le salon

La relativité de l’information et la confiance perdue dans le journalisme

Remarquable réflexion de Paul Villach, sur Agoravox, sur la relativité du journalisme et de l’information, qui doit conduire à mettre en doute fortement les “dogmes de la théorie promotionnelle de l’information diffusée par les médias”. C’est la remise en cause de ce dogme, et non sa réaffirmation de principe, qui est pour lui la condition de la restauration de la crédibilité perdue des journalistes auprès des citoyens

C’est que Paul Villach ne prend pas pour argent comptant cette théorie d’autojustification du journalisme, construite et promue par les journalistes eux-mêmes, et qui prétend distinguer le “journalisme” de la “communication” (l’un supposé vertueux et l’autre douteux) :

(noir)Les termes de « communication » et d’ « information » ne sont devenus que les deux masques pour une même stratégie d’influence : le mot « communication » est celui des publicitaires et le mot « information », celui des journalistes.

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Cette réflexion rejoint largement la mienne sur les conditions de la survie – éventuelle – du journalisme. Vouloir maintenir cette distinction artificielle en espérant restaurer ainsi la crédibilité perdue des journalistes est un faux débat et une impasse. L’enjeu est ailleurs . La confiance a changé de nature : elle n’est plus instituée, elle se construit.

Les faits sont faits

Paul Villach pointe fort justement la faille béante de ce discours d’autopromotion
des journalistes, qui s’assignent à eux même rien moins qu’une mission d’intérêt général de protection de la démocratie (sans avoir d’ailleurs été mandaté par quiconque pour cela, si ce n’est par eux-mêmes). La mission du journaliste serait “d’intérêt général”, car il rendrait compte “des faits”. Ce qui le différencierait, bien entendu, du publicitaire, comme de tout autre porteur d’un intérêt particulier. “Les faits”, c’est de l’“information”, tout le reste, c’est de la “communication”

Le journaliste se prétendrait ainsi comme une sorte de scientifique de l’actualité, en mesure d’accéder à la réalité du fait en lui-même. Le fait est-il pourtant seulement accessible, dans l’absolu, et a fortiori dans le temps court de l’actualité ?

(noir)Quelle que soit sa bonne volonté et sa rigueur, le journaliste, pas plus que quiconque, ne saurait accéder à « un fait ». Il n’en a ni le temps ni les moyens. Même les scientifiques dans leurs laboratoires avec tous les protocoles d’observation et d’analyse dont ils disposent pendant des dizaines d’années, savent qu’ils ne peuvent au mieux que décrire une « représentation de la réalité ».

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La carte n’est pas le territoire

Contrairement à la prétention du journalisme, cet accès au fait ne saura jamais être rien d’autre qu’une approximation.

(noir)Sans doute, « le doute méthodique », le pluralisme des sources, le recoupement, l’analyse contradictoire permettent-ils une approche plus serrée du « fait » comme une asymptote tend vers l’abscisse ou l’ordonnée. Mais de même que celle-ci ne les rencontre jamais, de même « la représentation d’un fait » ne se confond jamais avec « le fait ». Et le journaliste a beau aller sur « le terrain »- ce mot qu’il affectionne tant – , il n’en rapporte jamais à chaque fois qu’ « une carte ». Et « la carte » ne sera jamais « le terrain » qu’elle représente.

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Si “l’information est un fait”, que l’usage de son “doute méthodique” par le journaliste permet de restituer, voilà le citoyen en confiance, invité à docilement admettre cette réalité. Le journaliste doute pour lui, il n’a plus lieu de douter lui-même.

Mais si “l’information est une représentation d’un fait”, passée à travers le prisme du regard d’un journaliste, l’attitude du citoyen se doit d’être tout autre : “dans ce cas, « le doute méthodique » de Descartes doit être la règle de conduite pour la formation et l’expression libres d’une opinion.”

Dans ces deux cas, le projet de société correspondant est bien différent et la place que sont appelés à y jouer les journalistes ne l’est pas moins.

