le salon

De la fin des journaux, à la fin des journalistes… et de l’info (MàJ)

Je rentre d’un petit voyage dans la blogosphère américaine consacrée à l’avenir des médias et du journalisme avec une belle moisson de liens à partager.

“Moissonner et partager des liens”, justement, c’est bien tout l’enjeu de la nouvelle donne dans la diffusion de l’information en ligne aujourd’hui et je vois qu’on en débat un peu partout en ce moment… Ça nous mène tout droit à la grande bataille pour le tri de l’information entre les algorithmes et les réseaux, quand les hommes reprennent la main devant les machines…

Mais face à ce nouveau monde de l’information qui naît, il y en a un autre qui meurt… On va donc commencer ce voyage en deux étapes par un détour au cimetière…

L’état de l’industrie de la presse quotidienne américaine ne cesse en effet d’empirer. Certains n’en sont plus à tirer l’alarme mais supputent déjà la date de l’enterrement. Des journalistes se demandent à quoi bon continuer, si les gens ne veulent plus d’eux. Et d’autres se demandent finalement, si ces mêmes gens ont tant besoin d’information que ça…

Fin des journaux, fin des journalistes et fin de l’information…

La fin des journaux

– Professeur de communication visuelle et interactive à l’université de Syracuse, Vin Crosbie, se lance sur Rebuilding Media dans une série de billets sur l’avenir des journaux américains.

La première partie est en ligne
: “Transforming Americain Newspapers (Part 1)”. C’est un très sombre état des lieux d’un secteur économique dont la crise, loin d’être conjoncturelle, est, à son avis, probablement fatale :

(noir)“Plus de la moitié des 1439 quotidiens aux Etats-Unis n’existeront plus d’ici à la fin de la prochaine décennie, que ce soit en format imprimé, e-paper, ou site web. Ils vont sortir du business. Quelques quotidiens nationaux, comme USA Today, le New York Times et le Wall Street Journal, seront diminués, mais il vont continuer à exister via le web et le e-paper, mais pas en version imprimée. Les premiers quotidiens à expirer seront les quotidiens régionaux, qui ont déjà commencé à imploser. S’ajouteront un grand nombre de petits quotidiens, dont la diffusion s’évapore de manière régulière, qui vont décliner jusqu’au moment où il ne sera plus économiquement viable de les publier tous les jours.”

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Vin Crosbie rappelle que l’effondrement de la capitalisation boursière des plus grands journaux est “titanesque”, témoignant à quel point les marchés ne croient plus dans l’avenir du secteur, et ne revient pas sur les pertes en recettes publicitaires, soulignées par d’autres.

Le recul de la diffusion de la presse américaine semble contenu, mais ce maintien du tirage n’est en réalité que “de façade” et masque un véritable effondrement, dont le développement d’internet n’est nullement la cause, puisqu’il était largement engagé avant même l’apparition du réseau informatique :

(noir)“Le tirage global en semaine(La diffusion de la presse le week-end évolue de manière différente) était de 62 millions d’exemplaires en 1970. il a chuté à 55,8 millions au tournant du siècle, et il est d’environ 53 millions aujourd’hui. La perte globale de 9 millions d’exemplaires n’est pas dérisoire (14,5%) mais ne semble pas si terrible sur une période de 38 ans.”

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(noir)“C’est sans compter que les chiffres en valeur absolue ne rendent pas compte de la croissance démographique pendant cette période. La population américaine est passée de 203 millions d’habitants en 1970 à 304 millions aujourd’hui. Si l’industrie de la presse quotidienne américaine avait suivi le rythme de la croissance démographique, sa diffusion en semaine devrait atteindre 93 millions d’exemplaires aujourd’hui, et non 53 millions. Proportionnellement à la population, le taux de pénétration (en semaine) à chuté de 30,5% dans les années 70 à 17,4% aujourd’hui, soit une baisse relative de 43%.”

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Pour Vin Crosbie, les artifices statistiques (comme de combiner la diffusion du papier et la fréquentation du site web) aboutissent “à surestimer largement le nombre de personnes qui utilisent un journal quotidien, que ce soit en version imprimée ou en ligne.”

(noir)“Ajouter du multimédia, de la convergence, de l’interactivité, du Web 2.0 et du “journalisme citoyen” à ce que les journaux ont toujours fait, ce n’est pas un remède, mais simplement du baume et de l’accessoire.”

