le salon

De la paupérisation du journalisme

Petit extrait de mes lectures, en passant (on est très loin d’internet dans ce billet, mais la crise du journalisme s’étant à tous ses domaines…).

Dans son dernier livre “Après la démocratie”, l’historien, démographe et sociologue Emmanuel Todd, consacre un passage à l’évolution sociologique récente de la catégorie socio-professionnelle des journalistes et à ses conséquences politiques, à titre d’illustration de la situation globale aujourd’hui des classes moyennes supérieures.

La ligne de fracture générationnelle qui traverse aujourd’hui le journalisme caractérise en réalité l’ensemble des classes moyennes supérieures, dont la partie la plus jeune est en train de basculer politiquement. Quand les plus anciens restent favorables à la globalisation de l’économie mondiale sous l’égide du libre-échange généralisé, les plus jeunes, fortement éduqués mais vivant un réel déclassement social à travers leur appauvrissement économique, “changent de camp” et rejoignent aujourd’hui les classes moyennes et populaires dans un refus politique qui ne cesse de monter dans la société, qui s’est exprimé dans le non au traité de Maastricht puis le rejet du Référendum européen.

(noir)La profession de journaliste, au coeur du système culturel actuel, est particulièrement intéressante à étudier d’un point de vue sociologique. Le journalisme est l’une des professions phares de l’individualisme triomphant : signer un article fait échapper à l’anonymat. Le métier, on l’a vu, met en scène la mort des idéologies : par opportunisme ou parce qu’ils éprouvent un attachement particulier à la vérité, les journalistes passent d’un organe de presse à l’autre, en se jouant des clivages partisans.

(noir)On ne s’étonnera donc pas que leur nombre ait énormément augmenté durant les dernières décennies : de 16.619 en 1980 à 36.148 en 2004, si l’on s’en tient au nombre de détenteurs d’une carte de presse. Les nouveaux journalistes ont en France, comme en Grande-Bretagne un niveau d’études très supérieur à celui de leurs aînés. Dès 1988, près de 40% d’entre eux étaient titulaires d’un diplôme de niveau Bac + 3 ou Bac + 4, et 18% Bac + 5 ou davantage. Les niveaux de revenu en revanche évoluent dans l’autre sens, à la baisse. Les jeunes journalistes évidemment sont désormais une catégorie surexploitée. Environ 80% des nouveaux emplois se créent ans le secteur Internet de la profession où, si on laisse de côté les stages, le salaire d’un débutant ne dépasse pas 1.000 ou 1.200 euros par mois, soit 12.200 à 14.400 euros par an. Nous sommes ici très loin du grand capital, et très au dessous du salaire moyen de l’ensemble du secteur privé. A l’éclatement des revenus répond, sur le plan politique, une division de l’opinion : en 1992, lors du référendum sur le traité de Maastricht, l’ensemble des journalistes suivit les éditorialistes qui appelaient massivement à voter oui. En 2005, lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, les directeurs de journaux et les éditorialistes de plus de cinquante ans, imperturbablement, continuaient de prêcher l’acceptation, mais une très large majorité de jeunes journalistes étaient favorables au non. Cette opposition est lourde de signification parce qu’elle n’exprime pas simplement un conflit de génération ; les patrons de presse n’existent plus que par la grâce des propriétaires, et ce conflit en recouvre un autre, qui monte, entre capital et travail.

(noir)L’erreur la plus grave que commettraient les prospectivistes serait de ne pas reconnaître que le véritable moteur des basculement révolutionnaires ou, plus calmement, des bouleversement de la structure sociale est toujours logé dans les classes moyennes, centre de gravité au sein duquel se définit et s’organise idéologiquement l’opposition au système ancien et la définition d’un système nouveau. Le monde populaire participe évidemment, mais laissé à ses propres forces, il est incapable de renverser le pouvoir en place. Les vrais conflits de classes opposent toujours les classes moyennes à des classes supérieures, le peuple servant aux premières de masse de manoeuvre contre les secondes.

(noir)Emmanuel Todd, Après la démocratie”, 2008, Gallimard.

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Je poursuis la lecture de cet essai passionnant. Mais je n’ai pas résisté à l’envie de vous faire partager en court de route ce passage directement lié aux sujets qui me préoccupent sur ce blog. Ce livre d’Emmanuel Todd est un avertissement, sur un ton plutôt grave, et son titre est à prendre au pied de la lettre. “Notre société est en crise, menacée de tourner mal, dans le sens de l’appauvrissement, de l’inégalité, de la violence, d’une véritable régression culturelle”, prévient-il en introduction. J’y reviendrai dès que je peux…

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2 Comments

  1. Ou alors il s’agit d’une différenciation générationnelle et la globalisation assimilée de l’économie (quasiment sans aucun libre-échange dans els faits), ne correspond plus à un progressisme. C’est possible aussi. C’est à dire que le capitalisme (est-ce vraiment une surprise ?) est sans doute un conservatisme et que même dans les classes supérieures (oui, malgré tout il y a parfois changement de génération là aussi) il y a basculement idéologique.

    Après que ces conflits de génération ne se retrouvent pas au niveau politique c’est autre chose. Mais on voit quand même que c’est compliqé au PS entre ceux qui se basent sur un ancien clivage et ceux qui veulent en redéfinir les contours. Derrière il y a l’idée d’une mondialisation esxtrêmement restreinte (qui ne semble plus fonctionner) et celle d’une multilatéralité nécessairement articulée autour de la localité. Le “bobo”, comme figure de la traîtrise pour tout le monde, montre bien que cette volonté de rattacher les préférences politiques aux salaires est erronnée,et d’ailleurs la présidentielle de 2007 semble le montrer aussi. Et la soit-disant versatilité des électeurs pourrait s’expliquer par un défaut de représentation que ce soit par des personnes ou par des idéologies.

    Les véritables basculements ont lieu en temps de crise et indépendemment de toute couche sociale. Que je sache nous en vivons une et sa dimension financière est minuscule.

  2. Sans remettre en cause la théorie d’Emmanuel Todd (pas lu le livre), je trouve que l’exemple du métier de journaliste est pas le mieux choisi.

    +225% de journalistes entre 1980 et 2004. La demande de journalistes a-t-elle augmentée de 225%? Vous avez la réponse.

    Il est de notoriété publique que le journalisme ne paye pas. C’est un des seuls métiers où il faut payer pour entrer, à force de stages non rémunérés.

    Beaucoup d’appelés pour peu d’élus, comme dans beaucoup d’autres domaines. Pourtant, les footballers de 4e division qui alternent le boulot et l’entrainement ou les musiciens qui galèrent jusqu’à lâcher prise se considèrent pas comme un nouveau prolétariat.

    Indécrottablement relativiste, je sais 😉 Mais cette vision de la lutte des classes2.0, avec les journalistes comme leaders, se retrouve pas ailleurs qu’en France, il me semble.

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