Si le journaliste persiste à se vouloir le scientifique du fait d’actualité, il serait peut-être temps qu’ils donne aux citoyens quelques garanties sur sa méthodologie et son éthique. S’il reconnaît qu’il ne fournit qu’une représentation, il admet se soumettre à l’approche critique de son interlocuteur et se doit de justifier en permanence qu’il reste digne de la confiance que l’on place en lui de manière définitivement provisoire.

Pourquoi devrait-on avoir confiance dans les journalistes ?

Il existe deux réponses à cette question : car le label “journaliste inside” serait une garantie fiable d’un contenu répondant à un cahier des charges et des normes définies et approuvées, ou bien parce que l’on a pu soi-même vérifier par expérience et selon ses propres critères que le journaliste était digne de confiance…

Dans le premier cas, on ferait confiance au journaliste comme on fait confiance au médecin, à l’architecte ou l’avocat. La comparaison est-elle seulement valable ? Ces professions sont en effet réglementées : des conditions de compétence sont exigées à l’entrée, sur présentation des diplômes requis, des bonnes pratiques professionnelles et une déontologie sont codifiées, un ordre professionnel est institué pour en contrôler et sanctionner l’application, des recours sont disponibles pour l’usager qui aurait à se plaindre d’un manquement ou d’une défaillance.

Il est clair que le journalisme ne répond à aucune de ces conditions : aucun diplôme n’est exigé, aucune codification des pratiques professionnelles ni aucune déontologie ne s’imposent au journaliste, car il n’y a aucune instance de contrôle professionnelle, aucune sanction existante aux manquements déontologiques, et aucun recours pour l’usager insatisfait. Selon la formule de Denis Ruellan, le journalisme, c’est “le professionnalisme du flou”.

Quand bien même le journalisme opérerait une telle révolution professionnelle, en consentant à définir de manière précise les compétences techniques requises, à codifier les pratiques et les méthodologies professionnelles valables, à se plier à une déontologie impérative, contrôlée et sanctionnée, à se soumettre à des possibilités de recours des citoyens, serait-il en mesure de recouvrer la crédibilité perdue ?

Il n’y a plus de confiance instituée

On peut en douter, car toutes les professions soumises à un tel encadrement subissent elles aussi aujourd’hui les assauts du doute du citoyen, de l’usager ou du client. Engager le journalisme dans cette voie est une impasse, car il est confronté comme les autres dans notre société “post-moderne” à la délégitimation générale des toutes les élites et de tous les discours d’autorité.

Il faut admettre que la confiance ne peut plus aujourd’hui s’instituer, elle doit se construire, et s’entretenir, dans une relation interactive avec un interlocuteur qui ne lâche jamais une parcelle de son esprit critique et de sa propre faculté de juger.

Il n’y a plus dés lors de “culture du fait” qui tienne, plus de professionnalisme de l’information et d’éthique auto-affirmés, plus de “chiens de garde de la démocratie” auto-désignés. Il y a une relation de confiance à établir, par la preuve et dans le dialogue. C’est à cette condition que les journalistes reconstruiront une crédibilité, pièce par pièce, sous le regard et le contrôle permanent des citoyens.

Bien plus que de restaurer les conditions de viabilité économique des médias en pleine dislocation, bien plus que d’identifier les nouveaux rôles à jouer dans le nouveau monde de l’information redessiné par internet, il est là le défi de la survie du journalisme.

C’est une révolution culturelle que la plupart des journalistes ne sont pas aujourd’hui prêt à admettre, sans voir que c’est pourtant largement en s’y refusant qu’ils condamnent eux-mêmes leur profession à la disparition.

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22 Comments

  1. Entièrement d’accord avec toi. Ca fait des mois que je prends des gants avec les “grands noms” avec qui je bosse dans mon royaume fritier car je sais que le clash sera rude. Mais en fait, je suis de moins en moins convaincu qu’ils seront capables d’effectuer ce switch, tellement ils sont convaincus de détenir le monopole de la “factitude” et de l’analyse de celle-ci. Quand ce n’est pas la certitude d’avoir reçu la mission quasi divine de devoir “tirer les gens vers le haut”. Notion au nom de laquelle ils s’arrogent d’ailleurs le droit de prendre les mêmes gens pour des crétins fini les 3/4 du temps….

