les pays qui sont peu ou mal couverts par ces médias, ou qui subissent une forte censure locale. Global Voices ne s’intéresse donc pas, ou très peu, aux blogueurs d’Europe de l’Ouest (ou des USA).

    C’est une démarche très salutaire pour la liberté d’expression et d’information, et je la soutiens.

    Il me semble clair que’E-Blogs est un projet d’une toute autre nature. 😉

  4. @ Jean : oui, nous connaissons bien le projet Global Voices et sa branche française. Un très beau projet, très voisin de E-Blogs sur le plan de l’organisation, vous avez raison, mais avec un positionnement éditorial très différent. GV est une ONG qui milite pour la présence des minorités & des opprimés dans la conversation mondiale, en la traduisant sur internet… E-Blogs n’est pas un site militant, ni une ONG. Nous faisons la promotion des contenus diffusés par les blogs en Europe. Pour tout vous dire, nous connaissons bien GV France et nous travailons même avec eux… 😉

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