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(noir)“L’absence de multimédia et d’interactivité ne sont pas les raisons pour lesquelles la diffusion et le lectorat des quotidiens américains sont en déclin depuis trois décennies, par rapport à la population. La moitié du déclin de la diffusion en semaine et du lectorat des journaux américains est intervenue avant l’ouverture d’internet au public, à la fin de 1991, avant la sensibilisation de la population au multimédia et à l’interactivité. Bien que les Américains attendent aujourd’hui de tous les médias des attributs multimédias et interactifs, l’absence de ces attributs n’est clairement pas la cause majeure de la détérioration de la presse, et en ajouter n’inversera pas ce déclin.”

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(noir)“Pourquoi l’industrie de la presse quotidienne américaine est en train de mourir alors ? La principale raison est tout simplement que les entreprises de presse américaines ont violé la loi de l’offre et de la demande, en omettant d’adapter leur produit de base à un changement radical de l’offre d’information et de news envers les consommateurs depuis 15 ans.”

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La suite est à venir prochainement, je vous tiens au courant… 😉

La fin des journalistes

– Leonard Witt est professeur de communication à la Kennesaw State University). Il engage avec d’autres blogueurs, sur le Public Journalism network un débat provocateur sur “l’ultime question éthique du journalisme” : “The Ultimate Journalism Ethical Question”

Leonard Witt assistait récemment à un débat sur “l’éthique et le business du journalisme” : la plupart des questions abordées tournaient autour du fait de savoir “s’il y avait trop de Britney Spears à la “Une” “… Sa vision est un peu différente.

(noir)“L’ultime question éthique du journalisme : si le public américain ne veut plus payer pour le journalisme – en d’autres termes, s’il ne trouve aucune valeur à ce que nous faisons, comme journalistes – ne devrions nous pas, tout simplement, cesser de le faire ?”

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– Amy Gahran lui répond sur Poynter’s E-Media Tidbits : “Journalism: If They Don’t Pay, Should We Stop?” (“Journalisme : s’ils ne payent plus, on arrête tout ?”)

(noir)“Tout d’abord, il me semble que le “public américain” n’a jamais voulu payer pour le journalisme – ou alors pas très cher. Les annonceurs ont toujours été ceux qui payaient l’addition pour une large majorité des organes de presse. Les abonnements et la vente au numéro aux lecteurs ont toujours représenté une faible part des recette nécessaires à la plupart des organes de presse.”

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(noir)“Je pense que la vraie question n’est pas de savoir si nous devrions arrêter de faire du journalisme si les gens ne veulent pas payer pour ça, mais plutôt : comment la société peut continuer à bénéficier des prestations du journalisme, compte tenu de l’environnement médiatique actuel ? Aussi, quels acteurs pourraient fournir ces prestations et comment ?”

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(noir)“Probablement cette solution (ou plus vraisemblablement un ensemble de solutions) ne ressemblera ou ne fonctionnera pas comme le journalisme traditionnel. Il se pourrait que ce ne soit pas fait par des “journalistes professionnels” ou des “entreprises de presse”. Il peut y avoir différentes valeurs et normes. Ça pourrait même ne pas être un business. En effet, le gros risque, c’est que la société subisse un préjudice dans cette transition. Mais la société peut aussi participer à la recherche de nouvelles solutions.”

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(noir)“Je ne cherche pas à banaliser la valeur du journalisme traditionnel. Mais le modèle d’entreprise établi du journalisme ne fonctionne tout simplement plus suffisamment pour continuer à employer autant de journalistes qu’auparavant.”

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(noir)“Qu’est-ce qui est le plus important : la forme du journalisme ou les avantages pour la société ?”

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– Bethany Anderson (The Eleventy Billionth Blog) : “Can I Have Four Beers?”, participe également à ce débat, défendant le point de vue d’Amy Gahran.

Leonard Witt reconnaît en réponse qu’en effet les Américains n’ont jamais réellement payé le journalisme :

(noir)“Si la publicité et le journalisme restent liés à jamais, nous n’avons pas de problème. Mais je ne pense pas qu’ils resteront liés à jamais. Toutes les tendances sont au découplage de la publicité et du journalisme. Donc, si la publicité cesse de subventionner le journalisme, qu’est-ce qui se passe ? D’où viendra l’argent pour payer aux journalistes un salaire de subsistance décent ? Pourquoi sommes nous si opposés à l’idée que les gens qui payent pour la plupart des autres services de valeur dans leur vie refusent de payer pour une information éthique et de qualité ? Nous en revenons à notre question éthique d’origine : s’ils ne trouvent pas suffisamment de valeur dans ce que nous faisons, pourquoi le faire ?”

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La fin de l’information

Deux études américaines sur le comportement des consommateurs vis à vis de l’information amènent enfin à se poser une question encore plus radicale : qui s’intéresse vraiment à l’info ?