  2. Il me semble que M. Villach confond deux choses dans son texte: les “faits” et les arguments d’autorité. Dire à quelqu’un que la réalité existe n’induit pas forcément qu’il la gobe sans esprit critique. De même, dire qu’il n’y a que des représentations et pas de réalité, comme l’a fait le post-modernisme à son apogée, c’est encourager un doute destructeur pour lequel tout est opinion, et donc tout se vaut.

    Du coup, je rejoins vos conclusions mais pas le chemin que vous prenez pour y arriver. Tout citoyen doit exercer sa faculté critique sur les journaux et les médias en général: c’est une attitude très saine. Quant aux journalistes, ils ne peuvent effectivement conserver ou regagner la confiance de leur public qu’en se distinguant effectivement des communicants. Cela se fait par le croisement des sources, et une écriture qui montre ce travail et permet aux lecteurs d’exercer leur faculté critique.

    Bref, pas de confiance instituée: ils ne sont pas différents des communicants parce qu’ils sont journalistes, mais le sont parce qu’ils font oeuvre de journalistes. Mais pour que cette différence existe, il faut bien qu’il y ait une réalité à rapporter, et pas simplement des opinions qui se valent toutes. Si c’était le cas, alors le journalisme ne servirait à rien.

  3. @ Nicolas

    Je ne suis pas en accord avec la thèse assez répandue selon laquelle admettre que la réalité n’est accessible qu’à travers des représentations conduirait en quoi que ce soit à encourager un doute “destructeur”, et ravalerait tout à des opinions qui se valent toutes.

    La position post-moderne ne détruit pas le savoir, elle relativise les conditions de l’accès à la connaissance. Relativiser n’est pas détruire. Ce doute n’est pas destructeur, il est au contraire constructif. Ce n’est pas parce que l’eau ne permet pas de bâtir des fondations stables et pérennes que ça nous empêche de nager et les navires de flotter.

    Il s’agit de remplacer des institutions par des processus. Et il convient de le faire dans tous les domaines. Le post-modernisme est donc loin, à mon avis, d’avoir encore atteint son apogée…

    Ça conduit, comme l’on fait les physiciens depuis un siècle, avec la physique quantique, à remettre en cause cette notion de fait, la possibilité même d’un accès direct à la connaissance. Certaines réalités sont fondamentalement “indécidables” et ne peuvent être scientifiquement abordées que par des statistiques probabilistes. Ça n’a pas détruit la physique pour autant, bien au contraire.

    Les mathématiques ont opéré la même mutation, en renonçant fondamentalement, avec Gödel, à la “complétude”, ce qui est une manière de dire que les mathématiques ne sont pas – et ne seront jamais – en mesure de rendre compte de la réalité de manière complète.

    La philosophie, avec Wittgenstein, fait le même travail. Et l’art, depuis Marcel Duchamp, en a pris acte.

    Je conçois la difficulté intellectuelle a pénétrer dans un tel monde, et je comprends les résistances qui s’expriment. Il faut du temps et de la patience pour vaincre la peur de l’eau et apprendre à nager à ceux qui ont toujours vécu sur la terre ferme. 😉

  4. Nicolas “dire qu’il n’y a que des représentations et pas de réalité, comme l’a fait le post-modernisme à son apogée, c’est encourager un doute destructeur pour lequel tout est opinion, et donc tout se vaut.”

    Ben oui tout se vaut. Toutes les interprétations sont également valables A-PRIORI.

    Simplement certaines nous sont utiles, d’autres non. C’est la seule différence.

    Prenons un exemple : la crise financière.

    Les marxistes nous disent : ah, vous voyez, le capitalisme est intrinsèquement pourri. Il faut changer de système.

    Les libéraux disent : Mais non, c’est juste une crise passagère comme le capitalisme en a toujours connu de temps en temps. Voyez 1929. Le système est reparti ensuite de plus belle.

    Qui a raison ? Ces deux interprétations se valent A-PRIORI. Il n’est pas du tout destructeur de douter et de réfléchir laquelle choisir. Car une seule aura de la valeur : celle qui sauvera notre économie. C’est celle-là qui nous sera utile.

