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Crise des générations dans le journalisme

Le journalisme contemporain est marqué par une profonde fracture culturelle, qui recoupe largement une fracture générationnelle qui se lit jusque dans les chiffres de la démographie professionnelle des journalistes.

Face à l’impuissance patente de l’ancienne génération, aujourd’hui aux commandes dans les rédactions, d’assurer l’adaptation du métier à la nouvelle donne de l’information qui naît de la crise économique de la presse et du développement d’internet, la jeune génération accumule les frustrations et piaffe d’impatience.

Les premiers signes de la crise des générations du journalisme se font jour aux Etats-Unis. La situation ne paraît pas moins explosive en France, et les positions entre “anciens” et “modernes” pourraient vite se radicaliser avec l’approfondissement de la crise économique, social et technologique de l’industrie de l’information.- Eric Scherer (AFP- Mediawatch) : “Web journalisme : déjà le clash des générations”

– Philippe Couve (Samsa News) : “Guerre des générations en vue dans les rédactions”

– Pierre France (ON est mal) : “Il parait qu’il va y avoir un clash de générations dans les rédactions…”

La réflexion sur la situation américaine semble donc trouver un véritable échos dans le journalisme français… Je rattache ces propos à une remarque d’Alain Joannès (Journalistiques) sur l’Observatoire des médias, il y a quelques temps : il y a “au sein de la profession d’une “fracture” culturelle qui recouvre, évidemment, un clivage entre les générations.”

Il convient de lire cette situation au regarde de l’évolution démographique du journalisme professionnel français :

Eric Neveu, “Sociologie du journalisme”, éd. La Découverte, 2001, 2004 (nouvelle édition), 8,50€ :

(noir)Le trait le plus saillant du monde journalistique français réside dans son expansion. La profession triple ses effectifs entre 1960 et 2000. La croissance se réalise avant tout sur la période 1980-1990 où ls détenteurs de la carte de presse passent de 16.619 à 26.614. Ces chiffres peuvent d’entrée suggérer la clé de certains dysfonctionnements reprochés au journalisme. Dans un métier qui repose largement sur une transmission de savoirs sur le tas, un tel afflux pose des problèmes d’encadrement.

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La situation est complexe, car ce recrtuement massif concentré sur quelques années a bouleversé la sociologie de la profession :

rajeunissement spectaculaire :

(noir)“En 1999, 49% des titulaires de la carte de presse avaient moins de quarante ans, 14% moins de trente ans”.

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élévation du niveau de formation :

(noir)“En 1990, 42% des journalistes quinquagénaires avaient un diplôme universitaire, tandis que ce chiffre était de 85% chez les 26-30 ans, et même de 94% chez les femmes de cette tranche d’âge.

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homogénéisation de l’encadrement :

(noir)“Le passage par les IEP – Instituts d’études politiques (8% des journalistes diplômés) apparaît aujourd’hui comme la voie royale pour réussir les concours de recrutement des écoles de journalisme les plus cotées, dont le diplôme est un accélérateur de carrière. L’effet de ce cursus est de propulser vers les postes stratégiques du journalisme français une population aux profils peu variés. Sa formation intellectuelle est proche de celle des élites politiques et économiques, son expérience d’autres mondes sociaux souvent limitée à ce que permettent d’entrevoir quelques stages en cours de formation.”

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précarisation de la profession :

(noir)“Les pigistes représentaient 8,5% de la profession en 1975 (…) ils dépassent 18% en 1999 et même 31% parmi les 2100 journalistes ayant obtenu en 1998 leur première carte de presse. (…) Cette précarité est exploitée non sans cynisme par les entreprises de presse, mais aussi les collègues. (…) Cette précarité a aussi des effets sur la qualité de l’information (…). Ces évolution engendrent un vaste gâchis humain. Elles favorisent dans la nouvelle génération des journalistes la montée des rapports désabusés et cyniques au métier, ébranlent quelques unes des croyances fondatrices de la culture journalistique (respect du fait, distinction journalisme-relations publiques).”

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La confrontation était déjà tendue entre la “génération ancienne”, celle qui a été recrutée en grande partie avant l'”explosion démographique” des années 1980-90 et qui est aujourd’hui aux commandes dans les rédactions, et la “jeune génération”, plus nombreuse et mieux formée, mais prolétarisée, et qui voit son avenir bloqué car les promotions sont réservées à une petite “élite” en son sein, issue de quelques formations privilégiées, ou bénéficiant d’un népotisme qui ne s’est jamais mieux porté qu’aujourd’hui.

Cette confrontation devient explosive quand se superpose à cette tension générationnelle un bouleversement économique et technologique de l’ensemble du secteur, qui n’a pas été anticipé et se voit même souvent “traité” par la résistance et une logique de siège plus que d’adaptation.

La jeune génération, qui ne voit toujours pas “venir son tour”, en accumule d’autant plus de frustrations qu’elle se sent bien plus à l’aise avec les adaptations demandées par la nouvelle donne économique et technologique qui tardent à être mises en place : une conception plus “souple” et plus polyvalente du métier, une meilleure maîtrise des outils technologiques (informatique, internet, audiovisuel), une meilleure compréhension des enjeux sociaux du changement technologique.

A mesure que l’ancienne génération de journalistes montre aujourd’hui la profondeur de sa difficulté à s’adapter et accumule les erreurs stratégiques face au développement d’internet, la fracture générationnelle ne fait que s’approfondir elle-aussi.