– L’AFP, via Technautes.ca, rend compte d’une étude du Pew Research Center : “USA: la télévision première source d’informations, la presse en recul”.

(noir)Le Pew Research Center distingue des profils qui varient selon l’âge et le profil sociologique. Les «traditionalistes» (les plus âgés en moyenne, niveaux scolaires et de revenus plus bas que la moyenne) sont les plus nombreux et les plus fidèles à la télévision. Les «intégrateurs» (d’âge moyen, plus diplômés que la moyenne) combinent les sources d’informations, tandis que les «consommateurs du Net» (plus jeunes que la moyenne, les plus diplômés) évitent les grands noms de l’information pour chercher d’autres sources sur Internet.

(noir)L’étude révèle par ailleurs que le scepticisme vis-à-vis des médias est particulièrement élevé, et augmente progressivement.

(noir)Le média dont ils croient le plus que «tout ou la plupart de ce qu’il dit» est vrai reste, en télévision, CNN (30% des sondés, contre 42% en 1998), devant le magazine de CBS «60 minutes» (29%) et les grandes chaînes nationales (28%).

(noir)En presse écrite, le Wall Street Journal est le plus cru (25%, contre 41% en 1998), devant le quotidien habituellement lu par les personnes interrogées (22%). L’agence de presse AP n’est crue que par 16% des sondés.

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Mais il y a plus grave encore que cette désaffection et cette perte de crédibilité envers les médias, qui ne cesse de croîtrent, notamment chez les plus jeunes et les plus diplômés…

– Nicolas Kayser-Bril, sur Window on the media, rend compte du livre de Markus Prior (“Post-Broadcast Democracy”) : “10% de news junkies pour 90% d’apathiques”

(noir)“Quand on leur demande de choisir leur style d’émissions préféré (entre actu, sports, jeux, clips vidéo, documentaires, télé-réalité, séries, films ou SF) seuls 5% des Américains placent l’actu en tête. Elle arrive 2e pour 11% des sondés et 3e pour 14%.

(noir)En d’autres termes, seule une infime minorité de la population s’intéresse aux infos.”

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La boucle est bouclée : on n’a plus besoin de journalistes pour fabriquer des journaux que les gens ne veulent pas acheter parce que l’information qu’ils contiennent… ne les intéresse pas (et en plus, ils n’y croient pas !).

La seconde étape de notre parcours sera fort heureusement plus optimiste. Les gens s’échangent tout de même beaucoup d’information sur internet, une information qui se diffuse en ligne sous la forme de liens. Cette profusion d’information est telle que l’enjeu n’est même plus de la produire, mais de la trier. Deux logiques s’affrontent : celle des algorithmes et des machines, dont on s’interroge de plus en plus sur la pertinence, et celles des humains qui de plus en plus s’organisent en réseaux pour partager ces liens.

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Complément (23 août 2008) :

La fin de l’info (suite)

– Régis Soubrouillard (Marianne2) : “Les Américains s’informent moins et lisent moins les journaux”

Régis Soubrouillard s’intéresse à l’étude du Pew Research Center (citée plus haut) :

Les “désengagés” :

(noir)Les Américains boudent les médias. C’est le constat qui ressort de l’analyse d’une récente étude du Pew Research Center. La proportion d’Américains qui ne consultent pas les sources d’information pendant une journée type est en forte progression. Elle est passée en dix ans de 14% à 19% de la population. Les auteurs de l’étude les qualifient de «désengagés». Le phénomène touche prioritairement les plus de 65 ans, suivis des 30-34 ans et des 18-24 ans.

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“La crise de confiance”

(noir)Cette nouvelle étude vient confirmer que depuis 2006, les habitudes d’information sont en pleine mutation. Une constante, malgré tout, valable pour la France, et toujours superbement ignorée par la profession : l’étude révèle que le scepticisme vis-à-vis des médias est particulièrement élevé, et continue même à s’accroître inexorablement.

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– Jean-Michel Salaün (2007) : “Génération ou âge connecté ?”

Jean-Michel Salaün signale en commentaire ce billet dans lequel il analyse deux études de 2007, dont l’une pointe que “l’audience des nouvelles a commencé à se retrécir, en commençant par les jeunes adultes” depuis les années 80

– Denis Muzet : “La mal Info” (note de lecture sur novövision)

Je signale également cette étude sociologique portant sur la consommation des médias en France (en 2004/2005) :

Nous demandons toujours plus d’informations, du matin jusqu’au soir, mais de l’information toujours plus brève, plus superficielle. Nous nous plaçons nous-mêmes sous une véritable perfusion de « fast news » qui fait de nous des drogués. Nous ne nous informons plus pour comprendre, mais « pour calmer un peur permanente », pour « surveiller », heure par heure, « la montée du chaos global ». Et du coup, nous ne comprenons plus rien et nous ne sommes pas vraiment rassurés pour autant.