  5. @ La Mouche

    Mon idée est même d’aller un petit peu plus loin que ça…

    Ce n’est pas juste confronter des théories pour déterminer, en conscience, laquelle est la bonne…

    Il n’y a pas de bonne théorie. Il n’y a que des théories… qui sont utiles pour essayer de comprendre le monde, mais elles ne sont toutes que des outils. On les utilise selon les circonstances.

    Et tous les outils ne se valent pas, même – et surtout – a priori. Car il n’y a pas d’a priori : il y a toujours eu quelque chose avant. Et il n’y a pas d’a posteriori non plus, car il y aura toujours quelque chose après…

    Cette idée n’est pas neuve du tout. Il me semble qu’un certain Héraclite disait déjà dans l’Antiquité : “On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve”

    Un certain Protagoras ne disait-il pas, peu après : “L’homme est la mesure de toutes choses”

    Il faudra que je vous fasse part un jour de ma propre théorie du journalisme post moderne, qui se nourrit aux meilleures sources de la sagesse antique… (je parle très mal l’anglais contemporain, mais je lis toujours bien le grec ancien) B-)

  6. Gödel, Wittgenstein et Duchamp, on va loin avec Narvic 😉 C’est le genre de références qu’on ne trouve pas partout, et ça fait du bien de voir que l’on peut raisonner en “meta” dans un blog (sans pédance, ce qui est encore mieux).

    Quitte à faire mon pénible, la citation est peut-être de Protagoras, elle n’est que rapportée par Platon. Voilà qui relativise encore la pensée du sophiste, déjà elle-même sujette à interprétations…

    J’ai très hâte de lire les considérations post-modernes sur le journalisme, d’autant plus si elles sont fondées sur des sources grecques antiques. J’amènerai mon os 😀 (comprenne qui pourra).

    Je reste très étonné de lire beaucoup sur les “faits”, et de voir très peu d’autres termes (probablement soigneusement évités) comme “réalité” (venue tardivement en commentaire) et “vérité” employés. Est-ce un choix ?

    Et puisqu’on est dans les citations, j’y vais de la mienne : “La réalité, c’est ce qui continue d’exister quand on refuse d’y croire” (bien entendu, d’un des plus célèbres paranos psychotiques : Philip K. Dick).

  7. Bonjour Narvic,
    Merci d’avoir attiré notre attention sur cet article et merci pour le vôtre qui est excellent. Je ne vous surprendrais pas en vous disant que je ne partage pas tout à fait ces opinions, du moins pas pour l’instant, mais je ne suis qu’à l’aube de la réflexion sur mon métier que j’ai eu la folie d’entreprendre 😉
    Théoriquement, la thèse se tient et les arguments sont recevables. Difficile en effet de distinguer journalisme et communication, et sur ce terrain le rattachement aux faits ne nous aide pas car ceux-ci existent dans les deux cas, simplement, ils ne sont pas observés de la même manière. Le communiquant les enjolive, le journaliste tente de les comprendre, de les évaluer et d’en rendre compte.
    Cela étant, sur le terrain, la distinction, difficile à théoriser, est plus simple à observer. Or je suis une fervente empiriste. Imaginons une entreprise qui me dit “je suis la meilleure du monde”. Fort bien, j’écoute, je prends des notes, sous le regard ravi du chargé de communication. De retour au bureau, je compare ces informations avec celles dont je dispose, je vérifie que le nouveau produit est inédit, que la boite est la première sur son marché, etc. A partir de là, l’image idéale du communicant se modifie et je suis en mesure d’apporter un message un peu plus fidèle ou lecteur. De fait, je mesure alors assez bien l’écart que j’ai tenté de corriger entre la présentation qui m’a été faite et la réalité moins séduisante. Il n’y a en effet pas d’opposition entre des soi-disants faits et de la communication mais une différence de regard, d’analyse de ces faits.
    De sorte que je plaiderais personnellement, compte-tenu de l’invasion de la com’ dans la presse et de la publicité dans nos vies qui participent ensemble d’une vision que je trouve décalée du monde, pour le développement d’un journalisme systématiquement critique de la com’, s’employant autant que faire se peut à la démonter pour mettre à jour son fonctionnement.
    J’ignore si c’est réalisable et encore plus si j’ai raison ou tort, je réfléchis tout haut, grâce aux sujets intéressants que vous soulevez et serais heureuse de recueillir votre avis 😉

  8. @ Aliocha

    Il y a bien quelque chose de paradoxal dans la manière dont le journalisme prétend décrire la réalité : il serait capable, lui, de s’extraire de l’influence des intérêts particuliers, voire de sa propre subjectivité, et d’approcher (même s’il ne prétend pas l’atteindre tout à fait) une certaine forme d’objectivité.

