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De Laurence Ferrari, du journalisme présentable et du show business de l’info

Pourrait-on confier la présentation du journal de 20h d’une grande chaîne de télévision à un ou une journaliste moche ? Les trois récentes recrues des JT de 20h de TF1 et France2 (Harry Roselmack, Laurence Ferrari et Marie Drucker) semblent indiquer le contraire.

On en est même à se demander ce qui pèse le plus lourd dans le choix de leurs recruteurs : le casting ou le cv professionnel ? Un présentateur de journal ne se doit-il pas d’être avant tout… présentable ? Est-il encore un journaliste ou bien n’est-il pas surtout… une tête de gondole, dont on attend qu’elle joue un rôle de star et de people dans le show business de l’info télévisée ?

Les poursuites engagées par Laurence Ferrari contre le magazine Lyon Mag pour atteinte à sa vie privée, à la suite d’une interview de son propre père révélant un secret de famille remontant à son enfance, annonce clairement la couleur : ces journalistes-stars de la télévision sont passés dans le monde du people au côté des vedettes du cinéma, de la chanson, et de la téléréalité, et sont aujourd’hui confrontés au même problème, à la même tension entre la sur-exposition médiatique de l’intimité exigée par la fonction elle-même, et la protection de la vie privée. Il y a un prix à payer à la starification et la peopolisation du journalisme…

Laurence Ferrari n’est certainement pas naïve, et ne peut ignorer cet état de fait. Son arrivée au JT de TF1 est un “événement médiatique” traité par les médias avant tout sous l’angle “people”. Régis Soubrouillard le relève sur Marianne2 :

(noir)Toute la presse, ou presque, s’en est émue. De Voici au Monde. C’est dire l’importance de l’enjeu. Pas grand-chose à retenir de ces innombrables articles consacrés à la nouvelle fonction de Laurence Ferrari, souvent centrées sur sa seule personne.

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Renaud Revel, de L’Express, sur son blog, ou Jean-Michel Maire, pour Le Figaro, fournissent deux beaux exemple de ce traitement quasi purement people du sujet (personnalisation à outrance dans le registre intime et émotionnel, références constantes à l’apparence, physique ou vestimentaire…).

Juste par contraste, on opposera le traitement totalement non people – et qu’on osera même qualifier de “journalistique” – du même sujet par Emmanuel Berretta, du Point, sur son blog Media 2.0 :

“Laurence Ferrari-David Pujadas : radiographie d’un premier face-à-face”
“Le million perdu du JT de Laurence Ferrari”

Alors Laurence Ferrari, tout comme Harry Roselmack ou Marie Drucker, pourront toujours tenter de se consoler en s’efforçant de croire que leurs qualités professionnelles ont été déterminantes dans le choix de leurs recruteurs, il leur suffit de mettre un pied dans la rue sans lunettes noires pour être démentis aussitôt. Jean-Michel Maire le dit sans détours dans Le Figaro : “ses derniers galons de star”, constituaient pour Laurence Ferrari les “impératifs pour accéder au fauteuil du «20 heures» le plus regardé d’Europe”.

Un journalisme de show business

Comment ne pas penser en effet que son recruteur attend d’elle qu’elle séduise bien plus qu’elle n’informe, et qu’il capitalise sur les retombées promotionnelles pour l’audience de sa chaîne de la couverture médiatique accordée à ces people et de la notoriété auprès du public qu’elle entraîne ?

Cette transition vers un journalisme de show business n’est certes pas tout à fait récente, elle est à l’oeuvre depuis les années 70 en Europe, nous rappelle Jérôme Bourdon dans cet excellent article sur “L’américanisation invisible des télévisions européennes”. Cette américanisation aura été largement vécue comme un repoussoir en Europe et elle aura dû vaincre de profondes réticences pour s’imposer face au modèle de télévision “de service public”.

(noir)La façon dont le journal doit être présenté, par qui, avec quelle proportion d’images, est aussi un sujet de débat, qui, pour l’essentiel, vient à son terme au milieu des années 1970, avec l’avènement de l’anchorman. (“homme ancre”, c’est à dire le présentateur). (…)

(noir)En Europe, au début, il n’y a que rarement des présentateurs visibles à l’écran. Quand il y en a, ils se succèdent, y compris au sein d’une même édition. Enfin, ils n’ont qu’exceptionnellement la responsabilité du journal. On se trouve donc aux antipodes du système américain. En Italie, en Espagne, des speakers anonymes, qui ne sont pas journalistes, lisent les nouvelles comme ils le font à la radio. Parfois ces speakers sont invisibles à l’écran (comme dans les actualités cinématographiques). Le journaliste a pour tâche d’aller à la recherche de l’information, de préparer le texte, mais pas d’établir une relation avec le public. Il y a plusieurs explications à cela. Partout, un élément commun : le refus du star-system, qui paraît incompatible avec le sérieux et la neutralité de l’information. La BBC donne l’exemple de ce refus (…). C’est dans les années 1970 que les télévisions européennes adoptent le modèle qui est maintenant familier aux spectateurs du monde entier.

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L’évolution vers le “star-system” à l’américaine des présentateurs de l’information à la télévision est arrivée quasiment à son terme aujourd’hui en Europe. Ne reste peut-être qu’une petite différence : le salaire de ces stars. Si les vedettes françaises du 20 heures restent très discrètes sur le montant de leurs émoluments, on croit savoir qu’on n’a pas encore atteint le tarif américain et les 15 millions de dollars annuels d’une Katie Couric, présentatrice du journal du soir sur CBS, par exemple…

Il y a quelque chose qui m’apparaît presque vain, ou même contradictoire, de la part de Laurence Ferrari dans cette tentative de protéger sa vie privée de la curiosité du public : faire comme s’il importait encore qu’elle soit journaliste, alors qu’elle appartient déjà tout entière au monde du show business. C’est ça le job…

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