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Seconde étape de ce voyage : L’enjeu de l’info en ligne : moissonner et partager des liens

17 Comments

  1. Bonjour,

    Je crois qu’il faut nuancer le diagnostic en soulignant bien qu’il s’applique à une région du monde particulière. Il s’agit bien de la situation des États-Unis, qui est effectivement très sombre. Au Québec, par exemple, les journaux se portent plutôt bien et dans d’autres parties du monde, ils se portent même très bien.

    Par ailleurs, pour comprendre l’intérêt des Américains sur les nouvelles, je crois qu’il est utile de repérer comment les pratiques culturelles se transmettent d’une génération à l’autre :
    http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms/index.php/2007/12/27/397-digital-natives

  2. Moins de papier gaché, Moins d’arbres coupés, plus d’oxygène pour tout le monde, l’édition dominicale du NYT c’est de l’indécence pure dans le monde où nous vivons.

    Au nom d’un monde qui se veut plus conscient au niveau environnemental, on devrait même stopper les subventions et commandes d’état pour toute publication qui n’évolue pas au moins sous forme électronique.

    Après tout, les entreprises privées et l’Etat sont d’excellents clients pour les abonnements, pourquoi ne pas faire des accès et abonnements B2B purement électroniques ?

    Après avoir franchi la barrière du militantisme, celle de la publicité, donc accepté la soumission à tous les pouvoirs, avoir oublié son éthique au profit de la fabrique du goût, de la mode et de la fabrique du consentement politique, juste retour du bâton populaire pour une profession qui devrait commencer par réinventer son appellation.

    Trouver de l’argent ? oui mais pourquoi ? qu’est ce qui intéresse le public ? des liens ? mais c’est gratuit ces trucs là… 😉

    Mais pour trouver de l’argent, il faudrait se livrer à un certain travail commercial, et surtout prouver son utilité publique (sérieusement écornée).
    C’est le noeud de l’affaire : en quoi ce travail particulier sur l’information exercé par le journaliste se révèle-t-il utile à la société sans sombrer dans la manipulation.

    Mais malheureusement, cette profession s’est tellement fermée à la critique extérieure, a tellement vécu en vase clos, qu’elle semble avoir scié la branche sur laquelle elle était assise.

    Après on dira que c’est de la faute à la technologie, un régal de comique pour les historiens du futur. 🙂

  3. @ thierryl

    Ce que vous lisez ici vous incite vraiment à croire “cette profession s’est tellement fermée à la critique extérieure” ? Vous ne généralisez pas un petit peu trop ?

    Je vous déniche pourtant toutes les semaines des liens vers des articles de journalistes critiques et de critique du journalisme… :o)

  4. @ Jean-Michel Salaun

    En effet, dans une grande partie du monde la presse est en bonne santé (Inde, Chine…).

    La crise énorme que traverse cette année la presse des Etats-Unis trouve certains échos en France, car ça donne l’impression que s’y déroule brutalement ce qui se produit en France de manière plus lente (en ayant débuté avant)…

    Cela dit, il serait peut-être utile d’opérer sur la presse québécoise aussi l’ajustement du calcul de la diffusion des quotidiens par rapport à l’évolution de la population (pour la France ces calculs montrent bien que ce n’est pas une “érosion” mais bel et bien un effondrement).

    Se pose également un problème de “marges de manoeuvre” : la presse allemande ou britannique, par exemple, disposent encore de ressources permettant d’envisager de retrouver un équilibre économique “par le bas” (s’adapter à une diffusion en baisse par une réduction des coûts), dont ne dispose plus la presse française, qui est prise à la gorge.

    Pour ce qui est de la transmission inter-générationnelle des pratiques culturelles : le sujet est passionnant. Mais ne voit-on pas avec la presse quotidienne aujourd’hui un décrochage, en France tout du moins : l’évolution de l’âge moyen du lectorat est nettement sur la pente du vieillissement. Donc, le lectorat ne se renouvelle pas. Il n’y a pas de passage de témoin d’une génération à l’autre (s’il existait auparavant, il est brisé)…

  5. Sur la transmission intergénérationnelle, la réponse est à la fin du billet en lien dans mon commentaire précédent.

    En effet, il semble bien que la chaîne se brise, mais pour des raisons précises liées à la gestion du temps et de l’espace familial. Je crois beaucoup plus à ce genre d’analyse qu’à des considérations générales sur les générations X ou Y..