    Et quels moyens met-il en oeuvre pour y parvenir ? De lourdes techniques et méthodologies scientifiques, patiemment construites par une “communauté scientifique”, critiquées, évaluées, éprouvées et finalement validées par des observations ou des expérimentations répondant à des normes claires et précises ?

    Pas du tout. Le journaliste met en avant sa propre expérience, son “métier”, son “flair”, ses tâtonnements, sa bonne foi. Bref, comme vous le dites vous mêmes : du pur empirisme.

    La seule garantie qui reste pour l’usager de l’information, c’est donc la bonne foi…

    Sans aborder le fait que certains “communicants” sont eux aussi de bonne foi (et croient vraiment aux qualités du produit qu’ils vantent), tout l’édifice du journalisme repose bel et bien sur une pétition de principe : les journalistes font oeuvre d’intérêt général et accèdent à la réalité des faits… car ils sont de bonne foi.

    Ça sent à peine le sophisme… 😉

    Il y a bien une profonde contradiction dans le discours des journalistes sur leur propre métier, et sur leur justification sociale : c’est un art ou une technique ?

    Si c’est une technique, elle se codifie, et la profession s’organise en conséquence, ce qu’elle a toujours refusé de faire. Si c’est un art, il peut – peut-être – accéder à une forme de vérité, mais c’est à travers la subjectivité assumée.

    Le fait que le journalisme (comme profession) entende manifestement rester dans cette ambiguïté est, à mon avis, l’une des sources de son discrédit : quoiqu’ils en disent, les journalistes ne sont pas clairs ! Ce qui ne plaide pas pour la bonne foi.

    Puisque tout repose sur la bonne foi, il revient aux usagers de l’information de faire le tri eux-mêmes entre les journalistes, un par un, pour tenter de se faire une idée de leur honnêteté, transparence, sincérité…

    Et c’est exactement ce que font les gens : la profession, comme ensemble, est pour eux fondamentalement douteuse, mais certains journalistes, à titre individuel, se voient reconnaître, à l’usage, un certain crédit…

    Vu sous cet angle, il n’y a plus d’obstacle à ce que l’on accorde le même crédit à certains communicants de bonne foi, comme à certains blogueurs de bonne foi !

    Ma conclusion de tout ça, c’est que ce “journalisme flou” (c’est à dire la manière dont s’est construite cette profession au cours du 20e siècle) ne tient plus du tout aujourd’hui.

    A vouloir rester dans cet entre deux, entre une institution, qui se refuse pourtant à être réellement institutée (et en tenant compte que toutes les institutions sont remises en cause aujourd’hui), et une pratique subjective, le journalisme est menacé d’implosion.

    Plus ça va, plus le grand écart devient intenable, et certains journalistes commencent à faire des choix : basculer, plus ou moins clairement dans la “communication” (infotainement, people, publi-rédactionnel…), ou se replier sur la subjectivité, pour conserver la sincérité (journalisme d’opinion, de témoignage, et… les blogs !)…

  9. Mmmmh, la mécanique quantique n’est pas du tout dans une position de relativisme moral ni philosophique.

    Faut reprendre l’excellent Wikipedia.

    “la mécanique quantique fixe un cadre mathématique cohérent qui a permis de remédier à tous les désaccords entre certains résultats expérimentaux mis en évidence à la fin du xixe siècle et les prédictions théoriques correspondantes de la physique classique.”