Ainsi ce qu’Eric Scherrer entend aux Etats-Unis pourrait-il rapidement trouver un échos dans les rédactions françaises :

(noir)« Laissez les gens du web prendre les décisions ! », « Comment avez-vous pu accepter une division par 10 de la pub, via le troc de dollars gagnés dans l’imprimé ou à la télé, contre les pennies de l’Internet ? ». « Comment avez-vous pu vous laisser dessaisir aussi facilement de la vache à lait que constituait la rente du monopole artificiel des petites annonces sans réagir avec des propositions technologiques innovantes? », « Comment avez-vous pu laisser nos contenus devenir gratuits ? », « Pourquoi continuer avec des recettes qui ne marchent pas, et surtout des gens qui ne comprennent pas les nouveaux paradigmes? »

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“Je crois que plus le temps passe, plus les positions risquent de se radicaliser entre “anciens” et “modernes”” estime Philippe Couve.

Et Pierre France d’ajouter :

(noir)Changer le journal, changer le journalisme… Tout ça n’intéresse pas les dirigeants des journaux. Les jeunes journalistes peuvent attendre, c’est à peu près tout ce qu’on leur demande d’ailleurs. Alors oui, comme le dit Philippe Couve, c’est bien possible que ça devienne « saignant » dans les rédactions (Philippe fait de la radio, il aime les mots imagés). L’ennui est que pour l’instant, ceux qui saignent, ce sont surtout ceux qui ne rentrent pas dans le rang.

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Certes, Pierre, mais quand cet inévitable conflit éclatera, il n’en sera que plus sanglant…

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3 Comments

  1. Narvic qui fait un post sur moi – incroyable 😉
    Rien à redire sur le fond, juste quelques précisions à apporter. La profession se précarise effectivement de plus en plus, les pigistes se multiplient et paradoxalement c’est à eux en priorité, les plus précaires, que les rédacs-chefs demandent d’apporter des idées neuves, de sentir venir les nouvelles tendances, de déborder d’idées – beaucoup plus qu’aux journalistes sous contrat.
    Sur la fracture générationnelle (même si évidemment elle va de pair avec l’augmentation du nombre de pigistes), le conflit prend de plus en plus la forme d’une opposition entre la version papier du journal (là, hors de question de laisser les petits jeunes décider de quoique ce soit) et son site internet. On aboutit à des différences de ton entre les deux supports qui rendent l’identité de certains journaux complètement schizophrénique et vire à la guerre de tranchées quand les journalistes “papier” sont envoyés sur le net pour encadrer les jeunes recrues. Parce qu’évidemment, le pouvoir décisionnel suprême même concernant la toile reste aux mains de ces journalistes “papier”.

  2. Merci pour la citation, c’est un sujet qui me tient à coeur cette histoire de générations…

    L’ennui dans l’histoire, c’est que moi, je suis entre les deux (générations) ! 🙂

    J’ai 37 ans. Pour pas mal de nouveaux journalistes, je suis un vieux. Mais pour les vieux (chefs), je suis un jeune (con)…

    Ça a ses avantages: j’ai une petite bouteille en journalisme (10 ans) et je suis un “digital native”, ce qui n’est pas courant à mon âge. Mais ça a ses inconvénients: j’ai pas envie d’attendre 10 ans que ça se décoince, notamment.

    Heureusement qu’il y a les blogs et le jogging !

  3. Je ne partage pas cette analyse.

    La génération 80-90 a beaucoup galéré pour obtenir des places dans la presse et elle n’est pas tant que cela au pouvoir. Il suffit de lire les nombreux articles qu’a consacré le mag Technikart (mag de mecs de 35 ans) au plafond de verre qui empêche leur génération d’atteindre les sommets de la presse. Ils s’estiment bloqués par la génération des soixante-huitards : July, Joffrin and co, qui ne veulent pas passer la main.

    L’arrivée du web a bouleversé cet équilibre. Les hiérarchies rajeunissent très largement, car tous les journaux ne font heureusement pas l’erreur de mettre des vieux placardisés à la tête du web. Le rédacteur chef du monde.fr a environ 30 ans, par exemple.

    Si cette mutation de la hiérarchie n’est qu’incomplète, elle est déjà très poussée dans deux domaines : les journalistes eux-mêmes et les profs de journalisme.

    Les rédactions web des grands journaux sont essentiellement composée de jeunes de 25-30 ans. Il y a encore deux ans, ils faisaient surtout de la dépêche, donc peu de valeur ajoutée, comme un jeune journaliste qui arrive à l’AFP et à qui on fait faire du desk. Les choses ont maintenant bougées: les rédactions se structurent avec des semi-spécialistes qui traitent vraiment l’actu de leur secteur. Résultat: à La Rochelle, il y avait de nombreux journalistes politiques très jeunes, cotoyant les vieux de la vieille des médias traditionnels.

    Deuxièmement, les formations de journalisme web en école (ESJ, CFJ….) sont essentiellement assurées par de jeunes journalistes, parfois âgés d’à peine 25 ans. Les écoles sont forcées de faire cela: mis à part quelques réds chefs très demandés, ce sont les seuls à avoir l’expérience et à pouvoir vraiment donner une formation de journalisme web.

    Bref, toute cette génération des 25-30 ans arrive beaucoup plus vite à des postes d’influence que la génération précédente. Et on peut imaginer qu’il y aura un saut générationnel terrible pour la génération des trentenaires qui n’aura jamais vraiment accédé au pouvoir; et qui se fera déborder par la jeune génération plus aguerrie aux nouvelles techniques de l’information.

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