  6. @ Jean-Michel

    Si je comprends bien les études que vous analysez dans le billet vers lequel vous avez placé un lien, elles vont dans le même sens que mon interprétation de celles citée en fin de billet : depuis les 80’s “l’audience des nouvelles a commencé à se retrécir, en commençant par les jeunes adultes”, et c’est bien là un phénomène d’époque et pas de génération…

    Sur internet vont peut-être se reconstituer des pratiques différenciées selon les générations. On le pressent déjà…

  7. justement, je vais dans le sens de vos billets, que je lis souvent, narvic.

    Mais bon, une personne seule ou plusieurs personnes seules ne peuvent exonérer tous les réflexes corporatistes de base que l’on voit s’exprimer par exemple à la télévision lorsque le journaliste jure ses grands dieux à l’invité que le reportage diffusé n’est pas partial, ou lorsque le droit de réponse apparaît en tout petit au fin fond du journal alors que la réputation de quelqu’un a été mise en cause injustement.

    On a parlé de la crise du politique, il y a aussi la crise de la représentation journalistique. Là où les têtes de parti nationale comme SR ou NS annoncent clairement leur programme et cherchent à créer un lien contractuel avec l’électeur sur une série de mesures.
    On ne voit pas la profession de journaliste bouger dans le sens où il y aurait une prise de conscience de la responsabilité de ce qui est publié en ligne ou sur papier ou sur les ondes.

    Voir sur le site de Gloaguen la réponse du responsable (mais pas coupable) du Monde qui a laissé passer l’article romancé ou mensonger de BHL sur la Géorgie.
    Ce genre de comportement, “tout est normal” alors que c’est visiblement anormal pour n’importe quelle personne qui sait lire et écrire, est un comportement dangereux, car il ne fait que renforcer la suspicion autour du métier.
    Le corporatisme vous coule, narvic, la protection inlassable de vos canards boiteux est en train de vous coûter plus durablement en France.
    Et c’est bien dommage, car ici, nous ne sommes pas aux US, il y a de l’argent pour le service public de qualité, il y a de l’argent pour l’utilité sociale.
    Il existe des mécanismes culturels propre à la France qui fait que certains arguments peuvent être écoutés mais pas aux US.

    Le journaliste doit retrouver son utilité sociale, et pour cela reconstituer un lien de confiance avec le public.
    Lien de confiance perdu bien avant l’arrivée d’Internet.

    Si les blogs ont été ressentis comme un bol d’air, c’est qu’à la base du rendu journalistique il y avait un problème et une défiance profonde s’était installée de la part du public.
    Donc dire la faute à la technologie Google, me parait passer à côté d problème.

  8. Juste une petite précision pour éviter les malentendus : les pratiques sont différenciées selon les âges sûrement. Mais elles évoluent au fur et à mesure que l’on vieillit, car les conditions matérielles se modifient.

    Le terme génération renvoie à la notion d’époque : une génération sur la durée vit un ensemble d’évènements identiques qui marque ses pratiques et sa mentalité.

    L’intéressant dans l’analyse citée est de voir comment se construisent ou se détruisent les routines sur la consommation des actualités dans la relation d’une génération à l’autre à l’intérieur de la famille. On oublie souvent que les «nouvelles» sont d’abord une gestion du temps social.

  9. @ thierryl

    Est-ce qu’on a le droit de dire en même temps, et sur le même blog : les journalistes scient eux-mêmes la branche sur laquelle ils sont assis ET google ou Digg ne sont pas des solution alternatives satisfaisantes pour assurer distribution de l’information dans une société comme la nôtre ?

    Pourquoi faut-il que si l’on critique l’un on est aussitôt renvoyé dans l’autre “camp” (c’est exactement ce que vous venez de faire à mon sujet), alors que mon propos est justement de ne vouloir Ni de l’un, NI de l’autre, et de préférez les recherches qui défrichent d’autres voies : ni agrégation (automatisée), ni corporation (des journalistes), mais la COOPERATION (des bonnes volontés).

    Otez un peu, vous aussi, vos oeillères “bi-polaires”, avant de dénoncer des oeillères chez les autres… 😉

  10. @ anonyme (:-()

    Sur la nature de l’information diffusée par les médias et consommée par les usagers, vous allez trouver tout un tas de trucs qui devraient répondre à vos interrogation dans les archives de ce blog, notamment dans la rubrique “Bibliothèque”. Les billets y sont le plus souvent très longs, et parfois un peu difficiles (j’en conviens), mais il y a des vrais morceaux de matière à réflexion dedans).