    Il n’y a donc pas “plusieurs façons” d’aborder le niveau des particules, ce qui serait une position tirée du relativisme moral ou philosophique, mais bien une seule, ce qui écarte comme d’habitude, en science, en fin de partie, toute place non au doute mais au flou (ce qui est important) 🙂

    Si on voulait trouver un exemple qui se rapprocherait en science dure du “relativisme” ce seraient les travaux philosophiques d’Ilya Prigogine, qui ne parlent pas forcément en faveur d’un relativisme, mais qui sont une attaque en règle du déterminisme et des certitudes (ce qui est un début).
    Hélas, la pensée de Prigogine est bien isolée/minoritaire dans le monde scientifique même celui des quanta.

    Quant au relativisme moral, ou philosophique, comme le dit Versac, poussé à bout dans sa logique, il est effectivement destructeur.

    Car sans absolu, il n’y a de valeurs qui tiennent et c’est la porte ouverte pour une société à l’individualisme le plus poussé.

    Un individualisme qui donne par exemple naissance à la dernière crise financière que nous venons de connaître. Et là, ce n’est pas un système qui a failli, mais bien des personnes.

  10. @ Django

    Je me suis peut-être mal fait comprendre : je ne confond pas les concepts scientifiques et philosophiques. Je souligne qu’au cours du 20e siècle les sciences, les mathématiques, la philosophie et l’art, ont remis en cause – chacun dans leurs domaines – leurs propres fondements.

    Au point que la possibilité même de ces fondements apparaisse aujourd’hui quelque peu instable.

    Pour moi, ça n’est pas destructeur : je reprends ma métaphore de l’eau. Là où l’on décrit (depuis l’Antiquité) la réalité comme une terre ferme, sur laquelle on construit l’édifice de la connaissance et les valeurs morales, je la vois comme un fleuve, sur lequel on flotte, ou dans lequel on nage…

    Ça ne conduit pas à l’individualisme absolu : nous sommes tous dans le même bain. 😉

  11. Si le journaliste était ou pouvait toujours se fixer cette ligne de conduite, la confiance ne serait pas perdue, même si la “relativité” resterait toute entière 🙂

    “Entrez dans un journal, courez après les faits divers vous m’entendez ? Je ne suis pas fou. Les faits divers ! Le plongeon dans la fosse commune ! Rien d’autres ne vous décrassera. Démenez-vous du matin au soir, ne manquez pas un accident, pas un suicide, pas un procès, pas un drame mondain, pas un crime de lupanar ! Ouvrez les yeux, regardez tout ce qu’une civilisation charrie derrière elle, le bon, le mauvais, l’insoupçonné, l’inventable ! Et peut-être qu’après ça vous pourrez vous permettre de dire quelque chose sur les hommes, sur la société – sur vous.”

    Extrait des Thibault dans lequel Martin du Gard s’est inspiré de Lazareff pour son personnage de journaliste.

  12. @narvic: Au fond, je ne vois pas pourquoi la communication remettrait en cause le journalisme. Elle l’attaque, elle l’abîme, elle en nie l’existence, et finalement elle parvient à ses fins puisque les journalistes ne savent plus qui ils sont ni exactement, ce qu’ils font et encore moins à quoi ils servent. Sinistre victoire !
    Quant à la difficulté de distinguer journalisme et communication, ce sont les limites bien connues de la théorisation, quand on n’y arrive pas, on remet en cause l’existence même de l’objet qu’on étudie au lieu d’envisager simplement qu’on ne parvient peut-être pas à “penser” l’objet comme il le faudrait. Pourtant le journalisme existe quoiqu’on en dise et au fond je n’entends pas concourir au triomphe de la communication en doutant de mon métier au seul motif que ses frontières deviendraient ténues avec d’autres disciplines.
    En réalité, le vrai sujet c’est qu’il devient urgent d’adopter officiellement une déontologie et des règles professionnelles et de prévoir un système de sanction en cas de violation. La plupart des grandes professions type avocats, notaires, experts-comptables et j’en passe se sont construites sur leur déontologie, c’est leur colonne vertébrale, leur identité, ce qui les rassemble et ce qui les soude. Il suffirait que nous fassions de même et la frontière entre communication et journalisme deviendrait immédiatement évidente. Sans compter qu’elle serait bien gardée. Alors peut-être parviendrions-nous à théoriser le journalisme, mais il me semble que cela ne serait plus très important.