    Plus particulièrement en réponse à votre commentaire : je vous recommande ce billet sur le livre de Denis Muzet : “La Mal Info”

  11. @ Jean-Michel

    Je ne faisais pas cette confusion – mon terme prêtait peut-être à ambiguïté (je m’intéresse de longue date à cette approche – J’ai une formation d’historien… – et je me retrouve dans les travaux d’un Louis Chauvel, par exemple, sur “Le destin des générations”). 😉

    Je le cite plus loin dans le fil de commentaires : les travaux du sociologue Denis Muzet (“La Mal Info”) sur la consommation contemporaine des médias met en évidence la reconstitution de routines nouvelles, dans un tempo de l’information qui structure l’ensemble de la journée des actifs, du matin jusqu’au soir, en associant un bouquet de médias aux fonctions différentes.

  12. @ Narvic

    Vous ne pensez pas sérieusement qu’une quelconque nouvelle méthode de tri améliorera la qualité de l’information ??!!

    Le produit de base est mauvais, thierryl a bien résumé la situation :

    Après avoir franchi la barrière du militantisme, celle de la publicité, donc accepté la soumission à tous les pouvoirs, avoir oublié son éthique au profit de la fabrique du goût, de la mode et de la fabrique du consentement politique, juste retour du bâton populaire pour une profession qui devrait commencer par réinventer son appellation.

    Pour ma part, j’avais été moins gracieuse pour exprimer le constat :

    A force de se prostituer aux politiques, de colporter des mensonges et des rumeurs, les gens de la presse se sont décrédibilisés.

    Le produit est mauvais, le public n’en veut plus et je gage qu’il commencera un jour prochain à se désengager de sa version Web.

    Peu importe comment il sera trié et par qui : on n’en veut plus !

    Il faut revoir le produit lui-même, son utilité, sa fonction, sa justification profonde.

    Focaliser sur la distribution, c’est se tromper d’objectif et éluder le vrai problème.

    Mais ça permet de reporter sur les autres (Google, la technologie, l’air du temps, …) sa propre responsabilité dans le médiadrame (sourire).

  13. @ Szarah

    Je vais le présenter différemment, vous allez peut-être voir où je veux en venir :

    Je suis à la recherche d’une amélioration de la qualité de MON information sur le net. C’est la manière dont JE suis informé que je cherche à optimiser.

    Je suis bien conscient que la majorité de la population n’a pas du tout les mêmes soucis que moi, et qu’elle ne recherche nullement à être informée dans le sens où je l’entends.

    En ce sens, je trouve qu’il y a une certaine naïveté dans votre propos et celui de thierryl : ce n’est pas seulement une question de poule et d’oeuf de savoir qui a commencé, entre des médias qui servent un produit bas de gamme à une population contribuant à la décérébrer, et un public qui va chercher ce qui l’intéresse là où il le trouve, avec des médias qui suivent et se battent pour capter cette audience et la rente qui va avec, en fournissant ce qu’on leur demande.

    On est en plein dans la “mal info” de Denis Muzet : la majorité des gens (et moi aussi, par moments) ne s'”informe” pas pour comprendre, mais pour être tenu en éveil, aux aguets. Les médias de masse répondent à cette demande, parce que cette demande est solvable ! C’est le “fast news”.

    Mon souci est largement différent : je souhaite continuer à m’informer pour comprendre. Je suis donc à la recherche de moyens pour trier l’information pertinente et non pertinente, dans la profusion de bruit diffusé par internet. Je suis à la recherche d’outils et de méthodes pour déceler, comme on dit, les “signaux faibles”, qui ont été peu repérés et ne bénéficient pas de l’orchestration médiatique, mais qui sont porteurs de sens.

    L’industrie médiatique ne répond clairement pas à ma demande (et ça s’aggrave très nettement avec son implantation sur le net).

    Les outils de recherche ou d’agrégation basés sur des algorithmes de popularité ne répondent pas à ma demande non plus. Il ne font que propager et amplifier le bruit de fond.

    Je me tourne donc vers une autre méthode : les réseaux d’humains comme outil de veille. Vous faites partie de mon réseau, par exemple, à travers nos blogs respectifs et les commentaires que nous nous laissons les uns chez les autres : nous avons un certain nombre de sujets d’intérêt commun et j’apprécie l’originalité de votre réflexion. Je lis donc vos billets avec intérêt, car ils nourrissent ma propre réflexion.

    D’autres personnes participent à mon réseau car je garde un oeil sur ce qu’ils disent sur Twitter, sur les liens qu’ils sélectionnent sur Delicious, nous échangeons des mails, etc.

    La logique de ce type de réseau échappe à celle des médias de masse, comme à celle des agrégateurs automatisés : on est dans un monde de coopération.

    Je m’intéresse beaucoup en ce moment à la question de savoir quels outils technologiques (et comment les utiliser), quelles méthodes, etc., permettent d’accroître l’efficacité de cette coopération.

    Est-ce que je suis plus clair ? 😉

  14. Oh que oui, c’est plus clair !

    Vous êtes un fol ambitieux, voilà ce qu’il y a (sourire).

    “Comprendre”, rien que ça !

    Je crains fort que rien ne puisse être compris par le simple partage des savoirs et des références, c’est une matière à peine suffisante pour la réflexion.

    Et le connaissance ne passe pas par la réflexion, ça se saurait.

  15. Quelques réactions sur le billet – merci pour ce voyage Narvic 😉

    Les points de Vin Crosbie que tu relèves sont intéressants mais on ne sait pas comment il fait l’exercice de se projeter à la fin de la prochaine décennie. Autrement dit : ok sur le constat d’un effondrement entamé bien avant l’arrivée d’Internet, mais comment en arrive-t-on à conclure que plus de la moitié des 1439 quotidiens n’existeront plus avant 2020 ? Est-ce qu’il ne saute pas une étape dans le raisonnement ?

    En ce qui concerne les données de Pew Research sur la confiance dans les médias : il me semblent que la formulation de la question posée (“tout ou la plupart de ce que le média dit est vrai”) ressemble à celle utlisée par TNS pour l’étude annuelle conduite pour la Croix (“les choses se sont passées vraiment ou à peu près comme le média les montre”).

    On peut donc se risquer à une comparaison avec le marché français où les scores de confiance sont de 57% pour la radio, 49% pour la presse écrite, 46% pour la TV et 31% pour Internet.

    La défiance serait donc bien plus importante aux USA qu’ici.

    Enfin il paraît clair que la demande pour une information de qualité est faible. Internet, en rendant le mécanisme d’offre et de demande d’info “pur et parfait” (j’écris un papier, je vois les stats du papier, je me rends compte que si je veux faire de l’audience il faut parler de Britney Spears et pas de l’Ossétie), bouleverse le système sur lequel reposaient les ventes des médias.

    On va en arriver à dire que pendant des décennies la presse a été subventionnée par des annonceurs bernés (mais riches, heureusement pour eux) sur les performances réelles de l’industrie. A coups de chiffres gonflés notamment.

    Ce “mensonge organisé” était pour la bonne cause : il a permis de fournir une information quand même plutôt complète sur ce qui se passe dans le monde, pendant des décennies.

    Tout ça pour dire, donc, que ce n’est pas forcément les gens ou leurs habitudes qui changent, c’est le système qui est mis à nu par Internet.

    Quelques réactions sur le débat en commentaires.

    D’accord avec ThierryL quand il dit : “c’est bien dommage, car ici, nous ne sommes pas aux US, il y a de l’argent pour le service public de qualité, il y a de l’argent pour l’utilité sociale.”

    (La comparaison avec les USA a son intérêt et ses limites.)

    Cependant la question de la “faute au corporatisme” mérite d’être approfondie. J’aime bien “le droit de réponse apparaît en tout petit au fin fond du journal alors que la réputation de quelqu’un a été mise en cause injustement.”… et on voit tous les jours la remise en cause médiatique s’exprimer, dans les médias eux-mêmes ou sur Internet, à travers des illustrations et exemples de plus ou moins grande importance (comme le reportage de BHL).

    Mais je pense qu’on peut relever deux choses par rapport à ça :

    – si on reprend l’étude TNS La Croix, on voit qu’en fait les niveaux de confiance dans les médias sont assez stables depuis 8 ou 10 ans. Pas de réelle tendance dans les années 2000. C’est dans les années 90 que la confiance a chuté (avec l’arrivée des talk shows de télé réalité me semble-t-il). Donc si le corporatisme fait des ravages, il n’a semble-t-il aujourd’hui plus qu’un impact limité dans la confiance du consommateur d’infos.

    – le discours du “médias pourris / corporatistes / qui nous trompent / qui font mal leur boulot” est quand même souvent rapide et tenu par des gens qui n’ont pas fait l’effort d’étudier l’offre médiatique pour trouver ce qui leur conviendrait (je ne dis pas ça pour ThierryL mais en général). Autrement dit la partie la plus critiquable des médias est souvent la plus visible, mais ceux qui tiennent ce discours ne vont pas voir en-dessous de l’iceberg.