  13. @ Aliocha

    L’organisation du journalisme comme profession instituée ? Le projet d’ordre professionnel remonte au moins à 1935. S’il n’a jamais abouti, c’est que les journalistes l’ont refusé.

    Maintenant? Pour moi, il est trop tard. Ça n’aboutirait qu’à instituer un journalisme officiel, qui ne recréerait pas la confiance.

    La confiance, aujourd’hui, ne se reconstruit que dans la proximité, sur un pied d’égalité, et par l’interactivité…

  14. @narvic : La proximité ? Mais avec quoi ? et l’égalité de qui avec qui ? En quoi cela nous distinguera mieux de la communication ? L’adoption par l’ensemble des journalistes d’une déontologie commune ainsi que d’un système de sanction en cas de violation des règles me parait le préalable indispensable au retour à la confiance. C’est en tout cas ainsi que fonctionnent la totalité des professions sensibles qui ont un rôle à jouer d’utilité publique. Que la notion d’ordre soit dépassée, c’est possible, reste celle d’associations professionnelles regroupant les journalistes sur la même base que celle permettant de bénéficier de la carte de presse, en imposant en plus l’adhésion à une charte de déontologie. Quand on y pense, il est quand même assez fou que nous soyons la seule profession non régulée alors que l’on prétend que nous serions le 4ème pouvoir et alors également que l’éthique se diffuse dans tous les compartiments de l’économie.

  15. 1- Je ne confonds nullement, comme vous le prétendez, “les faits ” et “les arguments d’autorité”.
    Un argument d’autorité est un leurre avec des propriétés précises.

    2- Un autre leurre est de croire que l’on accède aux “faits”, comme l’inculque l’École depuis l’enfance. C’est bien là un argument d’autorité qui a reçu de l’École une validation du seul fait qu’elle exerce une autorité, bien que l’expérimentation la contredise.

    3- Par nos médias (les cinq sens, les mots, les images, les silences, le cadre de référence), nous n’accédons qu’à des “représentations de la réalité” : nous n’accédons qu’à des “cartes” et non au “terrain” lui-même.

    4- Cela ne veut pas dire qu’elles se valent toutes, contrairement à ce que vous affirmez gratuitement pour votre démonstration. Il en est qui sont plus proches de la réalité que d’autres, selon l’image d’une courbe asymptote qui court de l’ordonnée du” sujet” à l’abscisse de “la réalité”, en s’en approchant sans jamais les rencontrer.

    Je vous mets en garde en passant contre “une représentation de notre époque”, appelée selon un mot à la mode, on ne sait trop pourquoi , “post-modernisme”. Comment appellerez-vous l’époque qui va suivre ? Voilà une représentation de la réalité plus proche du “sujet” que de “la réalité”. Ce sujet n’a-t-il pas la nostalgie d’une époque antérieure que la même mode caractérise par un curieux euphémisme, “les grands récits” pour masquer les idéologies messianiques qui ont ravagé les siècles passés ?

    5- Il est temps que les médias abandonnent leur théorie promotionnelle de l’information qui les discréditent.

    6- Je vous renvoie à un nouvel article que je viens de publier ce jeudi 27 novembre 2008
    « Le culot ! Edwy Plenel, sur Radio Suisse Romande, fait des journalistes les « dépositaires d’un droit de savoir des citoyens. » !
    Voici le lien de cet article :
    http://www.AgoraVox.fr/article.php3?id_article=47918
    Cordialement,
    Paul Villach (AGORAVOX)

  16. L’exemple que vous prenez pour tenter d’opposer information et communication, n’est pas complet.
    Vous réfléchissez en apesanteur, c’est à dire hors des contraintes inexorables qui s’exercent sur l’information.
    Si on revient sur terre, voici une de ces contraintes : les moyens de diffusion, et en particulier financiers.
    Que se passe-t-il si l’entreprise que vous avez étudiée, est un des annonceurs de votre journal ou de votre chaîne ? Paul Villach

  17. Vous pouvez proclamer tous les codes normatifs que vous voulez, civil, pénal ou déontologique.
    On sait qu’il arrive à ceux qui s’en réclament, de les transgresser. L’erreur est humaine !