    On ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure. En focalisant les discours sur les erreurs des médias, on occulte le travail bien fait de nombreux journalistes. On entretient la crise de confiance. A laquelle Internet aura du mal à apporter des solutions massives (le fonctionnement en réseau qu’évoque Narvic ne vaut que pour une élite).

  16. @ François

    Je souscris globalement à toutes tes remarques. Je m’arrête sur la dernière : l’élitisme.

    On est bien dans le sujet, et, à mon sens, ce n’est peut-être pas encore le débat d’aujourd’hui, mais c’est celui de demain matin. 🙂

    L’Information (avec le grand “I”), celle dont les journalistes ont défini les standards, et qu’ils sont parvenus à vendre en la faisant subventionner par les annonceurs d’une part, et d’autre part par les lecteurs de mots-croisés, de résultats de turf et de programme télé (c’est bien ça qui était la motivation principale à l’achat des journaux, pas les nouvelles internationales, que la majorité des lecteurs ne lisaient pas) : cette information n’intéresse en effet qu’une élite.

    Cette information-là est indispensable à la prise de décision de ceux qui sont en position de prendre des décisions dans la société (en politique, comme en économie). L’intérêt du système précédent est qu’il permettait une mise à disposition large de cette information, il boostait l’accès à cette information, élargissant la base sociale “bien informée”. C’était un réel outil d’éducation populaire, donc de démocratisation de la société.

    On ne trouve pas encore vraiment d’équivalent sur le web : les médias abandonnent l’information en ligne, se concentrent sur le fast-news et le people, car c’est la course à une audience de masse qui rapporte proportionnellement moins que hors du net (ça pousse les médias à se recentrer sur le plus petit commun dénominateur de masse, le moins cher à fabriquer pour l’audience maximum).

    L’information de qualité, elle, est en train de perdre son financement. Mais elle n’a pas perdu son audience. Cette audience, certes réduite, se transporte en ligne elle-aussi, mais elle se détourne des médias de masse qui ne lui fournissent plus ce qu’elle demande.

    Sur cet aspect, le projet Mediapaart identifie bien une cible de marché réelle : une audience réduite mais prête à payer pour une information de qualité existe vraisemblablement. Mais ce projet-là fournit-il à cette cible réellement ce qu’elle demande ? J’en doute. Cette audience est à la recherche de veille spécialisée et de tri sélectif, faisant ressortir de la profusion d’information en ligne cette information-là précise et pertinente dont elle a besoin à un moment donné.

    Aucun média en ligne n’est aujourd’hui sur ce créneau. Ce sont des réseaux de blogs qui jouent ce rôle de veille et de tri, sur des critères spécialisés et avec des standards de qualité.

    Mais ce système (les blogosphères de veille, d’analyse et de commentaire sur les contenus thématiques) est complexe, diffus et reste relativement fermé. C’est un monde en effet élitiste dans son fonctionnement, mais dans sa nature même aussi : ce sont des associations de gens partageant des valeurs et des informations, qui s’agrègent par cooptation.

    Le principe même du fonctionnement par cooptation est élitiste (tous les systèmes basés sur l’association et la coopération choisies par les membres le sont). Mais cet élitisme par nature se renforce quand le groupe se ferme, et il s’affaiblit quand le groupe s’ouvre.

    Il y a un enjeu intéressant pour la diffusion de l’information, à mon avis (et c’est l’objet de mes remarques ici, et de celles à venir 😉 ), autour de telles communautés, certes agrégées par cooptation donc avec des gènes élitistes, mais restant ouvertes et donc croissantes, ce qui réduit la portée et les dangers de cet élitisme. (je ne cesse de dire qu’il y a énormément à apprendre du monde des blogs :-)) )

  17. Une remarque complémentaire, qui me vient maintenant :

    Je vois deux domaines où ce “système” fonctionne bien de manière équilibrée, car il a trouvé un financement indirect : les réseaux de veille universitaires (à travers des blogs, des fils d’agrégation de liens, des sites de revues, etc.) et les blogs de consultants (dans tous les domaines).

    Il s’agit de gens qui pratiquaient déjà la veille informationnelle hors du web et qui sont déjà financés pour le faire (par l’Etat pour les universitaires, par leurs clients pour les consultants) : la veille en ligne est pour eux une simple extension, qui donne plus de visibilité à leur travail et leur procure des retours supplémentaires.

    Ça fonctionne, car le financement est indirect. Il reste pour le moment difficile d’envisager un financement direct en ligne pour ce type de système…

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