    Cela ne change donc rien à la qualité de l’information disponible du point de vue du récepteur. Paul Villach

  18. Ce qui se passe dans ce cas-là n’est pas mon problème en tant que journaliste. Et vous le savez fort bien, c’est éventuellement le problème de la direction. Qu’elle vienne m’en parler et je lui opposerai mon code de déontologie. Vous souriez ? Je m’en doute, mais permettez-moi de sourire aussi quand je vois que les critiques contre la presse de la part de tous ceux qui veulent la voir disparaître viennent tantôt de son mépris de la déontologie, tantôt de son invocation de la déontologie au mépris de soi-disant contraintes matérielles. Il faudrait savoir, non ? Pour ce qui me concerne, je parviens aisément à réconcilier les deux comme le font aussi les fonds d’investissement éthiques et une bonne partie des grands groupes cotés. En admettant que l’éthique est la grande valeur marchande de demain et que plus le temps passe moins on peut s’offrir le risque d’être pris en défaut sur ce sujet. Cela signifie aujourd’hui une perte de valeur, demain, cela pourrait signer la ruine de très grandes marques mondiales. Souvenez-vous de la chute d’Andersen : 80 000 personnes dans le monde, 1 siècle d’existence, une réputation d’excellence inégalée dans l’univers du conseil. Rayé de la carte, en quelques mois, parce que le bureau américain avait certifié les comptes d’une entreprise vérolée, Enron. A ma connaissance, personne ne s’est vraiment appesanti sur cet exemple, il est pourtant riche d’enseignements…

  19. Je n’ai jamais prétendu qu’un code d’éthique était une réponse infaillible à tous les risques déontologiques. Ce serait absurde. Toutes les professions libérales sont là pour démontrer le contraire, sans compter les banques. Mais il est clair que cela tire tout le monde par le haut qu’on le veuille ou non. J’ajoute que ce serait dissuasif vis à vis de mon amie la com’ qui commence sérieusement à déraper et ne fait même plus semblant de respecter nos règles professionnelles. Enfin, ce serait un lien idéentitaire très fort pour les journalistes. Ils en ont particulièrement besoin en ce moment face aux difficultés économiques et aux attaques qu’ils subissent.
    Au fond je vais vous dire, ce qui me distingue de la plupart de ceux qui ne croient plus au journalisme et annoncent sa disparition, c’est qu’au lieu de regarder ce qui ne va pas, je me concentre sur ce qu’il faudrait faire pour que cela aille mieux. Ce n’est en rien chez moi de la naïveté, c’est une démarche intellectuelle forcée qui me parait plus positive et c’est aussi le fait d’un amour profond de mon métier. Il me semble que quelque soit son état, il mérite un minimum de confiance et de respect, il mérite aussi qu’on se batte pour lui.

  20. Que ça ne soit pas votre problème…, il risque tôt ou tard de l’être malgré vous, ne serait-ce que parce que la direction vous mettra devant le dilemme : ou vous vous soumettez ou on vous écarte.

    Il n’est pas question de mettre en cause votre générosité ou votre bonne volonté. Mais du point de vue du récepteur qui reste le mien, s’il se trouve des héros ici et là pour tenir tête, il se trouve – c’est la courbe de Gauss – beaucoup plus de gens pour ne prendre aucun risque et se soumettre.

    Les déclarations de principe à la Plenel n’offrent donc aucune garantie quant à la qualité de l’information attendue. Paul Villach

  21. Je partage votre point de vue ! En dénonçant comme je le fais “la théorie promotionnelle de l’information” que répandent sans cesse les médias, j’ai conscience de travailler à dégager un terrain d’entente entre médias et récepteurs.

    Que les médias cessent de faire croire à la lune, qu’ils admettent de reconnaître les contraintes qui s’exercent sur l’information, au lieu de se croire les “dépositaires du droit de savoir des citoyens”, comme le dit Plenel dans son interview sur Radio Suisse Romande, que je critique aujourd’hui sur AGORAVOX ! Paul Villach

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